COMMENT CONCILIER VIE PRO VÉTÉRINAIRE ET VIE PRIVÉE ? - La Semaine Vétérinaire n° 1889 du 05/03/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1889 du 05/03/2021

DOSSIER

Auteur(s) : CHANTAL BÉRAUD

CUMULER ACTIVITÉ VÉTÉRINAIRE, FAMILLE ET ENFANTS N’EST PAS TOUJOURS AISÉ. ÊTRE DISPONIBLE, SAVOIR S’ADAPTER, GÉRER LE STRESS AU QUOTIDIEN, AUTANT DE SOURCES DE MAL-ÊTRE CHEZ LES PROFESSIONNELS. DES SOLUTIONS EXISTENT POURTANT. RETOUR D’EXPÉRIENCE AVEC L’ASSOCIATION VÉTOS-ENTRAIDE.

Manque de temps, sensation d’être submergé, incapacité et/ou impossibilité à déléguer, impression de devoir répondre à toutes les sollicitations, de ne pas avoir de porte de sortie, etc. De nombreux appels sur la ligne d’urgence de Vétos-Entraide1 concernent des difficultés à gérer l’envahissement de la vie personnelle par la vie professionnelle. Cette association est sensibilisée au problème de la conciliation entre vie privée et vie professionnelle depuis sa création. Comme l’expliquent sa présidente Joëlle Thiesset et l’un des membres de l’association, Catherine Rousset-d’Argouges, « nous proposons pour nos confrères, consœurs et leurs proches une ligne dédiée à l’écoute, ouverte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ». Mais la vie privée peut également envahir l’espace de travail et perturber la qualité de celui-ci, en raison d’un divorce, de l’absence d’un autre parent, de la maladie ou de la dépendance d’un proche, ou encore suite à un décès.

Identifier les facteurs de stress

« Parmi les causes de stress évoquées, notent Joëlle Thiesset et Catherine Rousset-d’Argouges, sont cités en premier lieu les problèmes liés au découpage entre le temps de travail et le temps personnel : planification des vacances, horaires, repos. Les repos, souvent imprévisibles ou modifiés par les urgences, rendent les relations sociales difficiles. En particulier, l’organisation de la permanence et continuité des soins (PCS) pèse lourd. » D’autres facteurs de stress identifiés par l’association ont pour origine « un retour négatif émanant de la clientèle : injonction de disponibilité, d’adaptabilité, de flexibilité, d’engagement, le tout sans réelle contrepartie, car les remerciements, les témoignages de reconnaissance ainsi que les petites attentions diminuent chaque année ». Enfin, parvenir à se déconnecter des soucis du travail, en raison notamment de la responsabilité d’une vie placée entre leurs mains, apparaît comme « difficile » pour de nombreux vétérinaires.

« Face à ces difficultés, il existe peu de réponses sociétales à cette heure, chacun est renvoyé à sa responsabilité individuelle de gestion de son “mal-être”, à lui de s’adapter et de trouver des solutions », constatent les deux bénévoles. À cet égard, le professionnel peut mieux gérer les situations s’il est aidé pour la garde des enfants, mais aussi s’il prend soin de lui, grâce à la pratique de la méditation, de la musique ou du sport. Parfois, les améliorations obtenues sont également d’ordre professionnel « si l’on parvient, par exemple, à une très bonne organisation de structure associée à une communication de qualité ». Situation « rarissime », cependant, d’après les témoignages ! Le vétérinaire gère également mieux les situations s’il apprend à connaître ses propres limites en tant que personne, pour ensuite conséquemment déterminer jusqu’où il accepte de s’engager auprès de sa clientèle, et à quoi il doit dire non pour préserver sa propre santé mentale.

Tendre vers le One Health

Cependant, « la dégradation de l’image du vétérinaire et les exigences en perpétuelle augmentation des donneurs d’ordre poussent parfois à trouver plus de satisfaction au sein de la sphère privée. Cela crée par répercussion un mal-être de plus en plus prégnant dans la jeune génération », déplorent Joëlle Thiesset et Catherine Rousset-d’Argouges. C’est pourquoi, pour « aider la profession à reconquérir toute sa noblesse », il semble primordial à l’association de réfléchir à des leviers supplémentaires d’ordre sociétal. Par exemple, redonner plus de sens à son exercice en s’associant davantage au bien-être animal ou en tendant vers le concept de One Health. L’association cherche aussi à trouver quelles mesures réglementaires pourraient simplifier la vie des praticiens - par exemple en améliorant l’organisation de la PCS - ainsi que la gestion de l’administratif, notamment le contrôle de la pharmacie vétérinaire. Au sein de Vétos-Entraide, cette recherche se poursuit puisqu’un prochain appel à témoignages « est en préparation, pour encore approfondir le sujet, afin d’aider tous les praticiens qui expriment une véritable souffrance, la tête dans le guidon ! »

1. vetos-entraide.com

ENTRETIEN AVEC

GIL WITTKE (A 88)

Coach en management à Adévet et psychothérapeute

C’est plutôt un « psy » que l’on consulte pour la vie personnelle

Dans mon activité de coaching, les vétérinaires souhaitent travailler en priorité sur des questions de compétences au travail. Le thème choisi est donc très rarement celui de comment concilier vie professionnelle et vie privée. Même si c’est évidemment une demande qui pointe son nez de manière indirecte quand on traite des demandes qui touchent à l’amélioration des conditions d’exercice ou à la façon de surmonter les obstacles au travail. Concernant la vie personnelle, il est plus courant de faire appel non pas à un coach mais à un psychothérapeute, ce que je suis également. Dans ce domaine, viennent me consulter autant de jeunes que de moins jeunes vétérinaires pour apprendre par exemple à dire non.

TÉMOIGNAGES DE MÈRES VÉTÉRINAIRES EN ACTIVITÉ

TÉMOIGNAGE

HÉLÈNE JOLY (N 09)

35 ans

Vétérinaire en canine à Saint-Julien-en-Genevois (Haute-Savoie), conjoint pluriactif, vétérinaire et homme de théâtre, deux enfants, 3 ans et 14 mois

Je travaille à temps partiel dans une grosse structure

Sur la vingtaine de vétérinaires de la clinique, seuls deux ou trois sont à temps complet - nous comptons quatre hommes dans l’équipe. Dès mon embauche, on m’a demandé ce que je voulais faire en nombre de jours. Donc, même avant les naissances, j’ai choisi de travailler 14 jours par mois, à 80 %. En revanche, comme c’est payé en forfait jour, ces journées sont longues et j’ai beaucoup de volume à assurer lors des week-ends de garde. Mais je trouve que c’est un bon compromis pour toucher un salaire convenable, tout en ayant une vie privée. Pour sa part, mon conjoint partage sa vie entre deux métiers : il travaille deux jours par semaine en qualité de vétérinaire collaborateur libéral, et est beaucoup pris en soirées et durant les week-ends par son activité de théâtre. Du coup, pour la répartition des tâches du ménage, c’est lui qui est plus dans ce qui relève de la gestion pratique de la maison, comme les courses en journée. Moi, c’est plutôt l’intendance. Il reste qu’il n’est pas facile de trouver des crèches ou des nourrices disponibles à des horaires atypiques, comme lors des soirs de garde. Heureusement, nous sommes plusieurs parents vétérinaires dans la structure et je trouve que l’on s’arrange assez facilement entre nous. Mais comment font ceux et celles qui travaillent en solo ? Enfin, la pratique de la méditation de pleine conscience et celle de l’autohypnose m’ont aussi permis de prendre du recul sur mon métier.

TÉMOIGNAGE

CÉCILE ENAULT (A 08)

36 ans

Salariée à dominante bovine à Sartilly (Manche), conjoint vétérinaire (associé dans une autre structure), trois enfants, 4 ans, 2 ans et 4 mois

Je suis une maman épanouie, toujours à courir !

J’arrive à concilier vie professionnelle et vie privée, mais c’est toujours la course. Ceci dit, j’aime bien cela. En fait, il y a un équilibre à trouver, même si je suis consciente qu’il s’agit d’un équilibre fragile. Personnellement, mes soupapes de sécurité sont mes trajets en voiture en rurale : en conduisant, j’écoute ce qu’il me plaît, je ne téléphone à personne… En fait, les seuls moments où je « culpabilise » peut-être un peu, c’est quand survient un imprévu, au moment même où l’on est en plein repas en famille ou pile à l’heure du coucher des enfants ! Autrement, je m’organise, grâce à des gardes d’enfants pour certains soirs. J’ai parfois recours à une aide-ménagère pour préparer des repas et nous avons aussi heureusement de la famille aux alentours. Je préfère en effet ces solutions plutôt que travailler à temps partiel. Quand je suis avec mes enfants, je suis à 100 % avec eux. Et au travail, j’y suis à 100 % aussi. Et puis, j’ai de la chance : avec trois congés maternité pris en cinq ans, je n’ai reçu aucune réflexion de la part de mon patron. Ma vie me convient bien ainsi. Mais je comprends tout à fait que d’autres femmes vétérinaires avec enfants puissent préférer exercer à temps partiel.

TÉMOIGNAGE

LUCIE GERMANIQUE-VAUZELLE (A 08)

36 ans

Ex-praticienne mixte à dominante rurale, en reconversion professionnelle, conjoint vétérinaire en mixte, deux enfants, 5 et 8 ans

Je m’oriente vers d’autres activités vétérinaires à domicile

J’ai d’abord travaillé longtemps à plein temps, puis, suite à l’arrivée des enfants, j’ai progressivement ralenti, jusqu’à trois jours par semaine avec des gardes. Mais cumuler travail et enfants, avec un poste très prenant, c’était tout simplement trop. Mon conjoint, lui aussi, a une vie professionnelle très remplie. Et nous n’avons pas de famille proche à côté pour nous aider ! Car généralement on choisit avant tout de s’associer dans une clinique où les stages se sont bien passés, donc souvent loin des parents. Quelles solutions face à tous ces problèmes faudrait-il imaginer pour les jeunes générations ? J’espère que dans le futur le père et la mère partageront la charge mentale concernant les enfants. Mais aussi que les droits en matière de congés maladie et maternité seront égaux entre salariés et libéraux et que les hommes auront accès à un congé parental équivalent à celui des femmes. Ce sont des conditions nécessaires pour que les vétérinaires femmes cessent d’entendre à l’annonce d’une grossesse : « Ah, alors, tu vas nous lâcher ». Toutefois, j’adore toujours mon métier. C’est pourquoi je vais essayer de développer à l’avenir une activité de vétérinaire à domicile, centrée sur plusieurs points comme la phytothérapie, la physiothérapie ou la rééducation fonctionnelle. J’espère que ce nouveau cap professionnel me permettra de mieux équilibrer vie professionnelle et vie privée.

« Le constat issu des témoignages que nous recevons est donc qu’actuellement la conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle relève avant tout de l’individu et de sa force de caractère »

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