Les vétérinaires de terrain, indispensables pour la gestion de crises sanitaires - La Semaine Vétérinaire n° 1951 du 01/07/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1951 du 01/07/2022

Maintien du maillage

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Jean-Paul Delhom

Le Syndicat national des vétérinaires conseils (SNVECO) a organisé le 14 juin 2022 une réunion de réflexion ayant pour thème « Comment développer de nouvelles relations entre vétérinaires, éleveurs, opérateurs et État ? ». Les évolutions sanitaires, économiques et sociétales conduisent à repenser les pratiques et les modèles dans le monde agricole. Les vétérinaires, par leur rôle et leurs missions, sont concernés.

Guillaume Lhermie, de l’université de Calgary, présente les résultats d’une enquête menée au printemps 2022 sur les contrats multipartites en santé animale dont le but est d’extraire des perceptions, expériences et comportements sociaux.

Le médicament semble être le plus grand défi, en raison de l’enjeu économique, mais aussi stratégique. Des paradoxes se font jour (« on aimerait des vétérinaires non rémunérés par les médicaments sans vouloir payer les services »).

Qui soutient le maillage territorial ?

Le rôle stratégique de l’État est mis en avant, mais à quel niveau d’engagement dans la gestion des crises et la stratégie de santé animale ? Et qui doit gérer les contingences ?

Le système de gestion de la santé animale fonctionne relativement bien. Les demandes sociétales sont perçues par tous (bien-être animal, traçabilité, gestion des écosystèmes etc.). Si l’enjeu stratégique est considérable (sécurité alimentaire, sanitaire, commerce international), l’attribution des responsabilités reste encore floue (notamment leur paiement). Le vétérinaire est renforcé dans son rôle de soignant mais ne convainc pas à propos de sa gestion holistique.

Dans le cadre de la collaboration éleveur – groupement – vétérinaire, les groupements présentent des modèles hétérogènes ayant une faible capacité de gestion de crise surtout par manque de personnel. Ils sont un levier fort d’adoption de bonnes pratiques. Le vétérinaire de groupement assure une contractualisation de fait mais il existe, comme chez les indépendants, une crise de recrutement. Le vétérinaire indépendant peut apporter une offre complète mais doit la rendre plus visible. Le partenariat vétérinaire-État est celui qui marche le moins mal (abattoirs, crises, visites annuelles). Les éleveurs demandent plus d’autonomie (délégation d’actes).

Il existe déjà des contrats tacites (diagnostic, vaccination, sécurité sanitaire, contrôle zoonoses). De nouveaux besoins justifient un contrat (biosécurité, pharmacovigilance, santé animale, santé publique). La faible adoption de la contractualisation s’explique par un écosystème peu favorable (culture du « pas de contrat ») et des marges faibles en agriculture.

La santé : un investissement et non un coût

La santé doit être considérée comme un investissement et non un coût. Les urgences parfois inévitables (accidents) doivent devenir un résidu acceptable (que peut-on accepter comme perte ?). Il faut s’accorder sur la responsabilité des acteurs (part du travail des éleveurs et groupements en termes de santé, part du service public fourni par le vétérinaire), sur les objectifs, les mesurer et planifier leur exécution.

On parle de « modèle Netflix » quand le paiement est basé sur la valeur du service et non le niveau consommé. Les fournisseurs sont rémunérés pour une valeur apportée au patient et à la société. Dans le modèle assurantiel le risque est couvert avec options (mutualisation des coûts liés aux dommages).

Maillage vétérinaire

Les besoins et les attentes des autorités sanitaires en termes de maillage vétérinaire au regard des enjeux de sécurité sanitaire et alimentaire ont été exposés par Claire Le Bigot, de la Direction générale de l’alimentation (DGAL).

La mondialisation des risques sanitaires a des enjeux économiques, d’ordre public et de santé publique. La souveraineté alimentaire mondiale est désormais en question. Les attentes sociétales dans le domaine alimentaire évoluent. De nouvelles réglementations européennes profondes ont vu le jour avec la loi Santé animale et le paquet médicament vétérinaire. Dans ce contexte, la maîtrise des risques sanitaires doit être optimale et évaluée dans le cadre de la balance bénéfice et coûts des mesures appliquées.

La performance sanitaire est un des piliers de la performance économique et ne doit pas être considérée comme un coût, mais comme un avantage commercial sur des marchés concurrentiels. Une prise de conscience de l’ensemble des filières agricoles, parties privées et des consommateurs est indispensable. Le vétérinaire est renforcé dans sa place de pilier de la surveillance de la santé et bien être des animaux et de la performance sanitaire des filières. Le sujet des ressources vétérinaires devient un enjeu important pour certains pays. Pour les autorités il y a nécessité d’une solidarité intergouvernementale.

L’indépendance, valeur cardinale

Jacques Guérin, président du Conseil national de l’ordre des vétérinaires (Cnov), a précisé que l’indépendance est une valeur cardinale de l’exercice professionnel dont l’objectif est, entre autres, de garantir la santé publique réunissant les enjeux écologiques et sanitaires, et ne se limite pas à sa compétence et à sa capacité de soigner. Pour les clients il n’est pas concevable que les intérêts du vétérinaire soient prépondérants par rapport à l’intérêt de l’animal ou de son détenteur. Il faut préserver le modèle sanitaire français qui réunit indépendance et confiance dans les missions d’intérêt général du vétérinaire. Le praticien ne peut aliéner son indépendance sous quelque forme que ce soit (R 242-33 alinéa 2). En 2013 la loi L241-17 du Code rural et de la pêche maritime précise que plus de la moitié du capital et des droits de votes doit être détenue par des vétérinaires au sein de sociétés d’exercice vétérinaire. Il existe des interdictions de détention de capital pour certaines catégories (fournisseur de services, produits ou matériels professionnels etc.). Il convient, avant tout, de prévenir les conflits d’intérêts.

Quelle relation éleveurs-vétérinaires ?

Quelle relation les éleveurs veulent-ils construire avec les vétérinaires ? Pour Joël Limouzin, vice-président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), les éleveurs ont besoin d’une prise en charge de la santé animale compte tenu de la relation privilégiée qu’ils ont avec leur vétérinaire. Il faut que ces derniers voient leur mission sanitaire élargie. La question de délégation d’actes est importante et une clarification s’impose selon eux. La baisse de l’utilisation des antibiotiques en élevage n’a pu se faire que grâce à la bonne relation entre éleveurs et vétérinaires, on a donc besoin d’une contractualisation avec un suivi régulier de l’élevage (avec ou sans les urgences ?), sur la réalisation des actes de prophylaxie, les visites sanitaires et un accès aux données sanitaires et techniques de l’élevage et les conditions de leur utilisation. Elle permet une meilleure connaissance de l’élevage. Ce contrat devrait être basé sur la compétence du vétérinaire laissant le médicament de côté (l’éleveur préférant toujours un prix compétitif).

La télémédecine vétérinaire est un défi technologique à utiliser même sans considération du manque de vétérinaires. Il convient de réinventer les dispositifs d’implantation des élevages.

Réflexions sur la contractualisation

Trois groupes (un par filière : bovine, porcine, aviaire) ont réfléchi sur les avantages et contraintes d’une proposition de contrat, et sur les solutions pour les lever (voir l’encadré). Le maintien d’un maillage vétérinaire aura un coût, qu’il est nécessaire de répartir entre tous les acteurs. Il s’agit de trouver un nouveau modèle économique pour les vétérinaires. Les enjeux sont de baisser l’utilisation des antibiotiques, d’augmenter le niveau technique des éleveurs en termes de biosécurité. On a besoin de vétérinaires de terrain pour la gestion de crises sanitaires majeures.

Réflexion des groupes

Pour la filière bovine, le vétérinaire deviendrait un partenaire de l’élevage. Il apporterait une garantie de la permanence et de la continuité de soin, d’accès à toutes les données et la réalisation du suivi zootechnique, d’une bonne utilisation de la médicalisation. Le vétérinaire doit être porteur d’une plus-value scientifique en plus du sanitaire. Il faudra une plus grande transparence sur le coût du médicament. Tous les maillons de la filière jusqu’aux consommateurs, doivent participer.

Pour la filière porcine, il faut un contrat de soin et de suivi sanitaire entre le vétérinaire et l’éleveur et un contrat de surveillance sanitaire entre le vétérinaire, l’éleveur, l’État et la filière (organisations de production ou organisations sanitaires collectives : association nationale sanitaire porcine, Inaporc).

Pour la filière aviaire, les enjeux sont la baisse de l’utilisation des antibiotiques, l’augmentation du niveau technique des éleveurs et le besoin de vétérinaires pour la gestion des crises sanitaires majeures. L’objectif est de trouver une alternative aux médicaments pour rémunérer le vétérinaire. Il faut clarifier la délégation d’actes.

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