Les vétérinaires : entre pratique rurale et véganisme - La Semaine Vétérinaire n° 1928 du 18/01/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1928 du 18/01/2022

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Lorenza Richard

Le développement des modes de consommation végétarien et végan interroge les vétérinaires sur l’évolution de leur métier et leur rapport à l’éleveur.

« Le taux de suicide élevé chez les vétérinaires et les éleveurs, de même que la disparition progressive des vétérinaires ruraux, devrait nous interroger sur le contenu de ces métiers » au regard de l’évolution du rapport sociétal aux animaux de ferme. C’est la problématique qu’a développée Jocelyne Porcher1, de l’Institut national de la recherche agronomique et de l'environnement (INRAE) de Montpellier (Hérault) lors des Journées nationales des groupements techniques vétérinaires (JNGTV), à Tours en octobre dernier. Pour la chercheuse, « dans une société où certains considèrent comme moralement inacceptable de tuer et de consommer des « animaux non-humains », il est indispensable de bien marquer les différences entre élever les animaux ou les produire comme des choses ». En effet, l’industrialisation au XIXe siècle et la création de la zootechnie, « science de l’exploitation de la machine animale », par des agronomes et des vétérinaires, ont conduit à transformer les animaux en machines ou objets industriels. « Les animaux sont devenus invisibles, enfermés en grand nombre dans des bâtiments, et seuls les produits sont visibles en supermarché », constate-t-elle. Désormais, cette industrie polluante, qui a détruit le vivre-ensemble et a eu un impact sur la vie des éleveurs comme des vétérinaires, est contestée, notamment par les consommateurs.

Le véganisme est un engagement éthique radical contre toute forme d’exploitation des animaux (chasse, élevage, apprivoisement, etc.), comme l’a défini Emmanuel Thébaud2, directeur marketing et communication Coveto lors de ces JNGTV (voir encadré 1). Ce mouvement implique un peu moins de 1% de la population, principalement des femmes, jeunes et citadines. Les végans font des choix de vie semblables, mais leur cheminement éthique est individuel et ils ne sont pas tous militants. L’argument écologique (élevage polluant pour l’environnement) représente la motivation de 14 % d’entre eux.

Le végétarisme repose également sur la remise en cause des conditions d’élevage et d’abattage des animaux, mais d’autres motivations entrent en jeu : pollution de l’environnement, santé (bien-être du corps, présence d’antibiotiques dans la viande, notamment), diététique,  religion. Le nombre de végétariens a été multiplié par 4 entre 1998 et 2018, et les plus jeunes seraient plus aptes à adopter un mode de vie végétarien, végétalien ou végan (44 % des 18-24 ans)3. En 2020, 34 % des Français déclaraient limiter leur consommation de viande4. Cependant, la diminution de la consommation de viande de bœuf ou de porc en France s’accompagne d’une hausse de celle de poulet5 et ne peut donc être seulement rattachée à ces pratiques. En revanche, le marché des produits labellisés végétariens ou végans est en hausse de 24 % en 20186, mais cela est peu représentatif, de très nombreuses personnes omnivores achetant également ces produits.

Cette critique d'une industrialisation synonyme de violences envers les animaux incite les multinationales à produire avec moins d’impact environnemental ; cette dynamique privilégie la culture cellulaire (viande, lait, foie gras) au détriment des animaux de ferme. Pour Jocelyne Porcher, « la collusion d’intérêts entre les multinationales et les défenseurs des animaux concerne au premier chef les vétérinaires. Bien plus que cela, la domestication des animaux est remise en cause, car tout rapport de travail avec les animaux relèverait, par essence, de l’exploitation et de la domination et il faudrait, au nom de l’éthique et de la justice, libérer les animaux du spécisme ». Pour elle, il conviendrait que les vétérinaires refondent leur métier pour soutenir les éleveurs dans des démarches innovantes, notamment concernant l’abattage, car « travailler, ce n’est pas que produire, c’est aussi et d’abord vivre ensemble ». D’autre part, il resterait à se poser la question de la relation entre le développement des mouvements végétariens ou végans chez les jeunes vétérinaires et leur rapport à l’élevage et à l’abattage des animaux, qui font partie intégrante de leur métier.

Véganisme et végétarisme chez les étudiants vétérinaires

Dans sa thèse de doctorat vétérinaire1, Laura Quiniou a réalisé une enquête auprès des étudiants des quatre écoles vétérinaires entre 2017 et 2018. Celle-ci révèle que 1,7 % d’entre eux sont végans, 6,7 % végétariens et 17,9 % flexitariens. Les raisons de l’adoption du véganisme ou du végétarisme sont le bien-être animal, l’écologie et la santé personnelle. Les étudiants qui s’orientent vers une pratique rurale et ceux de sexe masculin sont significativement plus omnivores, alors que les végétariens et végans se destinent plutôt à une pratique canine. De plus, une majorité des étudiants n’avaient jamais visité ni élevage ni abattoir avant leur intégration en école, et la moitié des végétariens ou flexitariens le sont devenus après cette intégration : pour 59,6 % d’entre eux, leur consommation alimentaire a été modifiée par les connaissances acquises lors de leur formation vétérinaire.

1 Quiniou L., La Consommation de viande chez les étudiants vétérinaires français : état des lieux et influence de la formation, thèse de doctorat vétérinaire, ENVT, 2018, 106 pages

Quelques tendances actuelles

- Végétarisme : régime alimentaire sans viande

- Végétalisme : régime alimentaire sans viande et sans produit d’origine animale (œufs, lait, etc.)

- Véganisme : végétalisme alimentaire et refus de toute utilisation de produits animaux (laine, cuir, cire d’abeille, etc.)

- Flexitarisme : notion plus floue allant d’un régime de base végétarienne autorisant occasionnellement de la viande à un régime omnivore intégrant des repas sans viande.

- Welfarisme : adoption de normes de bien-être de plus en plus renforcées en élevage permettant de progresser étape par étape

- Abolitionnisme : souhait de l’interdiction totale de l’exploitation des animaux

- Antispécisme : vision du monde selon laquelle l’intérêt de l'animal non humain est le même que celui de l’animal humain

  • 1 Porcher J. Cause animale, cause du capital, éditions Le Bord de l’Eau, 2019.
  • 2 Emmanuel Thébaud, « Végans… de qui parlons-nous ? »
  • 3 France Agrimer, « Combien de végétariens en Europe ? », octobre 2019.
  • 4 France Agrimer, IFOP, « Végétariens et flexitariens en France en 2020 », mai 2021.
  • 5 France Agrimer, « Consommation de viandes en UE et en France », Sommet de l’élevage, 2019.
  • 6 Xerfi France, « Le marché de l’alimentation végétarienne et végane à l’horizon 2021 », 4e trimestre 2018.
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr