UNE SEULE VOIX POUR LA PROFESSION ? - La Semaine Vétérinaire n° 1901 du 28/05/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1901 du 28/05/2021

DOSSIER

Auteur(s) : CHANTAL BÉRAUD

S’IL EST CLAIR QUE LES ORGANISATIONS PROFESSIONNELLES VÉTÉRINAIRES (OPV) ONT LE DOUBLE RÔLE DE FORMER ET DE REPRÉSENTER LA PROFESSION, N’EST-IL PAS PARFOIS NÉCESSAIRE DE S’UNIR SUR DES SUJETS FONDAMENTAUX ? EST-CE UN OBJECTIF SOUHAITABLE ET ATTEIGNABLE ? TÉMOIGNAGES DE PERSONNALITÉS POLITIQUES ET DE GRANDS ACTEURS DU MONDE VÉTÉRINAIRE.

Comment s’organise l’expression de la parole de la profession, portée par les diverses organisations professionnelles vétérinaires (OPV) ? « Pour les sujets d’importance, affirme Jean-François Rousselot, président de l’Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie (Afvac), les OPV ont l’habitude de se réunir pour y réfléchir et travailler ensemble. Cela est notamment vrai pour des dossiers tels que la télémédecine, les plans d’antibiorésistance, etc. » Par ailleurs, le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires (CNOV) organise deux fois par an des réunions où sont invités les présidents des diverses organisations professionnelles et directeurs des écoles vétérinaires, de l’Agence nationale du médicament vétérinaire (ANMV), du Syndicat de l’industrie du médicament et réactif vétérinaires (SIMV), etc. « Ce sont de belles opportunités pour transmettre ou acquérir des informations et les discuter. Donc, oui, je pense que les informations circulent plutôt bien à l’intérieur même de notre profession. Une certaine uniformité des modalités de notre formation initiale - que ce soit en France ou ailleurs - et un nombre de professionnels relativement peu important font que nous avons un peu l’impression d’appartenir à une grande famille, dont la mission principale est d’assurer le bien-être animal. On a donc le sentiment de se connaître un peu tous, ce qui ne semble pas être le cas dans d’autres métiers aux effectifs beaucoup plus nombreux, comme ceux de la santé humaine. »

Un « petit monde »

Peut-on alors imaginer que ce « petit monde », en confiance, puisse s’exprimer d’une seule voix ? « Parfois oui, commente Jean-François Rousselot. Il me semble effectivement important que, dans le cadre de la question du One Health, la profession vétérinaire soit bien représentée dans les décisions politiques générales ou auprès du grand public. En revanche pour d’autres sujets, c’est à l’entité vétérinaire qu’il appartient de savoir déléguer et de décider quelle instance et qui d’entre nous est le plus expérimenté pour communiquer sur tel ou tel thème. Mais pour des décisions techniques et scientifiques plus ciblées, il reste absolument nécessaire d’avoir toujours recours aux spécialistes vétérinaires de telle ou telle branche. C’est par exemple le cas dès que le One Health aborde un sujet spécifique, comme l’antibiorésistance. Enfin, il est également fondamental de conserver un lien direct particulier avec nos autorités, dont le ministère de l’Agriculture. »

Et Didier Fontaine, secrétaire général de l’Afvac, de poursuivre : « Si dans nos rapports avec le gouvernement, il est demandé la participation d’un seul intervenant vétérinaire, nous savons aussi nous adapter : en général, les différentes entités échangent entre elles en amont, de manière à déléguer une seule personne qui exprimera nos points communs, tout en étant également au courant des nuances à apporter en fonction de nos différentes disciplines. » Quant au député Loïc Dombreval, il évoque la communication dans l’actualité récente : « Je tiens à saluer l’excellent travail réalisé par l’Académie vétérinaire de France, présidée par Jean-Luc Angot, concernant la pandémie de la Covid-19. En revanche, sur la thématique One Health, même si c’est un sujet sur lequel toutes les OPV sont d’accord pour dire qu’il s’agit d’une thématique d’avenir, je n’entends pas une voix vétérinaire qui le porte. C’est un enjeu majeur de santé publique et un enjeu stratégique pour la profession, et pourtant on observe bien trop peu d’initiatives de communication sur ce sujet par des vétérinaires. »

 Les différentes entités échangent entre elles en amont, de manière à déléguer une seule personne qui exprimera nos points communs »

Comment « donner de la voix » face aux grands sujets d’actualité ?

TÉMOIGNAGE

ARNAUD BAZIN (A 81)

Sénateur du Val-d’Oise, vice-président du groupe d’étude Élevage et président de la section Animal et société

Je ne sais pas si la profession vétérinaire devrait parler d’une seule voix, cela reste une question ouverte pour moi. Ce dont je suis en revanche certain, c’est que les vétérinaires mériteraient d’être davantage entendus sur des questions qui font partie depuis longtemps de leur domaine d’expertise : comme la prévention des épidémies, les zoonoses, etc. Et il y a des sujets d’actualité qui pourraient être davantage pédagogiquement expliqués au grand public. Prenons un exemple récent : il aurait été intéressant, à mon sens, d’expliquer le risque que les élevages de visons peuvent représenter dans l’amplification de l’épidémie de la Covid-19 en Europe, ce que cela pouvait impliquer concernant les variations du virus, etc. Il me semble que les médias ont en fait très peu parlé des élevages français, alors même qu’il y a des attentes de la société concernant les questions tournant autour du bien-être animal, des méthodes d’élevage, des risques sanitaires, etc. Oui, ce sujet aurait pu être une sorte de cas d’école pour imaginer comment mieux organiser la parole de la profession, et la rendre davantage audible, surtout dans les médias grand public.

J’aimerais connaître la position majoritaire de la profession sur plusieurs sujets

TÉMOIGNAGE

LOÏC DOMBREVAL (A 91)

Député des Alpes-Maritimes

Je ne suis pas certain que pour la profession vétérinaire il y ait besoin d’un interlocuteur unique, que ce soit possible ou même souhaitable. Mais la profession vétérinaire, comme toute autre organisation, aura toujours intérêt à porter un message unique, solide, cohérent, donc plus clair et plus fort. Cela passe en amont par des échanges constructifs entre organisations professionnelles, transparents et francs, sans chercher à tirer la couverture à soi, afin de définir une position commune. Mais évidemment, il demeurera toujours certains sujets sur lesquels il sera difficile de réunir l’ensemble des parties. Dans ce cas, il serait peut-être intéressant et utile de définir la position majoritaire de la profession, basée sur un échantillon représentatif. Je serais curieux de savoir ce que pense la profession de tous ces sujets qui envahissent les médias et les réseaux sociaux quotidiennement : la présence d’animaux sauvages dans les cirques itinérants, l’abattage rituel, la corrida, la chasse à courre, etc.

Restons vigilants sur la qualité de notre réflexion collective !

TÉMOIGNAGE

JACQUES GUÉRIN (N 88)

Président du Conseil national de l’Ordre vétérinaire (CNOV)

La profession doit-elle s’exprimer d’une seule voix ? J’estime que la réponse à une telle question ne peut être binaire ! En effet, la richesse d’une profession s’appuie à la fois sur des approches techniques, syndicales, ordinales ou académiques complémentaires, dont la pertinence est d’autant plus forte que la trajectoire et le sens à donner sont partagés et assumés. Pour moi, les sujets essentiels (notamment ceux qui touchent aux valeurs fondamentales de la société, à la santé et à la protection animale) doivent s’inscrire dans un temps long, que seuls permettent un traitement de fond et une approche scientifique raisonnée et constructive. C’est cette méthodologie qui permet d’exclure le militantisme, l’impasse de vues à court terme, l’opportunisme, qui sont tous vecteurs d’approximations, de pseudo-vérités proclamées ou même, au pire, de charlatanisme. Attention donc à la régression scientifique que la communication de l’immédiateté favorise ! Toutefois, cette réflexion collective une fois aboutie, la communication vers les décideurs, la société civile et le grand public se doit effectivement d’être concertée, pour être comprise et efficace.

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