Avenir des antibiotiques : la motion en questions - La Semaine Vétérinaire n° 1911 du 10/09/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1911 du 10/09/2021

Europe

PHARMACIE

Auteur(s) : Par Céline Gaillard-Lardy

Après la motion déposée en juillet auprès du Parlement européen, la menace pèse sur l’avenir des antibiotiques en médecine vétérinaire. Entretien avec Christophe Buhot, administrateur du Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL) en charge des dossiers européens, et Jean-Louis Hunault, président du Syndicat de l’industrie du médicament et diagnostic vétérinaires (SIMV).

Le règlement 2019/6, relatif au médicament vétérinaire et encadrant notamment l’usage des antibiotiques, doit entrer en application en janvier 2022. Le 13 juillet, à la surprise générale, la commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire (Envi), sous la houlette de Martin Häusling, député européen allemand, les Verts, a présenté une motion plaidant pour la suppression d’antibiotiques d’importance majeure en pratique vétérinaire. Elle doit être présentée au Parlement européen la semaine prochaine.

La motion de la commission Envi a eu l’effet d’un coup de tonnerre. Que s’est-il passé ? Comment expliquer ce revirement brutal de situation?

Christophe Buhot: Cette situation est due à une position dogmatique des députés verts allemands, s’inscrivant dans un contexte électoral national portant sur une liste très technique de produits. Le rapporteur de la motion, Martin Häusling, encouragé par certains médecins européens, l’a déposée de façon très astucieuse, juste avant les vacances parlementaires, alors même que les députés sortaient épuisés des sessions sur la politique agricole commune (PAC). Ce qui est étonnant, c’est qu’au Parlement l’acte délégué avait déjà été présenté et n’avait soulevé aucune objection. La qualité de ce texte était remarquable, puisqu’il avait réussi à concilier les demandes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), l’avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC). Nous avions abouti à une liste d’antibiotiques classés en catégories équilibrées et logiques. Aujourd’hui, des personnes dénuées de connaissances scientifiques se permettent de remettre en cause le travail des agences européennes.

Jean-Louis Hunault: Lors des débats sur ce règlement, l’antibiorésistance avait été largement abordée et prise en compte. C’était une affaire réglée, le match avait eu lieu il y a deux ans. Aujourd’hui, le Parlement va au-delà de son rôle en laissant de côté l’analyse scientifique, prise en compte par la commission. Le curseur que propose Martin Häusling va beaucoup trop loin dans la simplification et oublie des objectifs du règlement: le maintien de l’arsenal thérapeutique et la promotion de l’innovation. On tire un trait sur des années de recherche et d’investissement et une pratique vétérinaire qui a montré toute sa responsabilité, puisque la France est classée deuxième pays européen en termes de réduction de l’usage des antibiotiques. L’avenir est à la chasse aux mauvaises pratiques, mais ces procès et cette opposition entre vétos et médecins sont d’un autre âge. Après tous les efforts réalisés, pendant des années, pour que ces deux médecines dialoguent, le résultat est bien décevant.

Quelles ont été les réactions de la profession vétérinaire et des secteurs concernés ?

C. B.: Le timing délicat, en juillet, a fait que nous disposions de peu de temps pour contrer. Côté européen, la Fédération des vétérinaires européens (FVE) a très vite réagi, en concertation avec les acteurs de la plateforme européenne pour l’utilisation responsable des médicaments vétérinaires (Epruma), et en 48 heures, leur position était actée. Une audition des parlementaires du groupe du Parti populaire européen (PPE) a été organisée le 30 août dernier, avec le comité permanent des médecins européens (CPME), sur leur initiative. La FVE a montré la diminution de la consommation d’antibiotiques chez les animaux, maintenant inférieure à celle de l’homme. Les médecins ont exprimé le souhait d’un contrôle de l’utilisation des antibiotiques par les vétérinaires, sans accepter de s’y plier eux-mêmes. Les propos de la FVE ont semé le trouble chez les parlementaires, ce qui pourrait jouer en notre faveur. Côté français, le SNVEL, en concertation avec l’Ordre, la Société nationale des groupements techniques vétérinaires (SNGTV), l’Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie (Afvac) et l’Association vétérinaire équine française (Avef), a écrit à tous les parlementaires européens et au cabinet du ministre pour leur faire part de nos inquiétudes, même si nous n’avons pas souhaité communiquer directement auprès du grand public. Nous allons également lancer une tribune en ligne sur le site du SNVEL, que pourront signer ceux soutenant notre position.

J.-L. H.:Les vétérinaires et leurs représentants sont les seuls légitimes pour expliquer les conséquences potentielles de cette motion sur leur pratique. J’attendais donc une mobilisation de la profession dans la presse, puisqu’il s’agit avant tout d’un sujet de santé publique vétérinaire. La voix des vétérinaires s’est manifestée pour affirmer auprès des parlementaires européens que la vocation des vétérinaires est de soigner des animaux avec des médicaments adaptés, et nous l’avons soutenue. Le SIMV a ainsi réalisé des infographies montrant les impasses thérapeutiques que cette motion implique. D’un autre côté, tous les jours, différents secteurs se rendent compte qu’ils vont perdre des réponses vétérinaires et se mobilisent. On n’explique pas aux médecins comment pratiquer leur métier, pourquoi le faire avec les vétérinaires? Qu’ils aient des comptes à rendre, c’est normal, cela participe du contrat social et moral qui confère au vétérinaire un monopole fondé sur son expertise et sa déontologie professionnelle, mais là, il s’agit d’un réquisitoire très partial.

Que va-t-il se passer la semaine du 13  septembre?

C. B.:Nous ne connaissons pas vraiment la procédure officielle, puisque cette situation ne s’est encore jamais présentée. En séance plénière, 353 voix pour sont nécessaires pour obtenir la proposition de résolution, les abstentions étant comptées comme des voix contre, ce qui joue plutôt en notre faveur. Mais rien n’est fait, le Parlement européen est le lieu de tous les dangers. Je garde toutefois bon espoir : l’audition de lundi et l’adhésion aux pétitions en ligne sont autant de signaux favorables. Toutefois, si l’acte délégué est rejeté, ce vote sera considéré comme un simple avis du Parlement. La commission, sans aucune obligation, peut alors demander à l’Agence européenne des médicaments (EMA) de revoir sa copie, même si je ne vois pas comment cette dernière pourrait faire mieux.

Quelles pourraient être les conséquences pour la profession, et quelles leçons en tirer ?

C. B.:Si la motion était adoptée, il y a un vrai risque pour la santé et le bien-être des animaux et la santé publique, sans négliger un risque de marché parallèle avec les pays tiers. Cela nous aura appris, ou confirmé, qu’il y a un travail de fond à faire sur l’image de l’élevage, d’abord auprès du grand public, mais également des médecins, puisque certains d’entre eux croyaient encore que les antibiotiques étaient utilisés comme facteur de croissance en élevage.

J.-L. H.:Cette motion montre un recul considérable sur le plan des valeurs, un recul à la fois médical et scientifique. Nous pourrions revenir des années en arrière, lorsque nous n’avions pas ces médicaments. Pour les industriels, c’est extrêmement perturbant, dans un contexte qui n’était déjà pas très propice aux investissements sur le segment des anti-infectieux. C’est un mauvais message pour les industriels en termes d’attractivité de cette famille de médicaments.

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