Lien entre stress et lésions dermatologiques - La Semaine Vétérinaire n° 1916 du 15/10/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1916 du 15/10/2021

Dermatologie

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Karin de Lange

La crise du Covid-19 a-t-elle engendré une hausse des cas d’alopécie de stress chez les animaux ? C’est la question à laquelle ont tenté de répondre une dermatologue et une comportementaliste à l’occasion du dernier congrès de la British Small Animal Veterinary Association (BSAVA) en mars dernier.

Y a-t-il un lien entre le stress engendré par la crise sanitaire et l’alopécie chez les chiens ou chats ? « Je peux répondre avec un très décisif “Jein” » – l’hybride allemand entre Ja et Nein – a déclaré Ariane Neuber-Watts, diplômée de l’ECVD (Allemagne), s’exprimant lors du congrès de la BSAVA du 25 au 27 mars 2021 en tant que dermatologue vétérinaire. Son exposé était suivi par celui de Sarah Heath (Royaume-Uni), spécialiste en comportement, sur le même sujet.

Une maladie sous-jacente

« Si le stress peut certainement aggraver une alopécie, il n’en est pas la seule cause. Il y a toujours une maladie sous-jacente primaire », explique Ariane Neuber-Watts. Elle a ensuite défini les alopécies primaire et secondaire, causées respectivement par la chute ou la casse, l’arrachement des poils. « Il est vital de recueillir une bonne anamnèse. La dermatologie est comme un travail de détective. » Le confinement lié à la pandémie n’est probablement pas trop stressant pour les animaux de compagnie, c’est plus le stress des propriétaires qui pèse sur eux. Une situation qui a probablement aussi mené à un surdiagnostic dû à la présence accrue des propriétaires, même s’il n’existe pas de données chiffrées relatives à ce motif de consultation.

« Ne soyez pas paresseux »

Le stress peut-il alors provoquer une alopécie ? « Le stress peut aggraver n’importe quelle condition, mais cela ne dispense pas de faire un bon diagnostic dermatologique et de trouver la cause primaire ! » Pour donner quelques exemples, « l’alopécie symétrique féline peut très certainement être aggravée par le stress et également aggraver d’autres troubles dermatologiques tels que le complexe granulome éosinophilique ou la dermatite miliaire (…) Plus votre approche diagnostique est approfondie, plus il est probable que vous trouviez la cause sous-jacente. » Dans la plupart des cas, ce sera une origine allergique ou parasitaire – « assurez-vous qu’il n’y ait pas de puces ! » – avec ou sans infection secondaire. Chez les chiens, la succion du flanc et la dermatite de léchage sont également connues pour avoir une composante de stress. Cependant, « éliminez toujours les allergies, réalisez un raclage cutané et suivez les pistes ». Son conseil : remonter à la cause sous-jacente et la traiter. « La seule prescription des phéromones ne résoudra pas le problème. Ne soyez pas paresseux, faites une bonne investigation diagnostique ! »

La triade de la santé

Santés comportementale et cutanée sont étroitement liées, confirme Sarah Heath (Royaume-Uni), spécialiste européenne en médecine comportementale, rappelant la triade dite de la santé : « La santé est constituée de composantes physiques, émotionnelles et cognitives. » Alors que la santé physique cutanée sollicite généralement une approche dermatologique, la santé émotionnelle s’exprime par des réponses comportementales. « Ces réponses peuvent être engageantes ou “positives”, comme la compagnie ou l’interaction avec le propriétaire, ou protectrices ou “négatives” telles que l’évitement, la répulsion ou l’inhibition. Ce ne sont pas des émotions intrinsèquement “mauvaises”, mais souvent justifiées par le contexte ! »

Un état prolongé d’un biais émotionnel négatif peut avoir des implications sur la santé physique, comme une intégrité compromise de la muqueuse. « Un exemple bien connu est celui d'une muqueuse vésicale déficiente induite par le stress lors de cystite interstitielle féline, qui à son tour peut entraîner un léchage abdominal excessif et une alopécie. D’autres exemples sont une fonction immunitaire compromise ou une perception de la douleur altérée », poursuit Sarah Heath.

Les effets du confinement

« La pandémie de Covid-19 a clairement conduit à une perturbation de la vie sociale de l’humain, ce qui a très probablement eu un impact sur la vie des animaux de compagnie. » Des exemples sont une activité augmentée à la maison (enfants suivant l’enseignement en distanciel, adultes en télétravail), une intensité accrue de l’interaction humaine (plus de promenades, plus de jeux, etc.), une surveillance humaine plus importante (donc une possible surdéclaration de problèmes) et des altérations de la dynamique sociale et des niveaux de tension émotionnelle au sein du ménage. « Cela dit, certains chiens anxieux peuvent préférer le confinement, avec moins d’étrangers venant à la maison et leurs propriétaires plus présents », tempère Sarah Heath.

De plus, de nombreuses interactions ont conduit à une excitation émotionnelle accrue menant à plus de comportements « de drainage » et de substitution. Cependant, certains des comportements dits de drainage, tel le sommeil, ont été altérés en raison de la présence et de l’activité accrue des propriétaires à la maison. « La crise du Covid-19 a également influencé la valence émotionnelle de nos animaux de compagnie, avec des interactions différentes de celles habituelles, et plus de frustration et de deuil lorsque les interactions intenses et nourricières de leurs propriétaires se dissipent soudainement », analyse Sarah Heath. En conclusion, la réponse « n’est pas si simple : les santés émotionnelle et physique sont inextricablement liées. Nous devrions nous éloigner de l’idée qu’une lésion dermatologique est strictement d’origine cutanée ou comportementale : en fait, c’est un problème de santé. »

« Les chiots et chatons “pandémiques” vont être confrontés à de multiples troubles de santé. »

Que pensez-vous de l’alopécie psychogène ?

Ariane Neuber-Watts : Elle est toujours d’origine multimodale ! Il convient de toujours chercher la cause principale, qui peut inclure des facteurs émotionnels.

À quels problèmes de comportement faut-il s’attendre dans ce contexte de pandémie ?

Sarah Heath : Il y a un grand potentiel de frustration chez les animaux de compagnie parce que nous avons fixé des attentes irréelles, en particulier pour les chiots et les chatons « de confinement » qui n’ont jamais rien connu d’autre. Il est essentiel de changer progressivement ces attentes ! Je tiens à souligner que les chiots et chatons « pandémiques » ne seront pas confrontés uniquement à des problèmes de comportement, mais à une variation de troubles de santé.

Y a-t-il un impact du comportement sur le microbiome cutané ou intestinal ?

S.H. Oui, tout à fait ! Il y a une relation réciproque entre l’état émotionnel et le microbiome. L’intestin crée 75 % de la production de sérotonine du corps, donc un microbiome modifié aura un impact sur la santé émotionnelle via les neurotransmetteurs. Il y a une composante comportementale à chaque consultation.

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