Chirurgie bovine et antibiotiques, l'appel à la raison - La Semaine Vétérinaire n° 1916 du 15/10/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1916 du 15/10/2021

Dossier

DOSSIER

Auteur(s) : Par Clothilde Barde, en collaboration avec Romane Guihard

Pour limiter l’antibiorésistance, l’utilisation des antibiotiques est soumise à plusieurs restrictions chez les ruminants, et les recommandations spécifiques pour les chirurgies manquent en rurale. Romane Guihard, dans sa thèse vétérinaire (ENVT 2020), tente de comprendre comment utiliser les antibiotiques de façon raisonnée et responsable lors de chirurgie sur bovin.

Du fait de l’environnement, des caractéristiques du patient et des contraintes économiques, les chirurgies des bovins sont généralement réalisées dans des conditions ne permettant pas le respect de l’asepsie. Par conséquent, l’antibioprophylaxie est à l’heure actuelle incontournable afin d’assurer la réussite de nombreuses interventions.

À chaque chirurgie son traitement

Or, le développement d’antibiorésistances lié à l’utilisation non raisonnée des antibiotiques met en péril leur pouvoir thérapeutique. Ce phénomène constitue un problème majeur de santé publique à l’heure actuelle, il convient alors de sélectionner les chirurgies qui nécessitent une antibioprophylaxie. À l’instar des chirurgiens en médecine humaine, le praticien vétérinaire peut se référer à la classification d’Altemeier qui permet de classer les chirurgies en fonction du risque septique. En fonction de la nature de l’intervention et des conditions dans lesquelles elle est réalisée, il pourra déterminer s’il s’agit d’une chirurgie propre, propre-contaminée, contaminée ou sale-infectée (voir tableau 1). Comme l’indique Romane Guihard dans sa thèse vétérinaire1, « toutes les chirurgies sont éligibles à l’utilisation d’antibiotiques, mais pour une chirurgie propre, si les conditions d’asepsie sont respectées, le vétérinaire peut choisir de ne pas en administrer. Pour les trois autres types de chirurgie, ils sont toujours nécessaires ». Parmi les exemples de situation critique, la césarienne pour extraire un veau mort est considérée comme une chirurgie sale-infectée, et ce, que le veau soit mort depuis plusieurs jours ou depuis quelques heures seulement. « En effet, dans un tel cas, les études ont montré que le milieu utérin était très rapidement contaminé après la mort du fœtus » note Romane Guihard. Or, même si plus de 80 % des vétérinaires français déclarent adapter leur protocole d’antibioprophylaxie en fonction du type de chirurgie, les données collectées dans son travail de thèse révèlent que l’administration d’au moins une spécialité antibiotique est quasi systématique, quelle que soit la nature de la chirurgie ; en particulier, près de 78 % des vétérinaires en prescrivent à l’occasion d’une chirurgie de hernie ombilicale simple1. De plus, les molécules à utiliser doivent avoir un large spectre d’activité2 car les complications post-chirurgicales sont généralement polymicrobiennes. Les molécules de premier choix sont la pénicilline G (associée ou non à la dihydrostreptomycine) ainsi que l’oxytétracycline. Les molécules de second choix sont les pénicillines du groupe A, les macrolides, les TMPS et le florfénicol, et les antibiotiques critiques sont bien sûr à proscrire. Comme l’a constaté Romane Guihard, les vétérinaires français semblent respecter ces consignes : « L’association pénicilline G et dihydrostreptomycine est de loin celle la plus utilisées en chirurgie et les antibiotiques critiques sont absents des protocoles de routine. L’oxytétracycline, bien que molécule de premier choix, est utilisée dans moins de 1 % des chirurgies. »

