« JE ME VOIS COMME UN RELAIS POUR LE DOMAINE DE LA SANTÉ ANIMALE » - La Semaine Vétérinaire n° 1888 du 26/02/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1888 du 26/02/2021

CONSEIL SCIENTIFIQUE

ANALYSE

Auteur(s) : MICHAELLA IGOHO-MORADEL

Un décret paru le 17 février au Journal officiel a annoncé la nomination du premier vétérinaire au Conseil scientifique Covid-19. Alors que de nouveaux variants continuent de se propager dans l’Hexagone, Thierry Lefrançois (A 92) revient pour nous sur son rôle au sein de cette instance consultative chargée de conseiller le gouvernement sur la gestion de la pandémie.

Quelle a été votre réaction lorsqu’il vous a été proposé d’intégrer le Conseil scientifique ?

Il s’agit d’une belle avancée dans la reconnaissance de l’approche One Health, « Une seule santé ». J’ai surtout réagi avec beaucoup d’humilité. Je me vois surtout comme un relais pour le domaine de la santé animale.

Quels sont selon vous les aspects de votre expertise qui constituent un véritable atout pour la gestion de cette épidémie ?

Mon domaine d’expertise est la recherche et la surveillance sur les maladies infectieuses émergentes, les approches intégrées de la santé, dans une approche One Health, « Une seule santé », qui associe les secteurs de la santé humaine, de la santé animale et de l’environnement qui sont étroitement liés, notamment dans la crise actuelle. Cela nécessite une combinaison d’expertises de nombreuses disciplines de la biologie moléculaire aux sciences humaines et sociales en passant par l’immunologie, l’épidémiologie, etc. Et cela suppose aussi une mobilisation de tous les acteurs de la surveillance et du contrôle des maladies au Nord comme au Sud.

Ma thèse à l’Inserm1 et à l’École nationale vétérinaire d’Alfort, puis mes recherches au Cirad2 sur les zoonoses, les maladies des animaux transmissibles à l’homme - trypanosomose, puis fièvre du Nil occidental, influenza aviaire, etc. -, ont concrétisé cette approche. Pendant plus de vingt ans, J’ai travaillé au Cirad sur le diagnostic, l’épidémiologie et le contrôle des maladies animales infectieuses tropicales, au Burkina Faso, au Kenya et en Guadeloupe. Ces expériences m’ont permis d’avoir une approche académique et de terrain des maladies infectieuses émergentes et des crises sanitaires. Par ailleurs, j’apporterai aussi un réseau de collègues et partenaires utiles à la mobilisation de tous pour cette crise sanitaire. Concrètement, je peux mobiliser mes connaissances et celles de mes collègues au Cirad sur le diagnostic, la surveillance, la vaccination et l’appui à la gestion des maladies infectieuses ou encore sur les mécanismes de transmissions et d’émergence de maladies comme la fièvre de la Vallée du Rift, Ebola ou le Mers-CoV (coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient). Dans le même temps, mon expérience de terrain me sera utile. Par exemple, celle de la Caraïbe où j’ai contribué à la gestion de la crise influenza aviaire au sein d’un réseau régional de santé (CaribVet) ou en France métropolitaine où j’ai fortement interagi avec le ministère de l’Agriculture pour monter la veille sanitaire internationale au sein de la plateforme nationale d’épidémiosurveillance en santé animale. Plus globalement mon expérience sur les réseaux de santé à l’international et en Outre-mer français offre une expertise complémentaire au Conseil scientifique. Enfin, mon réseau professionnel construit depuis de nombreuses années avec les partenaires de la santé animale et de la santé publique vétérinaire - Cirad, Inrae3, écoles vétérinaires, DGAL4, Anses5, OIE6, académie, etc. -, me permettra de mobiliser l’expérience des vétérinaires sur les crises sanitaires, leur connaissance et expérience sur les coronavirus, les ressources et compétences du monde vétérinaire et agronomique en termes de diagnostic, de séquençage ou de vaccination, ainsi que les connaissances et recherches sur l’origine de la pandémie et sur la diffusion du virus chez l’animal.

Que pensez-vous de la stratégie de l’exécutif depuis le début de la crise sanitaire ?

Le Conseil scientifique, comme son nom l’indique, apporte un avis scientifique sur la situation sanitaire, la gestion de la pandémie est du ressort du gouvernement.

Pensez-vous que l’intégration d’un vétérinaire au Conseil scientifique dès sa création aurait été bénéfique pour la stratégie de la France ? La gestion de la crise sanitaire aurait-elle été différente ?

Je suis content qu’un vétérinaire intègre le Conseil scientifique à ce stade alors qu’il y a encore beaucoup d’enjeux en termes d’analyse scientifique de la situation, que ce soit sur le diagnostic, les variants, la vaccination et la gestion de la pandémie dans la durée.

Quels sont les sujets importants sur lesquels votre avis sera sollicité ?

Je suis et serai sollicité pour un éclairage nouveau et complémentaire au sein du Conseil scientifique sur l’ensemble des questions qu’il traite. Celles-ci sont traitées collégialement. Plus spécifiquement, je pourrai notamment participer aux travaux sur le testing, diagnostic et séquençage (nouvelles méthodes, mobilisation des plateformes et laboratoires de santé animale ou de recherche agronomiques), sur la compréhension de l’évolution du virus et des variants, sur la stratégie de vaccination et sur la transmission interespèces.

Quelles seront vos premières propositions fortes ? Notamment en ce qui concerne la stratégie vaccinale de la France.

Les membres du Conseil scientifique ne font pas de propositions individuelles. Les sujets sont traités collectivement mais je contribue déjà à l’inventaire des infrastructures de diagnostic et séquençage mobilisables, à la stratégie de diagnostic et vaccination Outre-mer français, de par mon expérience dans les réseaux de santé sur ces territoires.

En pleine épidémie de Covid-19, est-il réellement possible d’appliquer à la santé humaine des stratégies qui ont fait leurs preuves en santé animale ?

Des solutions utilisées en santé animale ne peuvent pas nécessairement être appliquées à la santé humaine. Mais l’expérience de gestion de crise du ministère de l’Agriculture, à travers la surveillance et la vaccination animale, ou encore mes expériences d’appui scientifique à la gestion des émergences au Sud, comme dans la Caraïbe lors de la crise influenza aviaire, pourront être utiles à combiner avec les expertises des autres membres du Conseil scientifique.

Pensez-vous que votre nomination au Conseil scientifique est une forme de reconnaissance de l’expertise de la profession dans la gestion des épidémies ?

Totalement. Elle est emblématique d’un début de décloisonnement des secteurs des santés humaine, animale et de l’environnement et du besoin d’aller beaucoup plus loin sur les approches intégrées de la santé, le concept One Health.

Diriez-vous que cette pandémie est un accélérateur de l’histoire de la profession vétérinaire ?

Cette pandémie repositionne la vision globale et intégrée indispensable pour gérer notre monde complexe. Une vision largement portée par les vétérinaires et l’urgence de participer activement à la construction des socio-écosystèmes peu favorables aux émergences en tenant compte de l’Homme, de l’animal, de l’environnement, de l’élevage, de la faune sauvage ou encore de la biodiversité. Cela passe par la mise en œuvre réelle de l’approche One Health, multisectorielle, multidisciplinaire et multi acteurs, et par le déploiement d’initiatives concrètes pour anticiper et prévenir une pandémie, comme l’initiative Prezode7 lancée au One Planet Summit le 11 janvier par le président de la République et portée par le Cirad, l’Inrae et l’IRD8.

1. INSERM : Institut national de la santé et de la recherche médicale.

2. Cirad : Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

3. INRAE : Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.

4. DGAL : Direction générale de l’alimentation.

5. Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

6. OIE : Organisation mondiale de la santé animale.

7. Prezode : Prévenir les risques d’émergences zoonotiques et de pandémies. www.bit.ly/2P59PA3

8. IRD : Institut de recherche pour le développement.

QUI EST THIERRY LEFRANÇOIS ?

Inspecteur en chef de la santé publique vétérinaire, Thierry Lefrançois travaille depuis plus de vingt ans au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) sur le diagnostic, l’épidémiologie et le contrôle des maladies animales tropicales. Il a exercé notamment au Burkina Faso, au Kenya et en Guadeloupe. Ses activités de recherche se sont focalisées sur l’émergence des maladies et le développement des interactions entre la recherche et la surveillance dans le cadre de réseaux régionaux de santé au Sud. Il dirige le département systèmes biologiques du Cirad qui regroupe les unités de recherche travaillant en santé animale, santé des plantes, adaptations des plantes et biodiversité. Actuellement membre du conseil scientifique de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), il a également été président du conseil scientifique de l’École nationale vétérinaire de Toulouse, membre du Comité national d’épidémiosurveillance en santé animale (Cnesa), expert pour l’Alliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan), l’Agence nationale de recherche (ANR) et l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE).

Source : Cirad

Quel est le rôle du Conseil scientifique ?

Dans le cadre de l’épidémie Covid-19, le Conseil scientifique Covid-19 a été mis en place le 10 mars 2020 par le président de la République permettant au gouvernement de disposer des dernières informations scientifiques afin de l’aider dans sa stratégie. Il a un rôle d’aide à la décision et donne des avis sur l’état de la crise sanitaire et les mesures envisagées pour y faire face. Les questions abordées par le Conseil scientifique Covid-19, en s’appuyant sur les connaissances scientifiques, peuvent être de nature épidémiologique, médicale ou d’interface entre crise sanitaire et société. Cette instance est consultative et dépourvue de fonction opérationnelle. Elle rend en toute indépendance des avis simples qui ne lient pas le Gouvernement. Elle peut également s’autosaisir des sujets portant sur l’urgence sanitaire qui lui paraissent primordiaux pour lutter contre la catastrophe sanitaire. Les membres du Conseil scientifique appartiennent à différents domaines académiques.

Source : Règlement intérieur du Conseil scientifique Covid-19

QUELLE EST LA MISSION DU CIRAD ?

Le Cirad est l’organisme français de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes. Avec ses partenaires, il co-construit des connaissances et des solutions pour inventer des agricultures résilientes dans un monde plus durable et solidaire. Il mobilise la science, l’innovation et la formation afin d’atteindre les objectifs de développement durable. Il met son expertise au service de tous, des producteurs aux politiques publiques, pour favoriser la protection de la biodiversité, les transitions agroécologiques, la durabilité des systèmes alimentaires durables, la santé (des plantes, des animaux et des écosystèmes), le développement durable des territoires ruraux et leur résilience face au changement climatique. Présent sur tous les continents dans une cinquantaine de pays, le Cirad s’appuie sur les compétences de ses 1 650 salariés, dont 1 140 scientifiques, ainsi que sur un réseau mondial de 200 partenaires. Il apporte son soutien à la diplomatie scientifique de la France.

Source : Cirad

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