Mieux comprendre les enjeux de l’euthanasie - La Semaine Vétérinaire n° 1937 du 22/03/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1937 du 22/03/2022

DOSSIER

Auteur(s) : Par Amandine CLEMENT

Avec l’évolution des mentalités et de la place de l’animal dans la société, l’euthanasie ne peut plus être un acte banalisé. La fin de vie est appelée à devenir un service à part entière dans les structures vétérinaires, ce qui implique une réflexion et une formation des équipes.

La gestion vétérinaire de la fin de vie de l’animal devient une discipline à part entière, en France et ailleurs dans le monde. Le développement des unités de soins palliatifs se confirme1. L’euthanasie, moment intime qui renvoie chaque personne à sa relation à la mort, fait partie des risques psychosociaux de l’entreprise vétérinaire. La décision d’améliorer la prise en charge de la fin de vie n’est pas simplement ddestinée à satisfaire les clients, « c’est aussi une démarche pour soi, pour son équipe, son établissement vétérinaire », a expliqué Vincent Dattée (A91), fondateur d’Anima Care2 (start-up qui accompagne les vétérinaires pour structurer leur activité de fin de vie) lors d’un webinaire qui s’est déroulé le 18 janvier, en partenariat avec Vetoquinol3. « Bien souvent, lorsque je présente Anima Care aux équipes, j’entends : “Ah oui, ça fait bien”. Je réponds : “Oui, cela fait DU bien, à l’animal, aux clients et à votre équipe” », ajoute-t-il.

Depuis quelques années, la place familiale et sociétale de l’animal évolue. L’animal utilitaire a laissé place à l’animal de compagnie puis à l’animal enfant, l’animal « frère ou sœur », véritable membre de la famille. De nombreux clients ne se considèrent donc plus comme des maîtres ou des propriétaires, mais comme des pet parents. Le rôle endossé par ces clients devient celui de responsable, de tuteur, de curateur.

Le positionnement des soignants dans le cure (guérir) vis-à-vis des animaux familiers évolue vers le care (se soucier) qui invite à « prendre soin de la relation » qui existe entre la famille et l’animal. « Ces signes sociétaux forts indiquent qu’il faut s’adapter aux attentes des familles, y compris au niveau funéraire », poursuit Vincent Dattée. La prise en charge de la fin de vie cristallise les liens qui unissent une famille avec une équipe vétérinaire.

La délégation de certains actes accessibles permet de rendre les familles actrices et conscientes de l’imminence de la mort (proposer de donner un dernier repas à domicile, prélever une touffe de poils avant de venir, amener un doudou, utiliser une housse mortuaire que la famille pourra décorer à domicile puis fermer elle-même comme un geste d’adieu qui facilite le deuil). Le jour de l’euthanasie est souvent un moment d’appréhension et de mal-être pour la famille comme pour l’animal. Il est donc possible d’utiliser le chill protocol, employé pour tranquilliser les animaux anxieux avant tout type de consultation (voir encadré).

Les réactions inattendues et indésirables (spasmes, vocalisations, convulsions, gasps) sont souvent observées en pratique. Un article récent4 liste l’ensemble des effets qui ont un fort impact émotionnel sur les praticiens et propose une conduite globale à tenir :

- Séquencer les étapes : pratiquer une sédation, puis induire une narcose (anesthésie avec analgésie parfaite en cas de voie alternative pour l’euthanasie) et enfin réaliser l’euthanasie.

- Respecter les temps d’action des différentes molécules : en cas de sédation pré-euthanasique, laisser le temps suffisant pour observer les effets puis enchaîner sur l’anesthésie et l’euthanasie, là aussi en prenant son temps.

- Injecter lentement la solution euthanasique : l’intérêt d’une dilution à 180 mg/ml, qui est une concentration classique (ex : Doléthal), est qu’elle permet un acte lent, contrairement à la solution doublement concentrée (ex : Euthasol, Exagon, etc.).

- Utiliser des myorelaxants (benzodiazépines) : leur emploi est indiqué pour prévenir les trémulations, les spasmes musculaires et les vocalisations. Le Zolétil présente plusieurs avantages : absence de douleur, rapidité d’action et présence d’une benzodiazépine qui induit une myorelaxation et limite les spasmes musculaires agoniques.

- Ajouter de la lidocaïne : cette utilisation est décrite pour réduire le risque de respiration agonique (gasps), les mouvements respiratoires cessant plus rapidement.

Enfin, concernant les vomissements suite à l’utilisation des agonistes alpha-2, Vincent Dattée rappelle que ces molécules présentent moins d’effet émétisant lorsqu’elles sont administrées par voie IV ou IM plutôt qu’en SC.

Prononcer la mort implique d’utiliser des mots univoques (attention aux enfants, à qui il ne faut pas dire que son ami s’est endormi ou qu’il est parti5). Pour les clients qui s’étonnent de la rapidité de la mort et doutent, il est judicieux de proposer d’ausculter le cœur au stéthoscope et de constater l’absence de respiration et de pouls. Il est aussi vivement conseillé de remettre un certificat de décès.

Une fois l’animal mort, il est possible de proposer de coller les paupières car le contact visuel avec l’animal est le faisceau de communication qui le relie à sa famille. La fermeture des paupières est un rituel fort qui aide à prendre conscience de la mort. Cet acte, effectué de façon aisée avec de la colle chirurgicale déposée sur le limbe palpébral avant d’oblitérer les deux paupières pendant 2 secondes, peut être fait hors de la vue des clients ou, au contraire, en leur présence après les en avoir informés.

D’autres soins de préparation du corps sont indiqués : retrait des pansements, des cathéters et autres matériels, suture des orifices (anus, méat urinaire par de la colle chirurgicale), prévention de l’extériorisation des liquides (de la ouate ou un tampon hygiénique peuvent être placés dans la gorge de l’animal), coussin d’alèzes placé sous la tête, etc.

L’initiation du deuil peut être faite grâce à l’utilisation de la housse sanitaire, confiée en amont de l’acte, afin que la famille et les enfants puissent éventuellement la décorer. Cette housse de transport, non biodégradable, sert à la restitution du corps en prévision d’une inhumation. C’est aussi une housse mortuaire de crémation qui protège l’intégrité du corps de l’animal. La famille peut déposer l’animal dans la housse puis la fermer si elle le souhaite. Le corps peut être conservé dignement et déplacé avec respect en mettant fin au mensonge par omission qui concerne le sac plastique employé d’ordinaire, sans jamais oser le dire au client.

L’usage d’une salle dédiée à l’euthanasie (comfort room) aide les familles à dissocier l’acte de fin de vie des actes de soins. Pour les cliniques qui n’ont pas la possibilité de dédier une salle, la préparation d’un kit prêt à l’emploi (accroche-porte qui invitent au calme, boîte de mouchoirs, couverture pour l’animal, etc.) est une solution simple pour rendre ce moment exceptionnel.

Il est recommandé de remplir les documents administratifs (demande d’euthanasie, convention de crémation, certificat de décès) et d’émettre la facture avant les actes afin de laisser un moment de recueillement aux familles le plus long possible.

La récupération des cendres de l’animal est un moment de trait d’union avec la famille. C’est la chance d’un nouveau contact pour un débriefing, voire d’éventuels remerciements. Ce moment chargé en émotions pour les familles peut être planifié dans une salle de consultation, avec une ASV par exemple, pour s’assurer de l’intimité de tous. « La famille vient chercher son animal et non pas ses cendres. Un animal ne se restitue donc pas par-dessus le comptoir. Tout ce qui favorise une interaction chaleureuse avec la famille est à mettre en œuvre », indique Vincent Dattée.

Enfin, l’accompagnement au deuil est un domaine peu développé en France. Deux ou trois professionnels proposent un accompagnement psychologique. Cette discipline est bien plus développée aux États-Unis et au Canada. Lynne Pion6, une Canadienne engagée dans la prise en charge du deuil animalier, propose ses services en francophonie (voir témoignage).

Lynne Pion

Mme Deuil1, fondatrice de Deuil Académie, spécialiste en gestion du deuil et de la résilience, formatrice, consultante, autrice2

Québec

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Dans son quotidien, le vétérinaire, dont la priorité est l’animal, doit relever le challenge d’accompagner une famille alors qu’il n’y a pas été formé. Or, lorsque la fin de vie de l’animal est annoncée, les propriétaires, abasourdis voire désemparés, ont besoin d’un soutien humain, empathique et chaleureux3. À l’instar des cliniques ontariennes qui engagent des travailleuses sociales pour accompagner les vétérinaires et, de plus en plus, des particuliers en demande à la suite d’une euthanasie, il me paraît opportun que les cliniques permettent à leur(s) technicien (nes) en santé animale de suivre une formation pour soutenir, en première ligne, les personnes endeuillées. Ce service innovant participe à la reconnaissance primordiale du deuil animalier qui, de surcroît, requiert un temps d’arrêt pour mieux l’apprivoiser. Comme je bénéficie de vingt années d’expérience dans ce domaine, divers thérapeutes me réfèrent les personnes en demande d’accompagnement, en présentiel ou en visio. Par ailleurs, j’ai le plaisir de compter, parmi mes étudiants français, une psychologue et un hypnologue prêts à aider vos clients.

Marie Cibot (N02)

Vétérinaire et primatologue, praticienne en canine

Anicoon Vétérinaires, Ploemeur - Larmor-Plage (56)

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À la suite d’une formation Anima Care dans nos locaux il y a deux ans, nous avons mis en place un service de fin de vie qui a révolutionné nos pratiques. Grâce à la constitution d’un groupe de travail sur plusieurs mois, nous avons pu convenir d’un protocole d’accueil personnalisé et évolutif en nous appropriant les différents outils et conseils. En effet, une fois l’aspect technique de l’euthanasie maîtrisé, l’accompagnement éthique et émotionnel d’une fin de vie prend toute son importance et permet de sublimer les liens qui existent entre une famille et son animal.

Au même titre que l’ensemble des disciplines que compte notre métier, mener un accompagnement de fin de vie nécessite un apprentissage théorique et pratique ainsi qu’un dialogue régulier au sein de l’équipe soignante. Aussi, à l’automne 2021, j’ai eu le privilège de mener trois webconférences* à destination des étudiants et jeunes vétérinaires afin de transmettre mon attachement pour ces consultations et d’inciter les auditeurs à se questionner sur leurs prochaines pratiques et à innover. Ces webconférences ont donné lieu à des échanges très constructifs.

David Sayag (Liège 10)

Dipl. ECVIM-CA (Oncology), Consultant au sein d’ONCOnseil

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Paradoxalement, je ne suis pas le clinicien le plus exposé à l’euthanasie car les suivis de longue durée en oncologie sont de plus en plus nombreux. L’ensemble des soins est mis en place dans le respect de la qualité de vie de l'animal, dont l’évaluation standardisée est indispensable après chaque séance. Lors d’une dégradation objectivée de cette qualité de vie, l’euthanasie est considérée comme un geste d’amour et un acte de soins, souvent pratiqué par le vétérinaire de famille qui entretient un lien de confiance très fort avec les pet parents. Tous les outils proposés par Anima Care m’ont permis de structurer la philosophie globale et de mettre en place une procédure de fin de vie éthique dans le prolongement et le respect de la prise en charge intime qui a eu lieu lors du traitement anticancéreux de l’animal.

60

C’est le nombre moyen d’euthanasies gérées par un vétérinaire à temps plein en canine chaque année.

Attentes des propriétaires sur l’accompagnement en fin de vie de leurs animaux

Selon une étude américaine* :

- 72 % des propriétaires aimeraient prendre connaissance des options funéraires lors d’entretiens individuels en amont de la mort de leur animal ;

- 84 % soulignent qu’il est important que le personnel vétérinaire visite les établissements de soins post-mortem recommandés ;

- 85 % considèrent que la conservation du corps dans un sac-poubelle est inacceptable et se sentent très préoccupés par la manière dont le corps est conservé puis manipulé après la mort.

* Cooney K.A., Kogan L.R., Brooks S.L., Ellis C.A. Pet owners’expectations for pet end-of-life support and after-death body care : exploration and practical applications. Topics in Companion Animal Medicine, 43 : 100503.

Chill protocol

Administrer des sédatifs oraux la veille et le matin du rendez-vous réduit la sensibilité de l’animal aux stimuli de la clinique vétérinaire1. Chez le chien, le protocole consiste à administrer de la gabapentine la veille au soir (per os à la dose de 20-25 mg/kg), puis de nouveau 1 à 2 heures avant le rendez-vous, de la mélatonine2 (0,5 à 1 mg pour un chien de petite taille, 1 à 3 mg pour un chien de taille moyenne, 5 mg pour un chien de grande taille, per os), puis de l’acépromazine 30 min avant le rendez-vous (0,025 à 0,05 mg/kg par voie orale transmucosale). Ce protocole permet d’avoir avec un animal calme avec un tonus veineux suffisant pour la pose d’un cathéter intraveineux. Chez le chat, la gabapentine est utilisée 2 heures avant le rdv (par voie orale à la dose de 50 à 150 mg par animal). Il est aussi possible de sédater l’animal par voie transmucosale (préparation magistrale en pharmacie) 15 minutes avant la pose du cathéter avec de la buprénorphine (0,03 mg/kg), de l’acépromazine (0,05 à 0,1 mg/kg) ou le mélange tilétamine-zolazépam (5 mg/kg de chaque molécule). La buprénorphine en comprimé sublingual (Temgésic3) peut également être prescrite (ordonnance sécurisée).

1. Costa R.S., Karas A.Z., Borns-Weil S. Chill protocol to manage aggressive and fearful dogs. Clinicians Brief. May 2019. Accessed March 2020. https://www.cliniciansbrief.com/article/chill-protocol-manage-aggressive-fearful-dogs

2. Disponible en France en pharmacie sous forme de comprimés à 5mg

3. Pharmacopée humaine

Voies alternatives à l’intraveineuse

Les voies d’administration alternatives à l’intraveineuse sont utiles en cas de situation difficile, dans le cadre d’un animal présenté dans un état critique de déshydratation, agonique, voire lors d’euthanasie pratiquée sans assistance (euthanasie à domicile par exemple).

Voie intrarénale

Elle est accessible chez les chats et les petits mammifères. Un faible volume (1 ml/2 kg) est injecté de préférence dans le rein gauche, le plus mobile, qui est à amener et maintenir sous la peau pendant l’injection. L’action est plus rapide si l’injection a lieu dans la corticale rénale, cependant l’injection dans la médullaire ne présente aucun problème. C’est une voie intéressante, indolore chez un animal anesthésié, assez peu technique et qui peut être facilement explicitée au client. En cas d’animal très débilité et après avoir pratiqué une injection de morphinique, cette voie permet d’éviter les échecs de la voie intraveineuse.

Voie intrahépatique

Elle peut avoir lieu chez la plupart des espèces. L’animal est placé en décubitus latéral droit. L’injection est réalisée en arrière de l’hypocondre, avec une aiguille longue inclinée à 45°. La posologie habituelle de 2 ml/5 kg entraîne paisiblement la mort en 2 minutes grâce à la résorption progressive qui a lieu via le réseau sanguin hépatique. L’obésité complexifie l’acte en raison du dépôt graisseux situé dans la zone de l’appendice xiphoïde qui ne permet pas la résorption du produit.

Voie intracardiaque (devrait être exceptionnelle)

Elle implique de localiser le cœur, entre le 2-3e et le 5-6e espace intercostal. Elle nécessite un faible volume de solution euthanasique, de l’ordre de 1 ml/5 kg avec une solution dosée à 180 mg/ml (posologie habituelle de 2 ml/5 kg). Le décès est immédiat. La localisation du cœur est parfois difficile (brachycéphale, obésité, etc.). Il est conseillé d’utiliser une aiguille épicrânienne pour vérifier le reflux sanguin sans que cela soit visible dans la seringue et protéger la vue de l’acte par une serviette car le mouvement de l’aiguille voire de la seringue peut être choquant.

Exemple de protocole pour une euthanasie dans d’excellentes conditions

« Il y a 5 ans, je pratiquais encore les euthanasies à l’aide du pentobarbital seul par voie IV lente et les effets indésirables étaient présents. Puis, lors de la publication du Guide Phénix par l’association QualitéVet, qui recommandait la systématisation de l’anesthésie pré-euthanasique, mes habitudes ont radicalement changé. J’emploie désormais deux protocoles anesthésiques sécuritaires et efficaces hérités de mes années de collaboration avec des anesthésistes, dont Luca Zilberstein*. Ainsi, je n’observe quasiment jamais d’effets indésirables lors de l’euthanasie », témoigne David Sayag. Pour une anesthésie par voie intramusculaire chez un chat peu coopératif, quel que soit son gabarit, avant la pose du cathéter : midazolam (0,2 ml concentré à 5 mg/ml) + butorphanol (0,1 ml concentré à 10 mg/ml) + dexmédétomidine (0,1 ml concentré à 500 μg/ml) dans la même seringue. Puis, pentobarbital par voie IV. Pour un animal qui a déjà une voie veineuse, butorphanol (pour détendre l’animal, 0,4 mg/kg IV, voire IM), puis propofol (anesthésie à effet rapide, entre 4 et 6 mg/kg IV), puis pentobarbital (en général 5 ml pour un chat, jamais plus de 20 ml chez un chien).

* Spécialiste en anesthésie et analgésie vétérinaires, praticien au CHV Advetia à Vélizy-Villacoublay (78)

  • Source : webinaire Anima Care-Vetoquinol, 18 janvier 2022
  • 3. Accessible gratuitement en replay sur le site vetoquinol-contact.fr
  • 4. Marchitelli B. An objective exploration of euthanasia and adverse events. Vet Clin North Am Small Anim Pract. 2019 May ; 49 (3) : 553-563.
  • 5. Caux A., Dattée V. Aborder la fin de vie animale en présence des enfants de la famille. Le Point Vétérinaire n° 418 du 01/06/2021
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