Le rôle du vétérinaire face à la maltraitance - La Semaine Vétérinaire n° 1948 du 10/06/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1948 du 10/06/2022

Une seule violence

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Jean-Paul Delhom

Quand les animaux sont maltraités, les humains sont en danger ; quand les personnes sont maltraitées, les animaux sont en danger. C’est le constat dressé lors de la récente webconférence organisé par la Prévention médicale, réunissant médecins et vétérinaires.

La Prévention médicale, association pour la prévention des risques médicaux et paramédicaux, a organisé une conférence virtuelle le 1er juin 2022, ayant pour thème le rôle du vétérinaire face à la maltraitance. Elle était animée par Marie-Christine Moll, médecin, en présence des vétérinaires Anne-Claire Gagnon, comportementaliste pour chats et présidente de l’Association contre la maltraitance animale et humaine (Amah1), et Michel Baussier, ancien président du Conseil national de l’Ordre des Vétérinaires (Cnov).

Reconnaître la maltraitance

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a défini en 2018 le bien-être d’un animal comme « un état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux ainsi que de ses attentes ». Il est dépendant de la manière dont l’animal est traité par l’humain. La maltraitance est un ensemble de comportements ou d’attitudes qui compromettent le bien-être d’un individu. Il existe différentes formes de maltraitance : physiques (coups, brûlures, etc.), émotionnelles (harcèlement, menaces, interactions négatives systématiques, etc.), sexuelles (zoophilie), négligences (nourriture, abri, absence d’affection), économiques (privation de ressources).

En 1996, Robert Munro (Université vétérinaire d'Edimbourg) a suggéré que la maltraitance est une possibilité diagnostique pour un praticien vétérinaire. Il doit apprendre à la connaître et la détecter. Des ouvrages de médecine légale, des éléments psychologiques et sémiologiques sont disponibles mais pas toujours enseignés. Les comportements de l’animal sont des signes d’alerte (mauvais entretien du pelage, peur, blessures inexpliquées). L’agressivité d’un animal peut être le reflet du climat familial. Lors de l’entretien il faut être vigilant sans être suspicieux, poser des questions de manière ouverte et sans jugement lorsqu’il y a des incohérences (une fracture peut se produire en chutant d’un canapé) et très patient. Le dépistage de la maltraitance se fait parfois via les forces de l’ordre (prélèvement à effectuer sur le chien suite à des actes de zoophilie par contrainte).

Le diagnostic de maltraitance est souvent complexe et des interprétations erronées peuvent avoir des conséquences gravissimes. Il ne faut donc pas hésiter à faire appel à des professionnels spécialisés, des associations de défense animale et à la Fédération vétérinaire européenne. L’absence de formation vétérinaire en médecine légale fait cruellement défaut.

Un guide pour les vétérinaires

Un guide destiné aux équipes vétérinaires pour le repérage et la prise en charge des maltraitances chez les animaux et les humains est mis à disposition par l’Association contre la maltraitance Animale et Humaine (Amah) 2. Il s’agit d’un texte émis par une association américaine traduit et adapté à la réglementation française. Des aides à la décision (méthode DVDR : demander, valider, documenter, référer) y sont développés. Les dispositifs d’accompagnement y sont indiqués (appel au 3919 pour les violences faites aux femmes, au 119 pour les enfants en danger, professionnels de santé, Samu, pompiers, associations, police, gendarmerie, procureur de la république, juge, avocat).

La loi autorise tout vétérinaire à lever le secret professionnel pour signaler tous sévices graves (art. 226-14 du Code pénal) sur des humains ou des animaux au procureur de la République. L’obligation prévue à l’article L. 203-6 du Code rural et de la pêche maritime oblige les vétérinaires sanitaires à informer l’autorité administrative de toutes maltraitances animales.

Un lien établi

Le lien entre maltraitance animale et humaine est aujourd’hui parfaitement documenté (parmi plus de 100 publications scientifiques, essentiellement américaines, 97,9 % identifient une association entre violence animale et violence humaine). Les racines de la violence domestique sont diverses (traumas précoces, volonté de tout contrôler, absence de respect de l’être vivant). Très souvent l’absence de respect des autres est doublée d’une absence de respect de soi.

Les maltraitances domestiques sont majoritairement le fait d’hommes ou de garçons. Une femme dont le partenaire maltraite l’animal de compagnie a cinq fois plus de risque d’être également maltraitée. Dans 88 % des familles où il existe de la violence physique sur les enfants, il y a aussi violence sur les animaux. En Norvège, 4 % des adolescents ont été témoins de violences perpétrées par un parent sur leur animal au foyer. 21,1 % des morsures mortelles par le chien familier se présentent dans les familles où sont avérées des violences sur enfants ou animaux. Avoir vu ou commis des violences sur son animal pendant l’enfance est un risque de conduite violente pendant ou après l’adolescence. Mais bien entendu, beaucoup d’enfants ayant été victimes ou témoins de violences ont à cœur de réparer en devenant protecteurs des animaux.

La maltraitance sur animaux par les enfants est un indicateur d’autres maltraitances subies ou de troubles de la conduite (aux États-Unis, 48 % des pédophiles et 68 % des violeurs avaient maltraité des animaux).

La raison du plus fort étant rarement la meilleure, il faut apprendre à mieux traiter les animaux et à éviter les contextes de violence au foyer familial, qui induit pour l’enfant l’incorporation d’un schéma erroné de pensée.

Pour en savoir plus

La Semaine vétérinaire n° 1890 du 12 mars 2021 : Médecine légale vétérinaire, une formation nécessaire, n° 1626 du 17 avril 2015 : La maltraitance animale, marqueur de violences domestiques, n° 1644 du 2 octobre 2015 : Écosse : les vétérinaires formés à détecter les violences domestiques, n° 1736 du 11 octobre 2017 : Le rôle des vétérinaires pour sauver femmes et enfants.

L’Amah

L’Association contre la maltraitance animale et humaine (Amah) estime que la lutte contre la maltraitance animale et humaine passe par la reconnaissance et la prise en compte du lien afin que tout le monde puisse agir, à son niveau, pour protéger les victimes animales et humaines.

L’Amah réunit des vétérinaires, des professionnels de santé, des juristes, etc. Le site de l’Amah1 présente ainsi plusieurs rubriques organisées en trois grands domaines : Qu’est-ce que le Lien ? La réalité des violences domestiques, et Maltraitance : que faire ? Le site met aussi à disposition des outils pratiques, téléchargeables et remplissables en ligne pour les vétérinaires, lorsqu’un certificat doit être établi ou un signalement réalisé. Ces documents ont été conçus en concertation avec le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires.

1. https://www.amah-asso.org/

  • 2 bit.ly/3umB3CH
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