La brucellose canine, une maladie à connaître - La Semaine Vétérinaire n° 1927 du 11/01/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1927 du 11/01/2022

Infectiologie

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Tanit Halfon

Si la maladie reste rare en France, les nombreux cas détectés en 2021 sur des chiens importés au Royaume-Uni rappelle que la vigilance reste de mise.

En 2021, une soixantaine de cas de brucellose canine à Brucella canis ont été détectés au Royaume-Uni1 sur des chiens importés notamment de Roumanie, alors que jusqu’à présent, les cas étaient sporadiques (mais toujours importés). La Roumanie est connue pour être endémique de la maladie, comme d’autres pays d’Europe centrale et de l’Est. Elle est aussi la source principale d’importation des chiens pour le Royaume-Uni. En 2019, un peu plus de 19 000 chiens ont été ainsi importés de Roumanie (contre environ 4500 d’Espagne). En 2020, les importations ont augmenté de 51 %, avec presque 30 000 chiens importés. Cette hausse massive d'importations vers le Royaume-Uni concerne aussi d'autres pays : +114% pour la Hongrie (2146 chiens en 2020), +660% pour la Bosnie-Herzégovine (174), et +779% pour la Russie (70). Cette situation inédite vis-à-vis de la brucellose est, de plus, aussi liée au fait qu’il n’existe aucune obligation réglementaire de contrôle à l’importation pour ce danger. 

La brucellose a un potentiel zoonotique : B. canis fait partie des espèces bactériennes pathogènes pour l’humain, mais sa virulence est bien moindre par rapport aux autres (B. melitensis, B. abortus et B. suis). Au Royaume-Uni, aucun cas de contamination humaine n’a été détecté jusqu’à ce jour. À ce stade, le pays n’est pas considéré comme endémique pour la maladie, mais des premiers cas de transmission sur le territoire ont été rapportés.

Des chiens importés à risque

Face à cette situation, l'agence de santé Public Health England a procédé à une analyse de risque2, et listé des points utiles à connaître pour le praticien. Premier d’entre eux, sans grande surprise, il apparaît que les chiens importés de pays endémiques sont les plus à risque de transmission du pathogène à l’humain. Tout propriétaire d’un animal à risque, en particulier les personnes les plus fragiles, doit en être informé. Le risque de contamination est le plus grand avec le matériel biologique de l’appareil reproducteur, en particulier les fluides et tissus associés à la mise-bas et à l’avortement. B. canis est aussi détecté dans d'autres matériels biologiques, notamment l’urine, les sécrétions nasales, la salive. Les descriptions de cas humains dans la littérature sont cependant rares, et aucun cas fatal n’a été rapporté. Pour les femmes enceintes, aucune donnée n’est disponible pour B. canis, mais de manière générale, les brucella appellent à la prudence. Attention enfin aux personnes les plus fragiles, jeunes enfants et personnes immunodéprimées qui sont considérés comme plus à risque d’infection et de formes cliniques sévères.

Pas de traitement efficace

En cas de suspicion, il est fortement recommandé d’utiliser du matériel de protection individuelle. Ces mesures de protection individuelle sont valables aussi pour les professionnels en charge des analyses de laboratoire ; aussi le praticien devra bien notifier lors de son envoi de prélèvement qu’une brucellose est suspectée. En cas de résultat positif, l’euthanasie est une option qui est recommandée : en effet, il n’y a pas d’antibiothérapie efficace, et le chien est considéré comme porteur à vie, et donc potentiellement excréteur. Si cela est refusé, il est recommandé de stériliser l’animal pour réduire le risque de transmission bactérienne : dans ce cas, un traitement antibiotique en pré-opératoire est conseillé car il va réduire le risque de contamination pendant la chirurgie. Il doit être prolongé en post-opératoire pour éviter l’apparition de signes cliniques, en lien avec le stress de la chirurgie. La stérilisation ne suffit pas pour stopper tout risque de transmission à d’autres chiens, et il convient donc de limiter les contacts avec les congénères.

Pour les auteurs du rapport, il serait souhaitable que les associations de protection animale qui font venir des chiens de pays endémiques procèdent à des tests avant importation. Cet appel a été aussi relayé par plusieurs voix vétérinaires, à l’encontre du gouvernement dans le cadre de la révision3 des règles relatives aux mouvements commerciaux et non-commerciaux des carnivores domestiques.

Questions à Hanna Milla, maître de conférence en élevage des carnivores à l’École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT)

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La brucellose canine est-elle une maladie émergente en Europe ?

Même si plusieurs cas ont été rapportés au Royaume-Uni mais aussi récemment aux Pays-Bas, il est difficile de répondre car nous ne disposons que de données partielles sur la situation. On peut citer à ce sujet une étude récente1 qui s’est penchée sur l’importance de Brucella canis en Europe. Les auteurs ont fait un bilan des tests PCR et sérologies réalisés par le laboratoire Idexx entre 2011 et 2016 dans le cadre d’une suspicion de brucellose canine, et provenant de 20 pays. Il en ressort 3,7% de tests PCR positifs pour Brucella spp. et 5,4% de sérologie positive pour B. canis. Pour la France, 3 échantillons sur 382 (0,8%) se sont révélés positifs à la PCR, et 11 sur 415 (2,7%) pour la sérologie. La plupart des pays présentent moins de 1% de résultats positifs à la PCR, excepté pour l’Espagne et la Pologne avec respectivement 11,1% et 6,7% des échantillons. Globalement donc, cette étude tend à montrer que la situation n’est pas préoccupante, avec le bémol de la Pologne, et de l’Espagne qui est un proche voisin de la France. Cependant, la Hongrie et la Roumanie (pays d’origine de chiots positifs récemment importés au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas) ne font pas partie des 20 pays de l’étude. Une surveillance plus accrue et étendue à tous les pays d’Europe serait nécessaire pour connaître précisément la prévalence du B. canis, y compris dans les pays de l’Ouest.