Une voie d’administration adaptée, au bon moment…

Par ailleurs, les recommandations en chirurgie humaine3 préconisent l’utilisation de la voie intraveineuse car celle-ci offre une biodisponibilité de 100 % et le temps nécessaire à l’obtention du pic plasmatique est relativement court. En buiatrie, seule l’oxytétracycline possède une AMM pour la voie intraveineuse. Les données de terrain montrent néanmoins que la voie intramusculaire (IM) lui est souvent préférée par facilité d’utilisation et car les spécialités IM sont plus facilement disponibles1. D’ailleurs, elle est parfois associée à la voie intrapéritonéale, qui bien que controversée, est utilisée dans près d’un tiers des césariennes et des chirurgies de la caillette par les vétérinaires français selon les données collectées dans le cadre de la thèse de Romane Guihard. Cette dernière s’est également interrogée sur le moment idéal pour débuter le traitement. Comme l’indiquent les données de la littérature3, une première administration doit être réalisée avant le début de la chirurgie de façon que la concentration plasmatique soit à son pic lorsque le risque infectieux est le plus élevé. Le moment dépend donc théoriquement de la spécialité choisie et de la voie d’administration (voir tableau 2), le temps nécessaire à l’obtention d’un pic plasmatique (Tmax) est supérieur à 1 heure, quelle que soit la spécialité si elle est administrée par voie IM. On note également qu’un pic plasmatique est obtenu en 30 minutes avec une spécialité à base d’oxytétracycline administrée en IV. Toutefois, comme le rappelle Romane Guihard, « dans les conditions de terrain actuelles, il est illusoire de penser pouvoir réaliser une première administration plusieurs heures avant le début d’une intervention urgente comme la césarienne. Seule lorsque l’intervention est planifiée, une administration par voie intramusculaire dans les heures précédant la chirurgie peut être prescrite. » Sur le terrain, les données collectées montrent que l’administration préopératoire ne concerne qu’un peu plus de 15 % des spécialités administrées dans le cadre d’une césarienne et 20 % des spécialités administrées en chirurgie de la caillette. Elle est plus fréquemment réalisée chez le jeune, où 45 % des spécialités sont administrées avant une chirurgie d’omphalophlébite (la première administration a parfois lieu plusieurs jours avant la chirurgie dans ce cas particulier) 1.

…et à la bonne dose pendant une durée adaptée

Par ailleurs, en chirurgie humaine, il est recommandé d’administrer une dose initiale égale au double de la dose usuelle3. Par conséquent, en l’absence de recommandations particulières, Romane Guihard recommande de se conformer à la dose mentionnée par le résumé des caractéristiques produit (RCP) de la spécialité choisie. « Attention au sous-dosage, ajoute-t-elle, il est particulièrement à risque en termes d’émergence d’antibiorésistances. Il convient d’apporter un soin particulier à l’estimation du poids du patient et à administrer la dose correspondante, voire à la surestimer en cas de doute, et ce même si les volumes à administrer sont souvent grands et que la taille des seringues peut représenter un obstacle dans l’administration de la dose exacte. » Or, en pratique, malgré le risque qu’il représente, le sous-dosage fait encore partie des pratiques des vétérinaires français : plus de 30 % des spécialités administrées à l’occasion d’une chirurgie sur un bovin adulte sont sous-dosées, et dans un tiers des cas, la dose administrée est plus de 20 % inférieure à la dose RCP1. Enfin, il n’existe actuellement que peu de données sur la durée du traitement à mettre en place. D’après les recommandations de Mireille Meylan, cheffe du service hospitalier de la clinique pour ruminants de l’université de Berne, le schéma suivant peut être proposé : lors de chirurgie propre et sans défaut d’asepsie, aucun antibiotique n’est utilisé ou bien une dose unique. Lors de chirurgie propre-contaminée, ou propre avec rupture de l’asepsie ou anormalement longue, une antibioprophylaxie de trois jours doit être réalisée. Enfin, lors d’une chirurgie contaminée, ou lorsqu’un organe intra-abdominal est ouvert, l’antibioprophylaxie doit durer cinq jours minimum. Et Romane Guihard de conclure : « Malgré tout, ces recommandations ne donnent que des grandes lignes, il faut que le chirurgien adapte son protocole au cas par cas ! »

« Il est parfois compliqué de respecter les bonnes pratiques »

Entretien avec Elise Souil, Vétérinaire mixte rurale-canine à Pierre-Buffière (Haute-Vienne)

Comment avez-vous choisi votre protocole d’antibioprophylaxie en chirurgie des bovins ?

J’ai choisi mon protocole d’antibioprophylaxie en chirurgie en fonction de ce que font mes collègues et de mes expériences en stage. Alors que mes collègues font une intrapéritonéale le jour de la chirurgie puis une intramusculaire le lendemain, moi je suis plus rassurée en faisant une IP et une IM le jour J. Je ne pense pas respecter à 100 % les bonnes pratiques, je manque de temps pour me former et j’ai le sentiment de manquer de recul par rapport à ça. Par contre, j’essaie vraiment de ne pas sous-doser.

Quel est selon vous le rôle des éleveurs dans la mise en place de bonnes pratiques ?

Les bonnes pratiques sont aussi la responsabilité des éleveurs, car eux aussi sont acteurs du traitement. Certains font du sous-dosage par soucis d’économie, se trompent sur le rythme des injections, voire changent de spécialité en cours de traitement, c’est du vécu. Je pense qu’il faut continuer à communiquer auprès d’eux là-dessus.

