Une seule santé se construit aussi par l’Europe - La Semaine Vétérinaire n° 1951 du 01/07/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1951 du 01/07/2022

DOSSIER

Auteur(s) : Par Michaella Igoho-Moradel et Marine Neveux

Le Sars-CoV-2 n’aurait pas dû nous surprendre… Mais les alertes des scientifiques n’avaient pas été prises en compte, ni une culture de l’anticipation établie. Aujourd’hui le mot d’ordre est de travailler sur cette dernière, de changer notre manière de penser, et de raisonner Une seule santé. L’Europe a-t-elle tiré les leçons de la crise du Covid-19 ?

Les politiques européennes étaient le fil rouge du second débat du cycle Une seule santé réalisé par L’Obs et 1Health (dont fait partie La Semaine Vétérinaire) et qui s’est tenu à Bruxelles (Belgique) à la Commission européenne le 15 juin dernier. La crise de Covid-19 a vu émerger des attentes très fortes vis-à-vis de l’Union européenne (UE), notamment en matière de santé. Pourtant l’UE n’a pas de compétences dans ce domaine comme l’a rappelé Julien Kouchner, directeur du groupe 1Health en préambule de la conférence. « Il faut embarquer tous les acteurs, même dans une Europe où la politique de santé est régalienne. » Selon lui, les alertes de ces dernières décennies comme le syndrome respiratoire aigu sévère (Sras), le coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (Mers-Cov), etc. nous rappellent encore l’interdépendance entre la santé humaine, animale et les écosystèmes. Il va falloir faire face aux agents pathogènes émergents et réémergents. « L’approche One Health est essentielle dans le processus décisionnel et organisationnel pour faire face à ces crises. Pour les anticiper, nous avons besoin de travailler tous ces enjeux de santé publique et mettre en place des politiques globales qui vont bien au-delà des barrières sectorielles ou même des barrières nationales » poursuit-il. Julie Joly, directrice de L’Obs, explique que l’« on aura besoin des institutions pour faire avancer ce sujet ». « One Health est aussi un enjeu écologique. » L’Europe a-t-elle les atouts nécessaires pour faire vivre ce concept ? Une chose est sûre, la crise du Covid-19 a fait bouger les lignes dans la communauté européenne.

Une seule santé, atout clé de la prévention

Pour relever ce défi ambitieux qu’est l’approche One Health, l’anticipation doit être le mot d’ordre des autorités européennes. Monique Éloit, directrice de l’Organisation mondiale de la santé animale (Omsa – ex-OIE), tire la sonnette d’alarme. À propos des zoonoses, « il faut s’attendre à ce que cela devienne de plus en plus fréquent, non pas parce qu’il y a plus de maladies, mais parce que les facteurs d’émergence de zoonoses ont changé » comme avec l’accélération des déplacements, la destruction du milieu naturel (des milliers d’hectares déboisés, donc un choc des écosystèmes immédiat, sans temps d’adaptation), l’extension des cités urbaines et des facteurs climatiques (avec l’évolution associée des maladies vectorielles). Il est donc urgent d’intégrer l’approche One Health dans les stratégies des décideurs, afin de prévenir d’autres maladies. Pour cela, une surveillance dans le monde animal, la détection de signaux précoces et la notion de prévention de risque sont des outils à mobiliser. « On ne peut pas tout contrôler mais on peut se préparer à certains évènements. Ce qui est important c’est d’investir dans les services de santé, dans les hommes et les femmes de première ligne qui seront là pour détecter, prévenir, et gérer » explique Monique Éloit. Pour faire face aux futures pandémies, l’UE n’a pas eu d’autres choix que de repenser ses stratégies. Au plus fort de la crise sanitaire, le manque d’anticipation et de coordination des États membres a en effet fait perdre un temps précieux, notamment en ce qui concerne la vaccination. Véronique Trillet-Lenoir, cancérologue et députée européenne, de la Commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire, reconnaît que l’UE n’a pas su se coordonner. « Nous n’avons pas été solidaires avec les pays tiers. Nous avons manqué de forces en recherche. Depuis la stratégie a évolué : avec les tests stress, la veille épidémiologique mieux organisée, des dispositions plus fortes. Une nouvelle agence a été créée de recherche et de développement, dont il faut s’assurer qu’elle réponde aux attentes. » L’UE a également dû accélérer son agenda pour la construction d’une Europe de la santé.

Vers une UE de la santé

Véronique Trillet-Lenoir s’est fixée l’objectif de « contribuer à une Union européenne de la santé, nous avions en tête la lutte contre les inégalités, le concept One Health, et la santé dans toutes les politiques. Car la santé commence par l’éducation à l’école, se continue par l’alimentation, dans la protection de nos lieux de vie, dans nos modes de transport, donc toutes nos politiques de santé sont concernées ». La santé n’est pas une unité perdue parmi d’autres, cela doit être introduit dans toutes les politiques nationales, européennes, internationales. « Nous avons beaucoup appris de cette pandémie » estime Stefan De Keersmaecker, porte-parole Santé de la Commission européenne. Les mesures d’urgence prises au plus fort de la crise sanitaire ouvrent la voie d’une Europe de la santé. Objectif : répondre efficacement et rapidement en cas d’urgence sanitaire. Des agences sanitaires ont vu leurs compétences renforcées. « On peut avoir un rôle de coordination dans le cas de pandémie transfrontière par exemple. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) peut conclure des contrats très rapidement. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) est l’agence qui fait une analyse de risque » détaille le représentant de la Commission européenne. Autre leçon de la pandémie : la nécessité d’une autorité qui puisse intervenir très rapidement en temps de pandémie. Ainsi l’Hera (Health Environnement Research Agenda for Europe) a vu le jour il y a un an et s’efforce de construire une Europe de la Santé. Son rôle est « de prévenir, de détecter et de réagir rapidement aux situations d’urgence sanitaire. L’Hera anticipera les menaces et les crises sanitaires potentielles, grâce à la collecte de renseignements et au renforcement des capacités de réaction nécessaires ». Cette agence collabore notamment avec l’EFSA. L’Europe a-t-elle enfin trouvé un fonctionnement qui lui permettra de mieux gérer les futures pandémies ? Ce modèle est à l’essai. Au sujet de la variole du singe, Stefan De Keersmaecker estime que les autorités européennes ont su réagir plus rapidement. La Commission européenne a conclu le 14 juin 2022 un contrat avec le laboratoire danois Bavarian Nordic pour l’achat de 109 090 doses de vaccins contre la variole du singe.

L’Europe de l’anticipation

Pour Stefaan De Rynck, chef de la Représentation de la Commission en Belgique, l’Europe de la santé n’est plus une notion abstraite. Il rappelle que des propositions ont déjà été mises en œuvre, comme l’espace européen de données sanitaires grâce auquel des données médicales pourront être transférées d’un État à un autre. « Une pandémie telle que celle du Covid-19 est un défi que nous devons relever ensemble. À partir du moment où l’on se dit que l’on agit ensemble, on agit » martèle Stefaan De Rynck. Un avis partagé par Veronica Manfredi, directrice de Pollution Zéro et directrice générale de l’Environnement à la Commission européenne, qui rappelle encore que l’UE a des atouts disponibles pour intégrer concrètement l’approche One Health dans ses stratégies sanitaires. « Les politiques européennes sont déjà en place sur ce sujet, comme le montre la stratégie européenne de la fourche à la fourchette avec un objectif de réduction de 50 % de la consommation des antimicrobiens d’ici à 2030. » D’autres initiatives sont mises en œuvre. La Commission européenne porte le pacte vert qui comporte des approches d’information valables et valides au consommateur. « Cet instrument vise à mener l’Union européenne vers la neutralité carbone en 2050, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est en train de piloter un traité sur les pandémies… Les lignes bougent aussi sur l’antibiorésistance » surenchérit Véronique Trillet-Lenoir. Nathalie Guerson, directrice de l’École nationale des services vétérinaires (ENSV-FVI), retient aussi que les choses ont évolué dans le bon sens mais « il faut aller plus vite et plus fort » notamment sur la formation de la santé publique vétérinaire. Laetitia Lempereur, coordinatrice du Plan d’action national belge One Health, estime qu’il est nécessaire d’inclure dans les stratégies européennes une approche intégrée, le renforcement de l’approche environnementale, mais aussi d’autres sciences humaines. « Il faut prendre plus en considération l’aspect social que l’on peut intégrer dans ces politiques One Health. » Et l’aspect éthique, « faire vivre la diversité, l’inter et la transdisciplinarité, les différents corps de métiers ne se comprennent pas toujours, donc il y a encore du travail ». Un autre enjeu est celui de mettre en contact les différents éléments de la société (pour mêler les sciences, les institutions).