La France est-elle un pays à risque ?

Les données sont manquantes pour la France, qui ne dispose pas d’un réseau de surveillance épidémiologique pour les carnivores domestiques. Les cas décrits sont rares. Le dernier remonte à août 2020, avec des chiots, pour certains symptomatiques, détectés positifs pour B. canis dans un élevage familial d’American Bully. L’origine de la contamination était un mâle reproducteur, importé des États-Unis. Ceci dit, selon les données de l’ICAD, il y aurait eu 30 000 chiens importés en 2020, dont environ 50% de chiots, ce qui correspond à une hausse de 22% des importations de chiens en 5 ans. Dans ce contexte, la France peut être un pays à risque d’autant qu’aucun test n’est demandé sur ces animaux ni pour la brucellose ni pour d’autres maladies zoonotiques, seulement le vaccin contre la rage. À ce sujet, une étude2 publiée en 2021 a bien mis en lumière le risque sanitaire lié à l’importation de chiens. Dans cette étude, 663 chiots ont été arrêtés à la frontière entre l’Italie et l’Autriche entre 2018 et 2020, originaires surtout de Roumanie, Hongrie et Ukraine pour une importation illégale. 48% des chiots étaient porteurs de Giardia, et 75% n’avaient pas un taux d’anticorps anti-rabiques suffisant. Brucella n’a pas été recherché mais cela montre bien que l’importation des chiots peut poser un risque zoonotique. De plus, l’étude a révélé que le taux de réquisition avait augmenté de 71% en 2020 ! Il faut donc rester vigilant, d’autant qu’il s’agit d’une maladie zoonotique sans traitement efficace ni pour le chien ni pour l’homme.

Quand suspecter la maladie ? Comment confirmer une suspicion clinique ?

Dans environ 50% de cas, les chiens positifs à Brucella canis ne manifestent aucun signe clinique, avec des analyses sanguines sans anomalies. Si les signes sont présents, dans la plupart des cas on observe une lymphadénomégalie et des atteintes de l’appareil génital : pour le mâle, dermatite du scrotum, épididymite, infertilité et plus rarement prostatite ; pour la femelle, avortements tardifs après 45 jours de gestation, métrite, placentite, mortinatalité, petit poids de naissance ou mortalité néonatale. Plus rarement et principalement chez les animaux castrés sont décrits des cas des lésions plus localisées d’arthrite, de discospondylite, d’uvéite, rapportés chez des chiots positifs au Royaume-Uni. Des rechutes de l’animal sont possibles. Face à un chien présentant des antécédents de boiterie, faiblesse musculaire, dysfonctionnement neurologique, ou toute combinaison de ces signes, il convient d’inclure la brucellose dans le diagnostic différentiel.

Pour le diagnostic, il faut croiser plusieurs méthodes du fait des limites spécifiques à chaque test disponible. La sérologie n’est pas le test le plus sensible, mais il est très spécifique. Ce n’est pas la méthode de choix pour les infections précoces, car la séroconversion est observée seulement quelques semaines post–infection. La culture, étant une méthode de référence, sera positive principalement au moment de la bactériémie tout comme la PCR. Pour maximiser les chances d’un diagnostic positif, un croisement de ces deux méthodes sera nécessaire. En pratique, face à un animal symptomatique, on pourra envisager directement une culture ou une PCR, sur sang ou autres liquides biologiques suivant les signes : placenta en cas d’avortement, pertes vaginales en cas de métrite, ou sperme en cas d’infertilité. Dans le cadre d’un programme de dépistage en élevage, ou d’une surveillance d’un animal importé, un suivi sérologique est à envisager, à associer à une hémoculture et PCR en cas de résultat positif.

L’euthanasie est-elle la seule option possible ?

Si elle n’est pas obligatoire réglementairement, elle est fortement conseillée en collectivité tel qu’élevage ou refuge par rapport au risque de contamination par le contact physique entre les chiens. Pour les chiens de particuliers vivant seuls, si le choix du détenteur est de garder son animal, il faudra bien l’informer des risques, notamment pour les personnes les plus fragiles. Il est nécessaire d’isoler l’animal des autres chiens, et de le stériliser, pour réduire le risque de contamination par les sécrétions génitales ou par le placenta. Toutefois, en l'absence de traitement efficace, les antibiotiques ne permettant pas d’éradiquer la bactérie, les rechutes sont possibles et l’animal même castré peut être contaminant via ses urines, muqueuses ou sang. Les précautions habituelles d’hygiène sont bien entendu à suivre (lavage de mains…). N’oublions pas non plus que la bactérie est très résistante dans le milieu extérieur, à basse température et dans des conditions humides, typiquement dans la terre. Elle n’est en revanche pas très résistante aux désinfectants usuels.

Au final, je pense qu’il serait pertinent d’envisager de tester systématiquement les chiens importés, pour B. canis mais aussi pour d’autres maladies comme la giardiose ou la toxocarose, et pourquoi pas s’assurer d’un taux suffisant d’anticorps antirabiques.

  • Pour aller plus loin : les autorités sanitaires anglaises ont élaboré un document résumant les points clés à connaître sur la brucellose canine (https://bit.ly/3JGXCcC)
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