Témoignage

Romane Guihard

Vétérinaire rurale au May-sur-Evre (Maine-et-Loire)

L’évolution des pratiques : une histoire de confiance

Quand j’ai commencé à travailler, j’ai exposé les conclusions de mon travail de thèse à mes collègues. Notre équipe de six vétérinaires a alors décidé conjointement de modifier le protocole d’utilisation des antibiotiques en chirurgie pour éviter le sous-dosage. Pour cela, nous réalisons nous-même l’injection d’antibiotique retard le lendemain de la chirurgie, à la bonne dose. Même si les autres vétérinaires réalisent encore une administration par voie intrapéritonéale (IP) pendant la chirurgie, j’ai décidé de faire une injection intramusculaire (IM) juste avant de commencer la chirurgie et ça se passe très bien avec les éleveurs. J’ai eu quelques questions de leur part mais en expliquant simplement pourquoi je préfère cette voie d’administration, cela n’a jamais posé problème. Je pense qu’ils font confiance à leur vétérinaire, à nous de lancer les changements pour être en accord avec les bonnes pratiques.

Témoignage

Typhaine Gadois

Vétérinaire mixte rurale-canine à Pré-en-pail (Mayenne)

Les attentes des éleveurs influent sur les prescriptions

C’est compliqué de respecter les bonnes pratiques. Je fais particulièrement attention au dosage. Certains se contentent d’une seringue de 50 ou de 60 ml mais on a des charolaises et des normandes dans la clientèle, qui font plutôt 700, voire 800 kg, et je fais facilement 2 seringues d’antibiotiques. Mais s’il n’y avait que moi, je ne ferais pas d’IP et je ferai une IM avec une formule retard avant la chirurgie, plutôt que de la faire le lendemain. Cependant, il faut que tous les vétos fassent la même chose et les éleveurs n’hésitent pas à nous faire remarquer l’absence d’IP. Ils n’ont pas d’attentes précises mais ils sont habitués à un protocole et si le jour où l’on change les pratiques il y a des complications, ce sera forcément à cause de ce changement à leurs yeux.

Témoignage

Étienne Chupin

Éleveur de vaches allaitantes et de vaches laitières au May-sur-Evre (Maine-et-Loire)

Les conditions de réalisation impactent directement le risque infectieux

Dans notre élevage, nous avons un historique de césariennes qui ne se passaient pas toujours bien notamment à cause de problèmes de contention des animaux et de défauts d’hygiène dans nos étables entravées. Depuis la construction de notre nouveau bâtiment, nous avons créé un box dédié avec une porte, pas de paille ou de foin à proximité et la possibilité de laver le sol à chaque vêlage. Aujourd’hui les césariennes se déroulent beaucoup mieux, la contention est plus facile et la chirurgie dure moins longtemps ce qui réduit le risque d’infection. Les vétérinaires utilisent aussi moins la planche ce qui limite le contact de la matrice avec l’extérieur. Si tout se passe bien je fais confiance au vétérinaire sur le choix de l’antibiotique que ce soit en intramusculaire ou en intrapéritonéale. Si la césarienne se passe mal, je préfère faire des injections tous les jours plutôt qu’une forme retard moins sécurisante. En cas d’accident pendant la césarienne, j’ai plus confiance dans l’intrapéritonéale car j’ai tendance à croire que le produit va alors agir directement sur le site d’infection.

Chirurgie de la caillette : un exemple de protocole d’antibiothérapie

Les études ont montré que la ponction de la caillette n’est pas associée à une contamination bactérienne du liquide péritonéal. La chirurgie de déplacement de caillette avec ponction peut donc être considérée comme propre-contaminée, voire propre, en fonction des conditions dans lesquelles elle est réalisée. Elle devrait donc s’accompagner d’un à trois jours d’antibiotiques seulement.

  • 1. Guihard R., Étude des possibilités de réduction de l’utilisation des antibiotiques lors de chirurgie sur bovin, thèse d’exercice médecine vétérinaire 2020, École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT), 159 pages. http://www.bit.ly/3uNeZ4t
  • 2. Herman N., Antibioprophylaxie en chirurgie bovine : recommandations actuelles, Bulletin des GTV, 2018, no 92, p. 25-34.
  • 3. Martin C., Auboyer C., Boisson M. et coll., Antibioprophylaxie en chirurgie et médecine interventionnelle (patients adultes), Société française d’anesthésie et de réanimation (SFAR), 2017.
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr