LE SUIVI ÉPIDÉMIOLOGIQUE DES VÉTÉRINAIRES, UN REMPART CONTRE LES MALADIES ÉMERGENTES ? - La Semaine Vétérinaire n° 1893 du 02/04/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1893 du 02/04/2021

DOSSIER

Auteur(s) : CHANTAL BÉRAUD

DEVANT L’AMPLEUR DE LA CRISE SANITAIRE, LUTTER CONTRE LES MALADIES ÉMERGENTES ZOONOTIQUES S’IMPOSE. « BIEN QUE LES INTERACTIONS ENTRE SANTÉ HUMAINE ET SANTÉ ANIMALE NE SOIENT PAS UN NOUVEAU PHÉNOMÈNE, LES RÉCENTES ZOONOSES AUXQUELLES NOUS SOMMES CONFRONTÉS ONT UN IMPACT MONDIAL SANS PRÉCÉDENT », RAPPELLE L’ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ ANIMALE (OIE). OR, LA PRÉVENTION ET LA LUTTE DÉBUTENT PAR L’ÉLIMINATION DE L’AGENT PATHOGÈNE À SA SOURCE ANIMALE. QU’EN PENSENT LES VÉTÉRINAIRES ?

Surveiller, prévenir, lutter contre… Tel est, selon l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), le mot d’ordre que doivent suivre les services vétérinaires et les praticiens pour aider à combattre les maladies émergentes, dans le monde comme en France. Et l’OIE de justifier ainsi leur rôle éminent sur le terrain : « En effet, les vétérinaires praticiens sont - notamment avec les éleveurs - en première ligne dans la détection précoce des maladies émergentes. Car ils sont les premiers à pouvoir constater des signes cliniques inhabituels, à prendre les mesures nécessaires à temps et à prévenir les autorités, avant que la maladie ne se répande et qu’une épidémie ne se déclare. » En ayant pris au préalable toutes les mesures de biosécurité nécessaires, y compris dans leurs conseils aux propriétaires. Voici le scénario idéal décrit… Mais qu’en est-il dans la réalité quotidienne ?

Un manque d’efficacité dans de nombreux pays

« En fait, de par le monde, il y a malheureusement de nombreux pays où les services vétérinaires ne contrôlent pas la présence de résidus dans les denrées alimentaires, ne surveillent pas les pathogènes dans les élevages ou la faune sauvage, etc. Ou bien, les vétérinaires n’ont pas le pouvoir de rendre publiques leurs informations », témoigne Patrice Gautier, consultant vétérinaire, expert OIE et vice-président de Dinan Agglomération (Bretagne). « Depuis 2010, suite à une réunion internationale à Hanoï (Vietnam) sur l’influenza aviaire, à laquelle je participais, l’OIE, le FAO et l’OMS ont signé un accord tripartite pour inciter les gouvernements et leurs ministères de la Santé à combler l’énorme manque de moyens alloués tant à leurs administrations vétérinaires qu’environnementales. Le but était aussi d’encourager une collaboration entre ces trois secteurs. De nombreuses séances de travail (dont j’ai fait partie) ont donc eu lieu au cours des dix dernières années en Asie et en Afrique. Mais elles n’ont pas atteint malheureusement les résultats escomptés. »

Une meilleure surveillance déjà en partie réussie en France ?

