Sous étroite épidémiosurveillance - La Semaine Vétérinaire n° 1904 du 18/06/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1904 du 18/06/2021

Expertise

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Chantal Béraud

Quels sont les atouts mais aussi les pistes d’amélioration du système d’épidémiosurveillance vétérinaire en France ? Une question centrale à l’heure du Sars-CoV-2, à laquelle tente de répondre Céline Dupuy, inspecteur de santé publique vétérinaire et coordinatrice de la Plateforme nationale d’épidémiosurveillance en santé animale.

La Plateforme d’épidémiosurveillance en santé animale (Pesa) apporte un appui scientifique et technique pour améliorer l’efficience des dispositifs de surveillance. Sa coordinatrice, Céline Dupuy, vétérinaire de formation (L 2003), détaille ses missions et explique comment le maillage vétérinaire contribue à son bon fonctionnement.

Quand la plateforme ESA a-t-elle été créée ?

En 2011, via un schéma novateur, puisque sa gouvernance est partagée entre public et privé. Son comité de pilotage (Copil) est formé par des représentants de dix organismes1 : l’Adilva, l’Anses, le Cirad, la Coopération agricole, la DGAL, la FNC, GDS France, l’Inrae, l’OFB et la SNGTV. L’une des forces de la plateforme est de constituer des groupes de travail, associant l’ensemble des acteurs de la surveillance, pour réaliser des expertises utiles à la thématique concernée. Même hors périodes de crise, un collectif d’experts travaille pour la plateforme afin d’envisager des axes d’amélioration sur du moyen ou du long terme.

Le maillage vétérinaire et le réseau des laboratoires départementaux d’analyse (LDA) s’affaiblissent. Quelles en sont les conséquences ?

Disposer de ressources suffisantes en matière d’analyse sur un territoire est essentiel pour que la surveillance soit de qualité et réactive, l’éloignement des laboratoires pouvant en effet décourager la mise en œuvre d’analyse diagnostic. Les LDA sont une ressource d’expertise et de conseils pour les acteurs locaux qu’il serait préjudiciable de voir disparaître. Quant au maillage des praticiens vétérinaires, son affaiblissement pourrait fortement impacter les dispositifs de surveillance.

Dans quelle mesure la pandémie du Covid-19 influence-t-elle votre devenir ?

Cette pandémie a mis en exergue l’importance de la surveillance des maladies émergentes, sur lesquelles nous menions déjà certains travaux : par exemple avec le groupe de travail virus influenza porcin, qui vise à détecter la circulation de nouveau lignage. Quant à l’approche One Health, elle est prise en compte en réunissant, dans les groupes de travail le nécessitant, des acteurs de la santé animale – animaux domestiques et faune sauvage – avec des experts de l’environnement et de la santé humaine. C’est le cas des groupes West Nile et Echinococcus multilocularis ou celui relatif à la maladie d’Aujeszky, qui surveille à la fois les porcs domestiques, les carnivores domestiques et les sangliers, faisant ainsi le lien entre santé animale et environnement.

Travailler ainsi ensemble, « à plusieurs mains », est-ce facile ?

Le décloisonnement des différents acteurs doit se poursuivre et être maintenu dans le temps. Cela nécessite un temps d’acculturation à ne pas sous-estimer mais un maintien des liens en temps de paix, sur des actions concrètes, permettra aussi une meilleure réactivité en temps de crise. De plus, l’existence depuis 2018 de deux autres plateformes (santé végétale et surveillance de la chaîne alimentaire) permet de disposer, au travers des trois plateformes d’épidémiosurveillance, d’un cadre propice à une approche One Health, concrète et effective.

Entretien avec…

« L’État et la PESA doivent inventer une rémunération sur objectifs de santé publique vétérinaire »

Jean-Yves Gauchot, président de la Fédération des syndicats vétérinaires de France (FSVF)

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Globalement, quels sont, d’après la FSVF, les atouts et les faiblesses de l’épidémiosurveillance en France ?

Un des points forts de la plateforme ESA est sa veille épidémiologique, nationale, européenne et internationale, mise à la disposition de tous les acteurs. Mais le dispositif est fragile, car il fonctionne avec très peu de moyens humains. Il serait également plus efficace si certaines informations des praticiens pouvaient remonter directement à la plateforme ESA. Par ailleurs, on peut déplorer l’absence de données issues de Résapath, [le Réseau de surveillance de l’antibiorésistance des bactéries pathogènes isolées de l’animal, NDLR]. Il y a également trop peu de données concernant les animaux de compagnie. Enfin, pour d’autres maladies non réglementées mais d’intérêt général pour les filières, je remarque que certains réseaux ont réussi à s’organiser seuls (Réseau d’épidémiosurveillance en pathologie équine (Respe) par exemple).

Comment sont rémunérés les praticiens dans les missions d’épidémiosurveillance ?

Pour les filières de productions animales, ils sont rémunérés par les prélèvements sur les maladies infectieuses émergentes (MIE) réglementées, dans le cadre des prophylaxies collectives ou de la police sanitaire. Mais il est maintenant nécessaire de rémunérer l’épidémiosurveillance quotidienne, ce qui autrefois était fait indirectement grâce au volume important de chiffre d’affaires généré par les prophylaxies collectives. Aujourd’hui, selon la FSVF, l’État et la Pesa devraient inventer une rémunération sur objectifs de santé publique vétérinaire (Rospv), à l’image de celle dont bénéficient déjà les pharmaciens et les médecins. Il y va de l’intérêt général.

Le déficit du maillage vétérinaire déjà existant est-il un danger ?

On a effectivement déjà vu les prophylaxies de la tuberculose boycottées en 2020 en Limousin par des vétérinaires qui ont refusé de faire des intradermos comparées en raison de trop grandes distances à parcourir ! Ce qui peut mettre en danger leur activité suite au mécontentement des éleveurs, en exacerbant leur mise en concurrence avec des techniciens. Mais un technicien est moins performant qu’un vétérinaire qui se déplace dans un élevage, car le vétérinaire est souvent appelé à y traiter d’autres problèmes que ceux en relation avec le motif initial de sa venue. In fine, de telles situations aboutissent donc à une diminution des remontées de données pour de multiples réseaux.

Sous quelles conditions la plateforme ESA peut-elle servir au praticien ?

Il manque pour le praticien des outils relatifs aux actions de gestion et des déclinaisons pratiques sur la conduite à tenir. Pour que la PESA devienne un vrai outil au service des praticiens, il faudrait que les données y soient montantes et descendantes, et toujours fournies en temps réel.

  • 1. Adilva, Association française des directeurs et cadres de laboratoires vétérinaires publics d’analyses ; Anses, Agence nationale de sécurité sanitaire de l'​alimentation, de l’environnement et du travail ; Cirad, Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement ; Coopération agricole ; DGAL, direction générale de l’alimentation du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation ; FNC, Fédération nationale des chasseurs ; GDS France, Fédération nationale des groupements de défense sanitaire ; Inrae, nstitut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement ; OFB, Office français de la biodiversité ; SNGTV, Société nationale des groupements techniques vétérinaires.
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