One Health et biodiversité : le changement de paradigme est en marche - La Semaine Vétérinaire n° 1940 du 15/04/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1940 du 15/04/2022

DOSSIER

Auteur(s) : Par Marine Neveux

« Recréer l’harmonie avec le vivant, éviter une autre pandémie » est le premier angle de la série de conférences1 organisées autour d’Une seule santé par L’Obs et 1Health (groupe dont fait partie La Semaine vétérinaire) le 31 mars dernier à Bordeaux. Retour sur ces échanges.

Le lien entre santé humaine, santé animale et respect des écosystèmes prend forme auprès du public initié, mais aussi du grand public, avec l’effet catalyseur de la pandémie bien entendu, mais pas seulement. Le premier débat du cycle « Une seule santé » dont L’Obs et le groupe de media 1Health sont partenaires, avec le soutien de Boehringer Ingelheim, Ceva Santé animale, MSD Santé animale, la région Nouvelle-Aquitaine et Viatrix, ont permis de mettre en avant la nécessaire prise en compte du vivant dans sa globalité, et l’importance de préserver la biodiversité.

« Nous travaillons depuis de plus 4 années sur le thème Une santé » témoigne en introduction du débat de ce 31 mars Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine. En outre, pour faire face à la crise sanitaire, la région a créé dès le début du mois de novembre 2020 un conseil scientifique local composé d’un ensemble d’experts issus de différents domaines, dont notre confrère Marc Prikazsky (A83), président-directeur général de Ceva Santé animale. Le terrain est ainsi propice à l’interdisciplinarité et aux différents échanges entre les experts aux compétences transversales.

Le Covid-19 a été un catalyseur reconnaît Alain Rousset, mais pas seulement. Il cite le passage d’une agriculture conventionnelle à une agroécologie plus respectueuse de la terre et des agriculteurs, alors que les problèmes rencontrés sont d’ordre multiple, parmi lesquels la présence de perturbateurs endocriniens dans les effluents. L’Aquitaine compte 600 km de côtes et est traversée de vignes. Les acteurs de la région se penchent depuis longtemps sur le problème de l’océan, le réchauffement climatique, etc. La réflexion est portée par plus de 400 scientifiques. « Cette prise de conscience avec toute la région a permis de comprendre que si le monde politique n’anticipe pas, ce qu’il n’a pas fait depuis des années, on ne se trouve plus en phase avec la société ». La région s’est ainsi fixé une feuille de route sur la santé et l’environnement. « Cette appréhension que certaines pathologies sont liées est tellement ressassée par les médias, les revues scientifiques. On a l’impression que rien ne bouge. On a voulu se donner des objectifs, se donner une feuille de route d’ici à 2030 ! » martèle Alain Rousset. Et de rappeler très justement que la médecine vétérinaire connaît les coronavirus depuis 50 ans. Au début de la pandémie, « on aurait pu massifier les tests, et cela aurait coûté 3 fois moins cher à l’Assurance maladie ! » La région a également créé un cluster, un regroupement de toutes les entreprises qui offrent des alternatives aux substances chimiques. À titre d’exemple, Alain Rousset détaille qu’aujourd’hui, à partir de la résine des pins, on fait des désinfectants pour l’élevage, la maison ou les cosmétiques.

L’université de Limoges a lancé un master One Health et santé publique pour les élèves vétérinaires en milieu rural. La région avait également lancé l’idée d’une 5e école vétérinaire publique à Limoges début 20202.

Alain Rousset rappelle aussi le contexte actuel de la grippe aviaire : « Pour l’instant, il n’y a pas de diffusion de cette grippe aviaire vers l’homme ». Il évoque la possibilité de vaccination mais aussi les réticences, « et pourtant les coûts de la grippe aviaire sont énormes car derrière il faut indemniser les éleveurs […] Il y a une réflexion économique. Il vaut mieux accompagner les éleveurs en vaccinant que d’accompagner la destruction de millions d’animaux. »

« Ce n’est pas parce que la médecine progresse qu’il ne faut pas être attentif à l’environnement. » Et de conclure, « je crois profondément que les régions et les pouvoirs publics territoriaux ont un rôle majeur à jouer. L’opérationnalité est dans les territoires, pas à Paris ». Ce cycle de conférences Une santé répond « aux valeurs de L’Obs d’être au contact des régions » a renchéri Julie Joly, directrice générale de L’Obs, « on doit être à l’écoute et construire avec chacune et chacun de vous et avec les régions ». « Ce sujet “Une seule santé” est au cœur du projet de L’Obs d’accompagner les lecteurs mais aussi les acteurs dans ces difficiles missions ». Julien Kouchner, P. D.-G. de 1Health, poursuit en rappelant que ce cycle de conférences est là pour « porter des discussions, des réflexions, des propositions fortes pour la France et l’Europe […] pour permettre un écosystème humain, animal, environnemental ».

La pandémie a t-elle révélé quelque chose ? interroge Arnaud Gonzague, rédacteur en chef adjoint de L’Obs. Gilles Bœuf, professeur de biologie, ancien président du Muséum national d’histoire naturelle et élu de Nouvelle-Aquitaine, interpelle sur le monde vivant, son évolution, la place de l’humain, mais aussi ces virus et autres micro-organismes qui existaient bien avant le début de l’humanité… Le Covid-19, une pandémie inédite ? Oui par son ampleur et l’onde de choc qu’elle a déclenchée à une époque où la mémoire de telles crises est lointaine, mais non, elle n’est malheureusement pas inédite au regard des grandes pandémies d’origine animale qui ont déjà marqué l’histoire. « Nous travaillons depuis 20 ans sur les chauves-souris au muséum », témoigne Gilles Bœuf. Les chauves-souris sont porteuses d’un grand nombre de virus et colonisent des écosystèmes variés. Elles sont souvent impliquées dans les maladies humaines en tant que réservoirs soit en raison de leur proximité avec les humains, soit du fait de trafics illégaux de la faune sauvage, soit parce que l’humain les consomme, soit en raison de la destruction de l’équilibre des écosystèmes. « La peste est une bactérie qui vient de la puce de la gerbille, on l’a oublié ! ». « Et la grippe espagnole ! qui n’a rien d’espagnol… ». Peste, sida, grippe espagnole, SRAS, MERS-CoV... sont des pandémies d’origine animale qui ont déjà marqué l’histoire, et la liste est loin d’être exhaustive. 60 % des maladies humaines sont d’origine animale et 75 % des maladies émergentes le sont aussi. « On a tous 10 % de gènes de virus. On partage 30 % d’ADN avec les microalgues, 60 % avec une mouche ou une banane ! ». « Un virus mute 4000 fois plus vite qu’un humain, qu’une souris ». L’humain doit ainsi se souvenir qu’il fait partie de la biodiversité, qu’il est fait « d’eau, de virus et de sel…. » et qu’il doit empêcher la prochaine pandémie d’arriver par la prévention, en évitant « de détruire le vivant » en préservant les ressources, les habitats et la biodiversité.

Arnaud Gonzague questionne à nouveau : pourquoi le corps vétérinaire a été exclu au début de la pandémie de Covid-19 ? Pour Gilles Bœuf, « depuis le début, on se bat, le virus responsable du Covid-19 est un pathogène déjà connu des vétérinaires. Au XIXe siècle, on était vétérinaire d’abord et après médecin ! ». En outre, Claude Bourgelat, fondateur des écoles vétérinaires, parlait déjà de Une santé au XVIIIe siècle.

Alors assiste-t-on à une catastrophe ? « Ce n’est pas le changement qui nous effraie, c’est la vitesse, et l’écroulement du vivant, l’effondrement des populations sauvages, etc. ». Le vivant ne fait qu’un. « Sans levure, il n’y a pas de pain, de fromage et de vin… Le vivant, ce sont des virus, des bactéries… ». Gilles Bœuf déplore la destruction des sols (labourage trop profond, mécanisation, pesticides, etc.) : « On ne fera pas l’alimentation des humains sans la compréhension du monde vivant. » Le microbiome est aussi une illustration des relations complexes et nécessaires du vivant. Il est l’association entre les cellules humaines et des bactéries symbiotiques. Le déséquilibre peut entraîner des maladies comme l’obésité, le diabète ou Alzheimer, qui sont en relation avec ce microbiote. « La biodiversité, c’est ce que l’on mange. Nous sommes une construction, un écosystème ».

Depuis la Thaïlande, Serge Morand, écologue de la Santé au Cirad qui a collaboré à l’ouvrage La Fabrique des pandémies, appuie aussi ce lien entre la faune sauvage, la faune domestique et l’humain. « Nous sommes dans une épidémie d’épidémies. Depuis 2021, nous avons une augmentation des maladies zoonotiques, vectorielles, affectant les animaux d’élevage ou touchant les plantes. Le changement climatique affecte la relation. »

Parmi tous les facteurs d’émergence de ces maladies d’origine animale, plusieurs sont identifiés : l’augmentation de la démographie humaine, les échanges internationaux, le changement climatique, les modifications des écosystèmes ainsi que le commerce légal et illégal d’animaux sauvages.

