Pratique vétérinaire : que veulent nos ASV ? - La Semaine Vétérinaire n° 1945 du 20/05/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1945 du 20/05/2022

Dossier

DOSSIER

Auteur(s) : Chantal Béraud

S'ils doivent logiquement être sur le terrain les équipiers d’un tandem, praticiens et auxiliaires de santé vétérinaires (ASV) ont des rapports qui doivent être réfléchis et respectueux afin de fonctionner au mieux. Les praticiens ont souvent à composer avec une population jeune, passionnée mais au turn-over élevé car des verrous et des désaccords subsistent au sujet de l’évolution de leur profession.

« En tant qu’étudiante vétérinaire, la question de la thèse et du choix du sujet s’est assez vite posée dans mon cursus, explique Ariane Vasseur (Lyon 2021). Comme je suis par ailleurs intéressée par la sociologie, j’ai recherché ce qui avait déjà été réalisé dans ce domaine. Et, à ma grande surprise, j’ai découvert qu’alors que de nombreuses thèses portaient sur les vétérinaires et leur ressenti (leur choix d’études, la relation client, l’impact émotionnel de la fin de vie, etc.), très peu de thèses portaient sur leurs assistantes qui travaillent pourtant avec eux au quotidien ». Ariane Vasseur a alors choisi le sujet de leurs reconversions professionnelles pour sujet de thèse1.

ASV/praticien : un duo de base essentiel

« La majorité des structures vétérinaires travaillent avec des ASV, poursuit Ariane Vasseur. En 2019, le rapport final est de 1 vétérinaire clinicien (salarié ou non) pour 1,09 ASV et l’on estime que seules 7 % des entreprises vétérinaires n’ont pas d’ASV. Ils sont donc des collègues et des soutiens quotidiens pour le vétérinaire clinicien qui, libéré de certaines tâches, peut se consacrer pleinement à la santé animale. » « Les praticiens n’en ont pas toujours conscience, mais leurs ASV sont aussi importants pour parvenir à intégrer dans leur équipe les étudiants vétérinaires ou même leurs jeunes confrères et consoeurs nouvellement recrutés ! » renchérit Noémie Tommasini, actuellement directrice de formation (pour les praticiens et leurs assistants) auprès de l’Association française vétérinaire pour animaux de compagnie (Afvac). Son avis est particulièrement intéressant, car elle fait partie des rares profils à très bien connaître tant le milieu vétérinaire que celui des ASV, étant elle-même diplômée de Maisons-Alfort en 2002, praticienne salariée en canine jusqu’en 2008, puis intégrée dans le domaine de la formation des ASV depuis lors.

Apprendre à travailler ensemble…

ASV et praticiens doivent donc apprendre à travailler en équipe. « C’est d’autant plus important que, dans les structures vétérinaires, les ASV doivent, comme les praticiens, affronter le monde des urgences. Ils partagent aussi le sentiment “d’avoir une vie entre leurs mains”, ce qui est naturellement valorisant, mais ce qui est aussi facteur de stress », commente Noémie Tommasini. Elle ajoute : « D’après mon expérience personnelle, être ASV, c’est choisir un métier passion : parce que l’on aime les animaux, parce que l’on veut être utile aux autres… Mais, outre leur formation, il leur faut aussi s’adapter à la manière de travailler de chaque vétérinaire ! Pour l’ASV, le clinicien idéal est donc un pédagogue qui sait exprimer ses besoins. Quant à l’ASV, il doit aussi être capable de poser des questions (à lui ou à l’équipe d’ASV) notamment quand il est se retrouve bloqué dans une tâche ». Sans oublier qu’il faut aussi parfois à une jeune ASV « désapprendre » certaines choses ! Par exemple, en tant que propriétaire d’animaux, elle les nourrit de telle ou telle façon, mais dans son nouveau métier, elle découvre parfois tout à fait autrement l’approche nutritionnelle…

Se parler régulièrement

Tout comme les jeunes recrues vétérinaires, les ASV désirent également améliorer leur manière de travailler, grâce notamment à un management d’équipe qui inclut « des entretiens individuels annuels, des réunions d’équipe régulières pour montrer ce qui ne va pas, sans oublier de mentionner ce qui va bien aussi ! » indique Noémie Tommasini. Par ailleurs, un « bon » management d’équipe implique naturellement de bien connaître le profil psychologique de chaque employé. « En effet, commente la formatrice, les souhaits diffèrent selon le caractère : certaines ASV vont par exemple préférer être à l’accueil et dans l’accompagnement des clients. Et si ils restent longtemps dans la structure, ils en deviennent alors des piliers ! D’autres au contraire vont préférer le côté technique et les soins du métier. Autres différences : certaines vont adorer rester polyvalentes, alors que d’autres s’épanouiront davantage dans des tâches de plus en plus spécialisées. »

Sur quels critères jugent-elles leur métier ?

Ariane Vasseur note par ailleurs dans sa thèse que deux critères spécifiques d’emploi semblent importants pour les ASV : leur rémunération et un « besoin de reconnaissance », notamment si les cliniciens les font évoluer. « Dans les grandes structures, note-t-elle, ce sont des tâches de plus en plus nombreuses, variées et spécialisées qui sont attendues de la part des ASV. Notamment en front-office (accueil, secrétariat) et en back-office (gestion des stocks, aide à la contention, aux examens et lors des chirurgies, etc.). Mais cette évolution des tâches ne s’accompagne pas d’une revalorisation salariale autre que celle de la valeur du point, au grand dam des ASV qui sont nombreux à penser qu’ils ne sont pas rétribuées et reconnues à leur juste valeur. »

Un taux de turn-over important

« Il est vrai parfois qu’au bout de cinq à six ans, des ASV changent de métier, car ils ont l’impression d’en avoir fait le tour, observe également Noémie Tommasini. Il ne faut pas non plus oublier que certaines d’entre eux, notamment en devenant mères, ne veulent plus travailler en week-end ou en soirée. » Et en vieillissant, l’aspect physique peut aussi jouer (poids des charges, etc.). Il est également intéressant d’observer que, dans sa thèse, Ariane Vasseur constate que le choix de ce métier d’ASV est souvent déjà le fruit d’une reconversion. « Dans ces cas de figure, se souvient Noémie Tommasini, j’ai rencontré des profils très divers : dont d’anciennes clercs de notaire, des photographes, des restauratrices… Franchement, il y a de tout. En revanche, quand il m’est arrivé de parler avec des ASV qui changeaient de métier, j’ai constaté une plus grande homogénéité dans leur choix de reconversion. Comme elles ont souvent envie d’être davantage indépendantes, en gardant un lien avec les animaux, elles s’orientent alors vers l’éducation canine, le toilettage, la garde d’animaux, le travail en refuge (pour se sentir davantage utiles). Ou bien on leur propose des postes auprès d’assurances médicales, de devenir déléguées de laboratoires, etc. »

Les principales raisons des reconversions

À l’issue de sa thèse, Ariane Vasseur conclut que les trois principales raisons des reconversions des ASV sont « le manque de reconnaissance, l’absence de perspective d’évolution et des salaires trop bas dans une population passionnée et demandeuse de formations et d’actes de plus en plus techniques. En outre, la plupart des structures vétérinaires cumulent des effectifs réduits, des horaires étendus ainsi qu’une absence de personnel administratif “neutre” responsable des horaires, des plannings ou encore des paies. Tous ces éléments participent à une dégradation des relations avec les vétérinaires patrons. Et comme ASV correspond déjà à une reconversion chez la moitié des répondants de mon étude, ils osent se réorienter et ne pas rester dans un métier dont les conditions ne leur conviennent plus ».

Alors, comment les retenir ?

« Pourtant, insiste également Ariane Vasseur, conserver ses salariés est vital pour toute entreprise ! Quelques pistes d’amélioration pourraient être la revalorisation du métier via la création d’un échelon 6, une spécialisation des tâches d’ASV, une réorganisation des établissements de soins vétérinaires avec un véritable attachement à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée et la création de syndicats ou groupes de défense des droits des ASV. » Pour sa part, dans la conclusion d’une autre thèse vétérinaire consacrée aux ASV 2, Marine Gourdet estime « qu’à l’exemple de nos voisins anglais, il est peut-être temps d’envisager un tournant dans l’exercice du métier d’auxiliaire vétérinaire en leur donnant des perspectives d’évolution avec de nouveaux statuts, de nouveaux salaires et de nouvelles tâches plus spécialisées ». Mais, ajoute-t-elle, « comme en 1995, ce seront les vétérinaires qui seront les acteurs majeurs de ces transformations, même si je pense qu’il reste aussi aux ASV une place dans ce processus : leur motivation, leur mobilisation seront également des éléments moteurs de l’évolution de leur métier ».

Entretien

Anne-Marie Lebis

Administratrice du site internet ASVinfos

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« Savoir garder ses ASV est important »

En relation avec de nombreuses ASV, Anne-Marie Lebis indique quelles sont les questions qui les touchent le plus actuellement.

L’évolution de leur métier est-elle attendue par les ASV ?

Oui, elles attendent avec impatience l’évolution de leur métier et elles se demandent en particulier quand leur diplôme sera reconnu non pas comme aujourd’hui à un niveau bac, mais à un niveau bac + 2 ou bac +3, avec naturellement un salaire en hausse correspondant ! C’est le sujet qui revient le plus fréquemment ces dernières semaines, en relation avec les questions liées à l’augmentation du Smic.

À quels autres problèmes sont-elles confrontées ?

Certaines structures ou certains praticiens ne sont pas toujours vertueux… Par exemple, certaines témoignent que leur employeur leur demande d’augmenter le chiffre de vente sur des produits dont elles ne sont pas convaincues de la nécessité ou de l’efficacité. Parfois, il leur faut travailler au-delà du raisonnable, sans même qu’on leur compte suffisamment d’heures supplémentaires sur leur salaire. Par ailleurs, il y a des ASV qui disent même « avoir peur » de leur patron mais qui n’osent pas quitter leur emploi, par crainte qu’il ne les discrédite auprès des autres vétérinaires employeurs du secteur. Le travail à huis clos engendre en effet parfois des dérives inacceptables (factures abusives, comportements d’irrespect envers les collaborateurs ou les animaux…). Sans témoins, les salariés sont dans l’incapacité de les dénoncer.

Les vétérinaires employeurs savent-ils gérer une équipe ?

Côté ASV et praticiens, il y a parfois une grande méconnaissance des droits et des devoirs de chacun ! Par exemple, une ASV m’a demandé s’il n’était pas anormal qu’elle ne fasse pas de pause avant son arrêt de midi… Côté employeurs, certains balaient ou minimisent l’importance des questions concernant le bulletin de salaire ou la condition salariée. On peut supposer que cela ne les intéresse absolument pas et, que, même s’ils ne savent pas répondre aux interrogations des ASV, ils n’ont pas envie de prendre le temps d’approfondir ces sujets. Résultat : confronté à l’absence de réponse, il est fréquent que le salarié renonce à tenter une nouvelle question… Un autre sujet de contrariété récurrent est le délai trop court de transmission des plannings, qui ne sont pas établis suffisamment à l’avance. Enfin, dans des équipes plus importantes, quand tout le monde veut prendre ses congés au même moment, il manque parfois un « arbitre » avec de véritables connaissances en ressources humaines pour éviter les conflits. Le but à atteindre est pourtant que l’équipe se sente bien dans la clinique, car en conséquence l’entreprise va très bien !

Quels sont les signes d’alerte d’un mal-être ?

Si l’ASV subit la situation, cela aboutit parfois à des arrêts maladie, des « pauses » maternité, mais aussi à des départs, des reconversions… Ce peuvent être de jeunes femmes qui claquent la porte. Ou des mères qui n’en peuvent plus de certains horaires impossibles à tenir quand on fait garder ses enfants par une nounou… Quand le salarié l’ose, il peut obtenir une rupture conventionnelle de contrat.

Témoignage

Marine Gourdet (ENVT, 2015)

Auteure de la thèse Les Auxiliaires vétérinaires en France : statuts, activités et perceptions de leur métier

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Certaines ASV exercent des tâches qui n’entrent pas légalement dans l’exercice de leurs fonctions

Pour la rédaction de ma thèse vétérinaire, j’ai obtenu des réponses émanant de 536 auxiliaires vétérinaires (60 % travaillant en canine, 28 % mixte à dominance canine ou équine, 11 % à dominance rurale, 1 % en équine stricte). Et 14,9 % d’entre elles ont déclaré réaliser des tâches dites supplémentaires. Parmi ces tâches « autres », 67,6 % des citations correspondent à des actes théoriquement réservés aux vétérinaires selon le code de la déontologie et la réglementation en rigueur. À titre d’exemple, les castrations de chat, les tatouages, les détartrages et la gestion chirurgicale simple des abcès sont cités dans 18,2 % des cas, la réalisation de radio et de prise de sang de manière autonome dans 13 %, la pose de cathéters, les anesthésies et tranquillisations (de manière autonome) dans 11,7 % des cas. Je note aussi que le taux d’insatisfaction de mes répondants à l’égard de leur rémunération est de 69 %. Mais malgré tout, 78 % des répondants referaient ce choix de métier et – plutôt que d’envisager de l’abandonner – ils se disent donc désireux de le faire évoluer !

  • 1. Thèse : Reconversions professionnelles chez les ASV, campus vétérinaire de Lyon 2021.
  • 2. Thèse : Les Auxiliaires vétérinaires en France : statuts, activités et perceptions de leur métier, ENVT 2015.
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