« A contrario, constate Patrice Gautier, dans d’autres pays, notamment en France, il existe des services vétérinaires performants à même de surveiller les pathogènes sur les animaux, domestiques comme sauvages. Un petit exemple : étant maire d’Évran, il y a quelques mois, en 2020, le gardechasse m’a alerté de la découverte d’un sanglier mort sur la commune. En cette période de vigilance PPA (Peste Porcine Africaine), les services vétérinaires ont été aussitôt prévenus pour se rendre sur place en moins de trois heures. Nous bénéficions donc en France de services très réactifs. » Cette surveillance de qualité est d’ailleurs gérée en France depuis 2011 par la plateforme d’épidémiosurveillance en santé animale (ESA) qui a déjà, à diverses occasions, fait la preuve de son utilité et de son efficacité (maladie de Schmallenberg, influenza aviaire hautement pathogène, fièvre catarrhale ovine). Du coup, Patrice Gautier, pense-t-il que la profession devrait être davantage sollicitée dans l’actuelle lutte anti-Covid-19 ? « Les vétérinaires français jouent déjà un rôle en surveillant la présence éventuelle - ou la transmission de ce virus - dans les populations animales (d’où leurs interventions notamment dans les élevages de visons). Mais je pense en effet que notre profession devrait être encouragée à en faire encore davantage. Car nos fonctionnaires vétérinaires et les praticiens sous mandat sanitaire sont aussi plus habitués et préparés que nos agences régionales de santé à la gestion de clusters, au traçage des cas et à l’évaluation des mesures prises, tout simplement parce qu’ils gèrent ce genre de situation quasiment chaque année, ce qui n’est pas le cas pour les ARS. Oui, je pense que les services vétérinaires auraient réellement une expérience supplémentaire à apporter du fait de leur habitude à gérer l’infectieux dans une population. »

Exporter le “savoir-français” à l’étranger ?

« Enfin, conclut Patrice Gautier, la plus-value des vétérinaires français serait encore plus importante si davantage d’entre eux pouvaient aider leurs confrères d’Asie et d’Afrique à adopter les mêmes pratiques rigoureuses de surveillance des populations animales. » François Roger, vétérinaire et épidémiologiste au Cirad (Centre de coopération international en recherche agronomique) ajoute que, dans le domaine de la recherche, « un partenariat global est aussi nécessaire : toutes les compétences mondiales ne sont pas réunies au même endroit et, surtout, les moyens scientifiques et financiers ne sont pas tous les mêmes. […] C’est la raison pour laquelle des plateformes de recherche et d’enseignement sont développées par des institutions françaises ou étrangères en partenariat étroit avec des institutions nationales d’autres pays, dans une logique Sud-Sud et Sud-Nord. Les plateformes régionales qui font collaborer des chercheurs de différentes disciplines devraient être davantage mondialement interconnectées pour pouvoir intervenir plus efficacement lors de la survenue d’une nouvelle maladie. »

Et revenir davantage sur le terrain…

Mais laissons le mot de la fin au professeur Jean-François Mattei, président de l’Académie nationale de médecine : « L’homme vit avec et à côté d’animaux, dans un environnement commun. Il y a donc une triangulation entre eux qu’il faut prendre en compte. Cette pandémie doit aussi nous inciter à devenir plus modestes. Avant elle, par exemple, nous nous occupions beaucoup d’intelligence artificielle. Nous nous sommes crus puissants. Aujourd’hui, la Covid-19 nous oblige à rester les pieds sur terre ! »4

1. www.bit.ly/3coyJnb

2. www.plateforme-esa.fr/

3. Extrait d’une interview parue dans le journal Libération, le 12/03/2020.

4. Extrait de la visioconférence « Covid-19 et une seule santé : aspects médicaux, vétérinaires et environnementaux », le 3 décembre 2020. Coorganisée par l’Académie nationale de médecine et l’Académie vétérinaire de France.

Détecter le plus vite possible les virus qui émergent dans les espèces animales est indispensable

TÉMOIGNAGE

ZHENG-LI SHI

Virologue à l’Institut de virologie de Wuhan, Chine

Dans la transmission du virus de la Covid-19 entre la chauve-souris et l’homme, nous recherchons toujours quel est l’hôte intermédiaire ! Il faut donc détecter le plus vite possible les virus qui émergent dans les espèces animales. La meilleure solution pour combattre de telles pandémies, c’est de trouver le virus avant que ce dernier ne nous trouve, nous les humains !1

1. Extrait de la visioconférence « Covid-19 et une seule santé : aspects médicaux, vétérinaires et environnementaux », le 3 décembre 2020. Coorganisée par l’Académie nationale de Médecine et l’Académie vétérinaire de France.

