QUEL SUIVI VÉTÉRINAIRE DES ANIMAUX DE COMPAGNIE VENANT D’UKRAINE ? - La Semaine Vétérinaire n° 1936 du 15/03/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1936 du 15/03/2022

SUIVI SANITAIRE

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : PAR CHANTAL BÉRAUD

Les réfugiés ukrainiens ont été autorisés à franchir en urgence les frontières de l’Union européenne sans remplir les conditions habituelles de suivi vétérinaire pour leurs chiens, chats et furets. Mais que devront-ils faire ensuite ?

Compte tenu de la situation d’urgence en Ukraine, la France, comme de nombreux États membres de l’UE, met en œuvre un dispositif permettant d’accueillir dans l’urgence les animaux des réfugiés. Le Conseil national de l’Ordre vétérinaire et le site du ministère de l’Agriculture ont indiqué que les propriétaires d’animaux de compagnie (chiens, chats, furets) entrés récemment sur le territoire français et ne répondant pas aux exigences réglementaires habituelles1 « sont invités à contacter dès que possible un vétérinaire ou la Direction départementale de la protection des populations [DDPP] du département de destination ».

La Direction générale de l’alimentation, dans sa liste datant du 17 juin 2020, indique en effet que la plupart des pays de l’Est sont classés pays à risque de rage (Biélorussie, Géorgie, Kazakhstan, Kirghizistan, Moldavie, Ouzbékistan, Pologne, Roumanie, Russie… et Ukraine). Habituellement, en cas d’importation en France d’un carnivore domestique en provenance d’un pays comptant des cas de rage et qui n’a pas de vaccin antirabique, l’animal doit faire l’objet d’une mise sous surveillance d’une durée de six mois, assortie d’une visite régulière obligatoire chez un vétérinaire. Il doit être isolé de toute personne extérieure à son lieu de résidence et il est aussi interdit de contact avec d’autres animaux sensibles à la rage (y compris au sein de son lieu de résidence). Toute sortie du département avec l’animal est interdite sans autorisation écrite préalable. À l’issue des six mois, lors de sa dernière visite chez le vétérinaire, il doit alors être vacciné contre la rage, cette vaccination est certifiée sur son passeport européen pour animal de compagnie et le justificatif doit être envoyé à l’I-Cad, qui procéde alors à son identification définitive finale. Le tout aux frais du propriétaire.

Ce processus vétérinaire est efficace mais il est à la fois cher et long. Pourra-t-il s’appliquer à des réfugiés, avec une traçabilité géographique aléatoire qui ne sera pas forcément toujours facile à conserver ? Financièrement parlant, État, collectivités, associations professionnelles ou non, ou praticiens ne devront-ils pas essayer d’organiser collectivement des soins gratuits, ou partiellement gratuits ? À moins que l’État ne fasse le choix de dérogations ou d’autres procédures, s’il considère que le risque de rage est suffisamment faible ? Les réponses à ces diverses interrogations sont d’autant plus incertaines que personne ne sait combien d’animaux seront concernés. La semaine passée, des DDPP étaient en tout cas en train d’identifier les premières arrivées d’animaux de compagnie ukrainiens en France.

Il existe une première estimation récente concernant l’amplitude de ce risque émanant du laboratoire national allemand de référence pour la rage basé à l’Institut Friedrich-Loeffler et de sa commission permanente pour les vaccinations vétérinaires (StIKo Vet) 2. Ils estiment que « même si l’Ukraine ne peut pas encore être considérée comme exempte de rage, la maladie n’est apparue que très rarement ces dernières années, même chez les chiens non vaccinés. Selon les calculs du Laboratoire national de référence pour les lyssavirus de l’Institut Friedrich-Loeffler, la probabilité qu’un chien soit en phase d’incubation au moment où il traverse la frontière est de 1 : 300 000. Ce risque extrêmement faible s’applique aux chiens non vaccinés. Chez les chiens vaccinés, le risque est largement négligeable. Ce sujet représente actuellement l’un des moindres défis, mais dans le cas d’un rapport préliminaire correspondant, la rage doit toujours être prise en compte si les symptômes ne sont pas clairs ». L’analyse de la France sera-t-elle identique ?

« Certains animaux de compagnie souffrent de nombreuses maladies »

ENTRETIEN AVEC JEAN-FRANCOIS TAQUET

Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Jean-François Taquet, vétérinaire français marié à une Ukrainienne, exerçait depuis dix ans à Odessa. Réfugié hors du pays ce 12 mars (date de notre entretien), il reste en contact avec trois vétérinaires qui, entre les alertes, soignent encore à Odessa les animaux qui en ont besoin. Il évoque ici les maladies qu’il a couramment traitées en Ukraine.

Que savez-vous de la rage en Ukraine ?

C’est une maladie qui y est endémique. Nous avons des cas régulièrement diagnostiqués à Odessa. Il y a malheureusement beaucoup d’animaux errants : des chiens, mais surtout des milliers de chats. Pour s’occuper de ces animaux de rue, il y a depuis très longtemps une association allemande. D’autres essaient de faire stériliser les animaux errants, d’identifier les chiens par une boucle plastique à l’oreille et de leur faire une injection de vaccin antirabique. En Ukraine, il y a en effet une obligation d’identification des chiens avec une médaille. En revanche, l’obligation de vaccination contre la rage est très floue… En résumé, dans la pratique, il y a très peu d’animaux identifiés et peu de vaccinés. Au pire, il existe même un marché de faux certificats de titrage d’anticorps antirabiques, de fausses vaccinations… à tous les niveaux du processus.

Quelles sont les maladies que vous traitez habituellement à la clinique ?

Nous avons à notre disposition des vaccins polyvalents, du type CHPPiLR pour les chiens et RCPCh et FeLV pour les chats. À Odessa, nous avons eu toutes ces maladies, sauf l’hépatite de Rubarth. Je signale aussi qu’il existe chez les carnivores un parasitisme interne et externe très important : toutes les formes d’endo et d’ectoparasites sont présentes. Il y a également de nombreux cas de dirofilariose.

Quel était votre suivi pour des animaux partant en voyage en Europe ?

Les animaux de compagnie devaient être équipés d’un transpondeur, vaccinés contre la rage depuis plus d’un mois et subir un titrage d’anticorps antirabiques. Il existe deux laboratoires agréés à Kiev. Un passeport (copie du passeport européen avec quelques erreurs de traduction) leur était aussi délivré par les services vétérinaires. Seuls quelques pays européens (Finlande, Irlande, Malte et Royaume-Uni) exigeaient en plus un traitement préventif contre l’échinococcose.

Un titrage gratuit en Belgique

En Belgique, la Fondation Prince Laurent (frère du roi des Belges) s’est mise en relation avec le Centre de crise national (où s’enregistrent la plupart des réfugiés) pour qu’il leur soit indiqué que leurs animaux de compagnie pourront notamment bénéficier gratuitement d’un titrage gratuit des anticorps antirabiques (grâce au partenariat déjà conclu avec Sciensano, l’Institut de santé publique lié au ministère de la Santé).

  • 1. Les chiens et chats en provenance d’Ukraine entrant dans l’Union européenne doivent habituellement répondre aux exigences réglementaires suivantes : animal identifié, valablement vacciné contre la rage, dont le résultat du titrage est favorable moins de 3 mois avant l’importation, et accompagné de l’original du certificat sanitaire.
  • 2. À lire sur https://vetsforukraine.com puis rubrique « Évaluation du risque de maladie » (en anglais : Disease Risk Assessment).
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