Serge Morand déplore aussi l’empreinte croissante de l’élevage : on n’a jamais élevé autant d’animaux pour l’alimentation. En 1960, on comptait 4 milliards de poulets, aujourd’hui, c’est 40 milliards ! La biomasse de tous les animaux domestiques et humains représente 80 % de la biomasse ! Le nombre de poulets va bientôt dépasser le nombre d’oiseaux sauvages. Tout ceci se fait au détriment des écosystèmes, de la flore et faune avec des terres reconverties et les conséquences sont nombreuses sur l’agriculture et la biodiversité, avec également les problèmes de déforestation et de plantation commerciale, le déclin des couvertures forestières… « Tout cela a des conséquences sur la perte de biodiversité qui affecte directement les épidémies ». La démographie a complètement changé, est urbanisée et ultraconnectée, ce qui s’ajoute à l’augmentation du commerce et des échanges internationaux, eux-mêmes associés à un plus grand nombre d’épidémies. « Avec la perte de biodiversité, on perd la possibilité de réguler les maladies. »

Benjamin Roche, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), a fondé le laboratoire Eldorado pour tenter d’apporter des solutions locales. « Investir dans la prévention coûterait aujourd’hui 1 % de ce que nous a coûté la maladie. Mieux vaut prévenir que guérir. » Le projet Yucatan montre comment on peut utiliser des stratégies de prévention durables. Le Yucatán est une importante zone de biodiversité, mais l’une des régions les plus pauvres du Mexique, à deux heures d’avion de Mexico. C’est une cible très à risque d’émergence de zoonoses. Alors comment réaliser des plans sanitaires ? Il faut « coconstruire des solutions avec les différents acteurs, dont les paysans, explique Benjamin Roche, mais aussi travailler en local, sur le terrain. Le dialogue science-société doit être un dialogue apaisé ».

Sébastien Gardon, docteur en science politique et responsable des formations en sciences humaines et sociales à l’ENSV VetAgro Sup, regrette l’isolement encore trop persistant entre les corps médical et vétérinaire. À VetAgro Sup, un master One Health existe désormais pour briser les frontières3.

Françoise Jeanson, médecin et vice-présidente de la région Nouvelle-Aquitaine, en charge notamment de la santé, aspire à un changement de paradigme qui apparaît petit à petit. « On se rend à l’évidence qu’il faut compter sur toutes les santés (humaine, animale, environnementale, végétale) ». Des projets sont développés pour que d’ici à 2030 les pesticides puissent être supprimés par exemple dans la viticulture grâce à des innovations : « VitiREV est une aventure collective. Il faut travailler ensemble sur toutes les alternatives. » Elle projette également le lancement d’une grande consultation des médecins de Nouvelle-Aquitaine et, pour la première fois, des vétérinaires.

Notre consœur Véronique Luddeni, membre du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) et du SNVEL, a rappelé le rôle majeur du vétérinaire, à l’intersection de la santé animale, humaine et de l’écosystème. « On réfléchit à la fois de façon individuelle mais aussi avec une vision collective. Cette culture générale du vétérinaire va nous aider à l’accompagner. Comme on est au chevet de l’élevage, quand on soigne des loups, au début, cela coince. Pour dépasser ce débat, il faut dépasser le jugement ! ». Notre consœur a l’expérience de la cohabitation avec la présence du loup dans le parc national du Mercantour (Alpes-Maritimes). Les maîtres mots sont pédagogie, pour convaincre les éleveurs et bergers de brebis que le loup est un « marqueur biologique positif, grâce auquel il y a moins de maladies », et attrait touristique, facteur de développement et de diversification économique pour tous.

Des bénéfices évoqués aussi par le couple de naturalistes Béatrice Kremer-Cochet et Gilbert Cochet, qui prônent le « réensauvagement », c’est-à-dire la possibilité de laisser des écosystèmes en libre évolution. « Pour préserver la biodiversité, il faut que toutes les espèces soient présentes, y compris les grands prédateurs », explique Béatrice Kremer-Cochet, car tous font partie de la chaîne alimentaire.

Alors, un changement de paradigme en route ? Répondant aux questions de congressistes sur les urgences actuelles et l’alimentation, Véronique Luddeni estime « qu’il ne faut pas se lancer dans l’urgence, car les politiques lancées dans l’urgence sont sources de problèmes ». À un moment donné, « on doit avoir cette résilience de consommer différemment. Réinventer une agriculture vivrière ».

Rendez-vous est donné pour le prochain débat « Une seule santé » le 15 juin prochain, à Bruxelles.

  • 3. Lire le dossier de La Semaine vétérinaire intitulé « One Health : Favoriser le dialogue avec les médecins » paru dans le numéro 1935 du 11 mars 2022.
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