OUTRE LA PRÉSERVATION DE LA BIODIVERSITÉ, LA VIGILANCE EST PRIMORDIALE

Dans une note publiée en avril 2020, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) a émis des recommandations pour limiter la multiplication des zoonoses et les risques de pandémies1. « Préserver la biodiversité, sauvegarder ou rétablir le fonctionnement des écosystèmes, limiter les pertes d’habitats des espèces sauvages, éviter les contacts entre humains et faune sauvage, restaurer la diversité génétique des races domestiquées sont autant de mesures qui vont dans ce sens. Cependant, comme le “risque zéro” n’existe pas, il est indispensable de développer, parallèlement à la protection de la biodiversité, une vigilance sanitaire accrue en matière de détection des signaux faibles annonciateurs du démarrage d’une épidémie chez l’espèce humaine ou les animaux domestiques (« Pandemics : spend on surveillance, not prediction », Holmes et al. 20182). Cette vigilance sanitaire doit s’appuyer sur des développements de recherche et de méthodologie à l’interface entre sciences de la santé, sciences sociales et sciences de la biodiversité. »

1. www.fondationbiodiversite.fr

2. go.nature.com/3cl3ARK

Les vétérinaires devraient être reconnus comme une force d’appui

TÉMOIGNAGE ANONYME

Vétérinaire, spécialiste en santé et sécurité publiques territoriales

Les vétérinaires constituent une force d’appui et de connaissance dans la circulation des maladies infectieuses - voire de diagnostic de masse -, situations pour lesquelles nos confrères des laboratoires vétérinaires départementaux ont aussi déjà développé des méthodes de détection. Nous pouvons être utiles dans l’épidémiologie de la transmission anthropozoonotique de l’animal à l’homme. Pourtant, à l’heure actuelle, les vétérinaires œuvrent souvent dans l’ombre sur de tels sujets, car la société ne comprendrait pas que l’on confie des responsabilités à des médecins des animaux… Conséquemment, pour tout ce qui est de l’ordre de la communication et de la mise en avant des connaissances, tant le public que le gouvernement souhaitent que ce soit la santé humaine qui soit au cœur de l’information. D’où la cohorte actuelle d’experts en santé humaine qui sont interviewés dans la lutte contre la Covid-19. J’ai toutefois quand même connu dans mon existence quelques rares binômes médecin/vétérinaire où, en fonction de la communication, c’était soit l’un, soit l’autre qui était sur le devant de la scène.

Il faut rendre obligatoire l’enseignement des sciences naturelles !

TÉMOIGNAGE

SOPHIE LE DREAN-QUENEC’HDU

Vétérinaire canin à Melesse (Ille-et-Vilaine), adjointe à l’environnement, à la transition écologique et au cadre de vie, présidente de la commission environnement/faune sauvage de la SNGTV.

Si je pouvais prendre une et une seule mesure nationale, ce serait de rendre obligatoire l’enseignement des sciences naturelles, de la maternelle jusqu’à la terminale, quelle que soit la filière suivie ! Faute d’un minimum de culture générale scientifique, il est en eff et compliqué de comprendre un certain nombre de notions… Pour mieux lutter contre les pandémies, je crois qu’il faudrait aussi que nous prenions non pas seulement en compte les santés humaine et animale mais bien aussi la santé des écosystèmes, et cela à long terme ! Il est vrai que le concept du « One Health » commence à être enseigné de plus en plus dans nos écoles vétérinaires, mais je ne sais pas, en revanche, si cela est aussi le cas en médecine humaine. À tous les vétérinaires et médecins qui voudraient davantage comprendre l’impact des écosystèmes sur les pandémies, je recommande en tout cas très fortement la lecture des rapports sur ce sujet émanant de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité.

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