Vétérinaire, une profession en souffrance - La Semaine Vétérinaire n° 1946 du 27/05/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1946 du 27/05/2022

État des lieux

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Jean-Paul Delhom

Selon l’enquête lancée par l’Ordre et l’association Vétos-Entraide, 4,7% des vétérinaires interrogés ont déjà réalisé une tentative de suicide. Des résultats alarmants qui doivent appeler une réponse collective, fait savoir l’Ordre.

Les vétérinaires font partie des professions qui rencontrent un taux de suicide bien supérieur à celui de la population générale et des groupes professionnels comparables réputés pour leur mal-être. Dans ce contexte, en 2019, le Conseil de l’Ordre des vétérinaires et l’association Vétos-Entraide ont lancé une recherche sur la santé psychologique des vétérinaires et l’ont confiée à l’Université de Franche-Comté. L’objectif de cette enquête était de comprendre deux éléments clés, à savoir le burn out et les idéations suicidaires des vétérinaires, et d’évaluer leur prévalence au sein de la profession. L’enquête a été réalisée au moyen d’un questionnaire envoyé à l’ensemble des vétérinaires : plus de 3 000 personnes y ont répondu (voir encadré). Quels en sont les résultats ? Sans surprise, le niveau de souffrance des vétérinaires est préoccupant, a rapporté le professeur Didier Truchot du laboratoire de psychologie de l’Université de Bourgogne-Franche-Comté, en conférence de presse le jeudi 19 mai dernier. Premier constat : les vétérinaires sont plus sujets au burn out que la population générale. La Haute Autorité de santé (HAS) définit le burn out comme suit : un état « d’épuisement physique, émotionnel et mental qui résulte d’un investissement prolongé dans des situations de travail exigeantes sur le plan émotionnel ». Cet épuisement conduit à une attitude négative, détachée, voire insensible et aboutit à une absence d’accomplissement personnel et d’efficacité professionnelle.

Les femmes et salariés risquent plus le burn out

« Le score d’épuisement émotionnel est plus élevé chez les jeunes, et significativement plus élevé chez les femmes, a détaillé Didier Truchot. Ce phénomène pourrait être attribué au fait qu’en plus de leur investissement professionnel, elles assurent une plus grande participation aux tâches domestiques, à l’éducation des enfants et affrontent la persistance des stéréotypes sexistes. » Étant donné la féminisation croissante de la profession, « il sera important de prendre en compte l’exposition des femmes vétérinaires au burn out », a-t-il ajouté.

On observe que les vétérinaires vivant en couple ont un épuisement émotionnel moindre, mais que ce bénéfice ne profite qu’aux hommes. Le fait de vivre ou non avec un conjoint vétérinaire n’influence pas le phénomène. Ceux qui travaillent en milieu rural ont un épuisement émotionnel moindre par rapport à ceux travaillant en milieu urbain ou semi-urbain. Les libéraux titulaires (68 % d’hommes et 36 % de femmes) ont un moindre épuisement émotionnel, et ont une efficacité professionnelle plus élevée que les salariés ou collaborateurs libéraux, qui pourtant ont des amplitudes horaires nettement supérieures. Chez les salariés, l’épuisement professionnel semble être étroitement lié aux questions de la rémunération et de la reconnaissance au travail. De manière générale, la corrélation est faible entre burn out et amplitude horaire et congés : la variable la plus associée au burn out est le nombre de jours travaillés tout en étant malade. Il s’agit du présentéisme, qui concerne plus les libéraux que les salariés. Les vétérinaires qui assument des gardes et astreintes de nuit et de week-end ne présentent pas un score plus élevé de burn out que les autres.

Trois à quatre fois plus de risque de suicide

 4,8 % des répondants ont indiqué avoir eu assez souvent, fréquemment ou tout le temps envie de se suicider dans les semaines précédant l’enquête, et 18,4% de manière occasionnelle. Soit en tout 23,2% des vétérinaires qui ont indiqué avoir eu des idéations suicidaires dans les semaines précédent l'enquête. C'est largement au-dessus des données nationales observées chez les actifs, et encore plus chez les hommes (26,2%) que les femmes (21,9%). 4,7 % des vétérinaires interrogés ont déjà fait une tentative.  Il y a une association nette entre les pensées de suicide et les passages à l’acte, avec le nombre de jours travaillés alors que l'état de santé aurait mérité du repos. Il existe aussi une corrélation entre le nombre de jours de gardes et les troubles du sommeil, les idéations suicidaires et le nombre de tentatives de suicide. Circonstance importante, quand ils ont eu des idées suicidaires, les vétérinaires n’en ont pas parlé à leurs collègues et n’ont pas consulté de médecin.