Travailler ensemble

Les stratégies européennes suffiront-elles, à elles seules, à faire face aux futurs défis sanitaires ? Ainsi pour être efficace, la représentante de l’OMSA insiste sur la nécessité pour tous les acteurs du One Health de collaborer étroitement. « Le premier bénéfice du One Health c’est déjà de se dire que c’est possible et bénéfique de travailler ensemble. Déjà avoir la conviction que l’on est plus fort ensemble, et l’on peut croiser nos connaissances, nos compétences. » L’autre valeur importante : « passer d’un concept maladie par maladie (silos) pour voir de façon plus transversale, travailler ensemble, voir comment cela se passe ». Malgré tout, il ne faut pas penser que cette façon de travailler élimine la précédente. Et pour parvenir à maîtriser une zoonose, c’est aussi pouvoir s’appuyer sur une volonté politique. Évoquant la rage, Monique Éloit explique qu’« aujourd’hui la mortalité humaine est inadmissible, s’il y avait un soutien politique et financier et que l’on vaccinait au maximum, c’est une maladie humaine qui pourrait être éradiquée, et là ce n’est pas une question de One Health ». L’enjeu européen est donc important. Mais le défi est international comme le souligne aussi Monique Éloit. « Un des défis importants qu’il y aura est que le concept One Health se transmette dans un maximum de pays. Il y a un vrai investissement à avoir dans les pays en difficulté. C’est un défi important, dont celui de ce futur accord international sur les pandémies, pour que l’on puisse investir dans les pays qui sont la source de beaucoup d’agents pathogènes (bassin africain, pays asiatiques). Il faut investir dans ces pays pour qu’eux aussi soient capables d’agir. »

Avoir une vision plus large

Erik Orsenna, économiste, écrivain, membre de l’Académie française, ambassadeur de l’institut Pasteur et du réseau international des Instituts Pasteur, déclare « les êtres humains sont loin d’avoir le monopole de la vie, lorsque vous comprenez cela, vous comprenez tout ! » Et de regretter qu’en France, les approches du vivant soient segmentées : « En France, on découpe », or « être compétent dans son domaine n’empêche pas d’avoir une vision plus large ». La pandémie rappelle que le vivant implique toutes les disciplines. « Nous fêtons en France les 200 ans de la naissance de Pasteur. Il était chimiste. Il a croisé toute sorte de gens : des sociologues, des médecins, etc. » rappelle Erik Orsenna.

La biodiversité, une autre priorité européenne

« La préservation et la restauration de la biodiversité sont vraiment la clef pour One Health et doivent devenir la priorité absolue » martèle aussi Marc Peeters, expert biodiversité au Muséum des sciences naturelles de Belgique. La protection de la biodiversité fait partie des sujets prioritaires de l’Union européenne. « La pollution atmosphérique est une grande préoccupation pour nos citoyens et citoyennes » souligne Veronica Manfredi, directrice Pollution Zéro, et directrice générale de l’environnement à la Commission européenne. « Il faut rapidement trouver des solutions. Nous allons renforcer le cadre législatif et le monitoring. Nous voulons garantir une protection de la santé humaine qui ne met pas en péril l’environnement. Nous voulons nous assurer que l’alimentation respecte notre environnement. » Dans ce sens, la Commission européenne engage une stratégie pour la biodiversité avec au moins 30 % des surfaces transformées en zones protégées. « Nous allons proposer des objectifs juridiquement contraignants » martèle la représentante de la Commission européenne.

Les atouts du terrain et de la formation

Nathalie Guerson, directrice de l’ENSV-FVI témoigne de l’importance de la formation. « À l’ENSV, on est parti de la formation sur la santé publique vétérinaire qui se retrouve orientée vers la santé humaine, mais qui est impactée ou impacte la santé environnementale ». Les approches sont interdisciplinaires. « À partir d’un siège scientifique, et on s’est orienté vers les sciences sociales, etc. Car il est important de comprendre la mise en œuvre d’une politique publique mais aussi la compréhension de son acceptation ». L’ENSV participe aussi au tronc commun de formation des hauts fonctionnaires (ENA, écoles des magistrats, école de santé publique humaine, AgroParis Tech, école des Mines, etc.). Avec l’institut One Health, « on envisage actuellement qu’on puisse faire des exercices transfrontaliers, transdisciplinaires ; au niveau international aussi et c’est toujours en pratique. Des exemples locaux de gestion pratique. Ce sont parfois des choses ponctuelles mais très importantes ». Éric Muraille, biologiste et maître de recherches à l’Université libre de Bruxelles, le confirme « une des principales recommandations du One Health est d’avoir une approche pluridisciplinaire, dont la sociologie car l’acceptabilité de la population est un élément clef ».

Retrouvez la vidéo de Monique Éloit et Véronique Trillet-Lenoir

sur: youtube.com/watch?v=qLZAFacmAi4

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