Ma première césarienne - La Semaine Vétérinaire n° 1896 du 23/04/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1896 du 23/04/2021

CARNET DE BORD DE MARIE GASNIER

COMMUNAUTÉ VÉTÉRINAIRE

Chaque mois, notre consœur Marie Gasnier (A 18) nous fait partager ses expériences de jeune praticienne.

Je viens d’avoir 14 ans. Mon année de troisième touche à sa fin, l’été approche à grands pas et je vais débuter mon premier stage en milieu professionnel. Le but est de nous faire découvrir le métier dans lequel nous nous verrions évoluer plus tard. Or, il est vrai qu’à cet âge, un âge où l’on passe plus de temps à s’amuser et à rêver, il est difficile de s’imaginer adulte et encore plus de se projeter dans une carrière professionnelle.

J’ai trois passions : la danse classique, la médecine et les chats. Mon rêve premier était de devenir danseuse étoile tout en exerçant l’art vétérinaire à mi-temps. S’immiscer au sein même de l’opéra Garnier s’avérant très compliqué, j’ai donc naturellement reporté mon choix sur une petite clinique vétérinaire de campagne pour y passer ces deux semaines. Sans le savoir, je venais de sceller mon destin : ce stage deviendra mon tremplin pour changer de voie des années plus tard.

Je suis devant la clinique, la boule au ventre, les intestins noués par l’appréhension et l’angoisse. Je pousse la porte et suis immédiatement frappée par l’odeur si particulière qui y règne : un mélange d’odeurs de croquettes, de poils mouillés, d’eau de javel et d’alcool mêlé à des fragrances de parfum des propriétaires qui patientent en salle d’attente. Le vétérinaire titulaire m’accueille chaleureusement et m’invite à enfiler une blouse afin de venir assister à ses consultations. Les chirurgies se déroulant en matinée, les rendez-vous pré-opératoires des chatons venus pour stérilisation défilent et je m’octroie déjà à penser que débuter ses journées en tenant dans ses bras ces adorables boules de poils est agréable.

Munie d’une charlotte, d’un masque et d’une blouse stérile, je pénètre sur la pointe des pieds dans le bloc opératoire ne voulant pas perturber le travail en cours et la concentration du chirurgien. Véritable sanctuaire, le bloc opératoire me fascine. La blancheur des murs et des sols réfléchit la lumière des scialytiques en mouvements perpétuels. Les draps verts tendus au-dessus du patient le recouvrent totalement, faisant disparaître son côté animal en ne laissant visible qu’un morceau de peau rosée, rasée à nue, débarrassée de son pelage et badigeonnée de bétadine. Une machine imposante jouxte la table d’opération et émet un petit bruit strident répétitif qui se calque sur les battements du cœur. Des tubes et des tubulures s’emmêlent et se démêlent autour de la table, offrant des allures de science-fiction à la scène.

La matinée s’écoule, je n’ai encore présenté aucun signe de faiblesse physique à la vue de ces stérilisations en série et la dernière chirurgie va débuter. Il s’agit d’une jeune chienne reçue en urgence. En voyant la rapidité avec laquelle l’animal est anesthésié et installé, je comprends la gravité de la situation. Elle présente une dystocie et nécessite donc une césarienne dans les plus brefs délais. Le chirurgien brandit son bistouri dans la main droite et incise la peau. Au fur et à mesure que l’incision grandit, du sang s’accumule dans l’ouverture graisseuse de l’abdomen et le chirurgien cautérise les capillaires à l’aide d’un bistouri électrique. Les volutes de fumée s’élèvent et leurs odeurs nauséabondes de chair brûlée m’infligent un haut-le-cœur. Le chirurgien d’une main habile extirpe l’utérus hors de la cavité abdominale et pratique une nouvelle incision afin de libérer les chiots. Un geyser de sang jaillit alors des abysses utérins et vient éclabousser le sol blanchâtre. Face à cette mare écarlate, mon esprit se paralyse et je n’entends pas immédiatement l’assistante qui me sollicite pour réanimer les chiots. Tirée de ma torpeur, je reçois dans les bras, tel un don du ciel, un nouveau-né flottant encore dans sa membrane amniotique. Instinctivement, je brise cette enveloppe maternelle et mime les gestes de l’assistante restée à mes côtés. Un par un, je frotte vigoureusement les bébés, j’aspire leurs sécrétions nasales et buccales et ligature le cordon ombilical, dernier lien avec leur mère. Surviennent alors les premiers gémissements, les premiers cris d’existence pour ces chiots.

Et je pense alors que, comme chez l’homme, le cri est le commencement de la vie.

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