Une souffrance multifactorielle

Huit facteurs de stress expliquent 41 % de la variance de l’épuisement émotionnel, 21 % de la variance des troubles du sommeil et 9 % de la variance des idéations suicidaires. Les trois principaux sont, par ordre d’importance, la charge de travail et le conflit vie professionnelle et vie privée, la peur de l’erreur et enfin le travail morcelé. « Un tiers des vétérinaires évoque un rythme de travail trop intense, une fragmentation de l’activité en fonction des urgences, une densification des plannings. De tels rythmes ont des effets négatifs sur la performance, avec l’impression de faire un travail de moindre qualité et une atteinte de l’estime de soi, a prévenu le professeur. L’investissement professionnel empiète sur la vie familiale et ne laisse plus assez d’énergie pour investir dans la vie hors travail. Il s’agit du stresseur le plus fortement associé à l’épuisement émotionnel et aux troubles du sommeil et le second facteur lié aux idéations suicidaires. » La peur de l’erreur est premier facteur associé aux idéations suicidaires et le second à l’épuisement émotionnel et troubles du sommeil.

D’autres facteurs pèsent sur le mal-être des vétérinaires : des facteurs de personnalité, des évènements de vie. Mais même en les prenant en compte, il apparaît bien que les « stresseurs professionnels » restent des contributeurs essentiels au mal-être des vétérinaires.

L’enquête a aussi mis en évidence que plus de 50 % des répondants étaient en situation de travail excessif et que 37,6 % avaient un rapport de dépendance toxique au travail (workaholisme), facteurs fortement associés à la santé psychologique et physique.

Une réponse collective

Comment agir ? Pour Jacques Guérin, président de l’Ordre, il faut déjà pousser l’analyse, car les liens de causalité ne peuvent être appréhendés dans une étude transversale. De fait, une étude longitudinale sera financée par l’Ordre, 91 % des répondants s’étant déjà portés volontaires pour y participer. Il apparaît aussi utile de conduire des travaux similaires auprès des étudiants. Il faudra ensuite une réflexion collective. D’abord pour « trouver des moyens d’alléger la permanence et la continuité des soins, sans renier nos engagements, mieux la répartir voire la mutualiser. » De plus « la question de la rémunération a été évoquée dans les verbatims et impose aussi d’y réfléchir. L’acquisition de compétences complémentaires en matière de formation initiale et continue sur les sciences sociales et la manière de vivre en équipe doit aussi être envisagée. » Enfin, « la prévention du workaholisme est sans doute une des clés pour éviter les risques psychosociaux. Il convient d’analyser le processus de sélection des étudiants et /ou le cursus de formation initiale dont l’incitation à la spécialisation vétérinaire. Un travail de sensibilisation dans la profession sur cette addiction pathogène est nécessaire. »

Un échantillon de plus de 3 000 répondants

L’échantillon étudié est composé de 17,5 % de la population totale des vétérinaires, avec un âge moyen de 41,4 ans. 78,5 % vivent en couple et pour 22,5 % des participants, le conjoint est également vétérinaire. Un peu plus de deux tiers des répondants sont des femmes (68.5%), en surreprésentation par rapport à la population des vétérinaires (52.6%).

Plus de 80 % exercent en clinique, avec près de 70 % en animaux de compagnie, 21 % en mixte rurale/animaux de compagnie, 9 % en équine et 8 % en rural. 46,3 % des répondants ont un statut libéral associé, 48,5 % un statut salarié (inclus les secteurs public et privé), et 6,4 % des collaborateurs libéraux. 9,9 % des participants travaillent pour une chaîne de cliniques, principalement des jeunes vétérinaires (37,7 ans).

  • Voir aussi les interviews en vidéo de Joëlle Thiesset et Jacques Guérin : lien web à venir
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr