LE RECRUTEMENT, UNE COURSE DE FOND - La Semaine Vétérinaire n° 1886 du 12/02/2021
La Semaine Vétérinaire n° 1886 du 12/02/2021

DOSSIER

Auteur(s) : TANIT HALFON

RECRUTER DEVIENT UN ENJEU D’AUTANT PLUS MAJEUR POUR LES ENTREPRISES VÉTÉRINAIRES QU’ELLES FONT FACE À UNE SITUATION DE PÉNURIE DE VÉTÉRINAIRES CANDIDATS. DANS CE CONTEXTE, PUBLIER UNE ANNONCE ET ATTENDRE D’ÉVENTUELS RETOURS NE SUFFIT PLUS : LE RECRUTEMENT IMPLIQUE D’ÊTRE PROACTIF ET DOIT ÊTRE VU COMME, À LONG TERME, UN PROJET GLOBAL D’ÉVOLUTION DE SON ENTREPRISE.

Un marché vétérinaire sous tension, avec plus d’offres que de demandes. « La principale difficulté dont me font part les vétérinaires praticiens est le manque, voire l’absence de réponses à leurs annonces de recrutement », constate Hélène Villarroya, consultante en gestion d’entreprise et dirigeante d’Adévet. Décalage entre les souhaits des candidats et les profils de postes proposés, recherche de salariat alors que de nombreuses cliniques proposent de la collaboration libérale, demande croissante de contrats de courte durée de la part des candidats, note Gérald Limouzy, qui a co-créé en 2015 le premier cabinet de recrutement du secteur, Axio RH. Et de l’avis de certains des candidats qui sont décrits comme plus passifs dans leur recherche d’emploi. Face à cette réalité complexe, en matière de recrutement dans les établissements de soins vétérinaires, le maître mot aujourd’hui est d’être proactif, mais aussi un minimum adaptable aux exigences des candidats. Pas le choix, indique Pierre Mathevet, consultant en gestion d’entreprises et président de Tirsev : « Il faut se dire que si on ne se donne pas les moyens d’être dans la course, on sera de toute façon perdant. » De plus, le choix d’un candidat par défaut peut entraîner des difficultés, souligne Hélène Villarroya : « Un temps supérieur de formation, des incompatibilités dans les valeurs professionnelles, avec à la clé un possible départ précoce du nouveau collaborateur. »

Travailler son attractivité

Être dans la course, c’est d’abord prendre conscience que recruter est un travail de fond. « Recruter nécessite de se former, de s’inspirer de ce qui se passe ailleurs et de faire évoluer ses pratiques régulièrement. C’est plus une dynamique d’entreprise qu’une technique figée », estime Céline Porret Condamin, présidente de l’association Ergone, qui avait organisé en 2018 un séminaire sur le recrutement. Sur le long terme, c’est un projet global de son entreprise, qui passe par un travail en interne sur la qualité du management, l’ambiance et les conditions de travail, etc., autant de points contribuant à rendre attractif sa structure. « L’attractivité d’une clinique se travaille au quotidien, toute l’année », souligne-t-elle, avec une mise en garde : « En cas d’incongruence entre ce qu’on communique et la réalité, la nouvelle recrue pourrait ne pas rester. » Il ne suffit pas non plus de communiquer sur sa structure uniquement lors d’un processus de recrutement, souligne Pierre Mathevet. Il conseille de prendre des stagiaires, de s’impliquer dans les associations professionnelles de formation continue, sans oublier d’être présent sur le Net et les réseaux sociaux. Bref, d’être visible (connu !), d’entretenir son image de marque (la marque employeur) et sa bonne réputation. Comme le souligne d’ailleurs Céline Porret Condamin en parlant des stages, « le bouche-à-oreille positif reste efficace dans notre profession ».

Le stage, un facteur clé

L’importance de ce bouche-à-oreille, et donc plus globalement de l’entretien de son réseau, le Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL) l’a bien compris. « Le stage est un point clé pour le recrutement, explique Françoise Bussiéras, viceprésidente du SNVEL et membre du groupe de travail Envie de clientèle, qui avait été créé en 2017 par le syndicat. Le fait de prendre des stagiaires régulièrement permet de s’insérer dans un réseau. Cela permet, de plus, de mieux connaître les jeunes vétérinaires et leurs attentes. » Les stages tutorés ont été une des actions soutenues par le groupe de travail. Aujourd’hui, si ce groupe en tant que tel n’existe plus, il a abouti à une création toute récente : un site internet (Stage vet) dédié aux stages vétérinaires, qui sera prochainement mis en ligne. Ce travail a été fait en association avec les écoles nationales vétérinaires. « Le principe du site sera de mettre en relation praticiens et étudiants. Chacun pourra créer son profil, avec ses attentes ou besoins en termes de stage. L’étudiant et le praticien auront également la possibilité de laisser une appréciation, à l’issue du stage, visible par tous. » Outre les stages, Françoise Bussiéras évoque aussi comme leviers possibles de recrutement les remplacements ponctuels d’ASV, ceux en fin de 4e année, ou encore les internats privés. « Il pourrait être intéressant de proposer dans nos cliniques généralistes, des postes en échelon 1 – donc dès la fin de la 4e année et avant la thèse –, voire en échelon 2 – juste après la thèse, avec un bon équilibre entre actes réalisés en autonomie, temps d’observation ou travail en binôme. Ces emplois sont très intéressants pour l’entreprise, car ils lui procurent un vétérinaire opérationnel sur des actes de plus en plus nombreux, et pour le débutant qui acquiert vite son autonomie. Ils permettent de trouver, si besoin en renouvelant ces expériences, son ou sa future équipière », explique-t-elle.

Accompagner

Outre les stages, un autre facteur est tout aussi important aujourd’hui : l’accompagnement des nouveaux salariés. « En sortant de l’école, les jeunes diplômés ne sont pas autonomes donc il faut être prêt à leur consacrer du temps », prévient Françoise Bussiéras. Cela passe par un parcours réfléchi et formalisé d’intégration. Pierre Mathevet préconise « de mettre à disposition un livret d’accueil, dans lequel sont détaillés les points clés à connaître en tant que nouvel embauché : historique de la clinique, bases du règlement intérieur, détails de l’équipe et des hobbies de chacun, bonnes adresses locales, etc. » Il conseille aussi de planifier des entretiens réguliers pendant toute la période d’essai, et pas seulement lorsque l’on veut mettre fin à la collaboration. Il met en garde : « Lorsqu’on a un turn-over important, c’est un signal fort qui doit faire se poser des questions, notamment “est-ce que j’ai consacré suffisamment de temps de management pour répondre aux attentes des nouveaux ?” » Selon lui, une des problématiques actuelles est de garder le personnel. « Je trouve impressionnant le nombre de gens – praticiens et ASV – qui disent vouloir à terme changer de métier. Je pense que c’est assez générationnel, ce qui rajoute un challenge supplémentaire aux managers. Le management du XXIe siècle n’est plus le même que précédemment et doit s’adapter à des exigences croissantes. Le principe est de chercher à décrypter l’autre, ses valeurs, ses croyances, ses envies, pour mieux communiquer et pouvoir le motiver. »

Les nouveaux codes de recrutement, les grands groupes les ont bien compris. Comme l’explique Lucile Frayssinet, vétérinaire consultante en gestion d’entreprise chez Phylum, et qui a consacré sa thèse de fin d’étude à l’évolution des modèles d’affaires vétérinaires, les grands groupes ont développé des formules d’intégration et de formation. « Aujourd’hui, la capacité des cliniques à rester compétitives se joue non plus au niveau du recrutement de clients, mais bien au niveau du recrutement de talents. » Pour exemple, « IVC-Evidensia propose au Royaume-Uni des contrats de deux ans, incluant six jours de formation continue par an. La formation est donc quelque chose d’acquis en rentrant dans le groupe, alors qu’avant c’était une récompense. C’est fondamental aujourd’hui pour les jeunes diplômés. Ces derniers auront aussi une vraie vision de l’évolution de leur carrière. Ils auront la possibilité de participer à la modification des protocoles, de développer des services, etc. » Elle ajoute : « Très souvent, il y a une réticence à former car on se dit qu’on va peut-être former pour rien. Mais il faut se dire que c’est un plus pour l’image de sa structure. À ce sujet, je signale qu’il existe un groupe Facebook dans lequel se partagent notamment les avis sur les structures. Cela montre bien l’importance de développer l’image de son entreprise. » Dans sa thèse, on apprend aussi que le groupe a créé les programmes Vet Refresh et Nurse Refresh qui visent à relancer dans le circuit des praticiens et ASV, des gens qui n’ont pas travaillé depuis plusieurs années.

Bien-être et formation

Les groupes français évoluent aussi sur cette question. Ainsi VetOne, 40 structures vétérinaires, a engagé il y a un an environ deux personnes en charge à temps plein de la politique de recrutement. Le groupe a aussi développé une offre de formation, avec l’accès à des modules en e-learning, une Vet Academy en présentiel deux fois par an depuis 2019, des formations en imagerie et d’autres en lien avec les projets transverses. VetOne encourage et finance également des diplômes. La formation se décline aussi au niveau des directeurs de clinique qui sont sensibilisés à l’importance du management. Car plus que la formation, Steve Rosengarten, le président du groupe, explique bien que le cœur de la solution réside dans le bien-être au travail, qui passe par un travail en équipe, un bon environnement de travail et un management approprié. « Les enquêtes de satisfaction au travail montrent que les gens veulent être dans des structures qui s’intéressent au développement de leurs collaborateurs, de manière absolue. C’est lié à un bon leadership. » En clair, si les salariés se sentent bien, ils restent… et le font savoir : « 80 % de nos postes sont pourvus grâce au bouche-à-oreille. » Lucile Frayssinet souligne bien l’importance d’être bien vu. « Un mauvais avis peut nuire à une clinique pendant très longtemps, et se transmettre de promotion en promotion d’étudiants. Au contraire, le retentissement d’un bon avis est plus court dans le temps. C’est un travail de fond. »

Si les groupes vétérinaires ont des avantages certains, il y a de la place pour tout le monde, souligne Gérald Limouzy. « Les groupes rencontrent aussi des difficultés pour recruter, et ils n’attirent pas forcément tous les profils de candidats, certains recherchent des structures à taille humaine et indépendantes. Je le constate régulièrement dans nos échanges avec les candidats. » Mais pour rester dans la course, encore faut-il appliquer quelques basiques. « Je remarque que les vétérinaires ont tendance à lancer un recrutement trop tardivement, au moment où ils se retrouvent avec une surcharge de travail, au risque de voir se développer des tensions en interne et la destruction de l’esprit d’équipe, regrette Pierre Mathevet. Aujourd’hui, nous avons la chance, au moins pour l’activité canine, d’être sur un marché porteur : avec quelqu’un en plus, c’est générer de l’activité supplémentaire et aussi avoir l’opportunité de développer des nouveaux services. » Prendre le temps de définir le profil recherché et le poste proposé est une étape indispensable, et une décision qui doit être collective. « Quelles compétences recherche-t-on ? Quelles missions lui confier ? Quel impact sur l’organisation actuelle ? Comment va réagir mon personnel, qui aura un moins grand nombre de tâches à effectuer ? Voici quelques-unes des questions à se poser avant de lancer un recrutement, liste Pierre Mathevet. Avec les entretiens, il est intéressant de définir les points pour lesquels il peut y avoir de la négociation par rapport au profil idéal recherché. »

Une opportunité de développement

Hélène Villarroya rappelle les fondamentaux des annonces. « Son annonce est à diffuser sur tous les canaux possibles, le site de la clinique, les réseaux sociaux, via les connaissances, les anciens salariés. Elle doit aussi retenir l’attention dès les premières lignes. En clair, ne pas commencer par un descriptif de la clinique. Il faut aussi aider le candidat à se projeter, en mettant des photos, voire le témoignage d’un salarié. Et puis ne pas oublier de faciliter la réponse : on peut inviter les candidats intéressés à envoyer un premier message sur un réseau social ou par SMS. Ça crée moins de barrières pour le candidat car c’est moins formalisé. » Gérald Limouzy met aussi en garde sur certaines offres vraiment peu attrayantes : « Proposer de travailler les mercredi, samedi et une semaine sur deux pendant les vacances scolaires… Il faut vraiment se dire qu’aujourd’hui le candidat a le choix. Il va donc s’orienter vers la meilleure proposition en adéquation avec ses attentes. Certains vont jusqu’à faire de la négociation salariale. Pour faciliter au maximum la vie du candidat et s’assurer de recruter pour un planning peu attrayant, pourquoi ne pas s’organiser avec les cliniques voisines pour proposer un temps plein par exemple ? » Aujourd’hui, les codes et pratiques ont été inversés : « Une part du recrutement s’apparente à un acte de vente », constate-t-il. Hélène Villarroya prévient : « Il y a une nécessaire adaptation de l’entreprise au salarié plutôt que l’inverse, ça demande une certaine souplesse. Jusqu’à, pourquoi pas, modifier le planning. » Céline Porret Condamin veut être positive : « Certains vétérinaires sont en détresse face à la pénurie de candidats, mais cette problématique touche de nombreux secteurs professionnels. Ces difficultés sont l’opportunité d’améliorer sa marque employeur en travaillant sa stratégie globale d’entreprise, ce qui sera bénéfique pour sa clinique et son équipe. »

Un bouche-à-oreille positif

TÉMOIGNAGE

DIDIER CHRISTOPHE (A 99)

Vétérinaire canin1 dans les Bouches-du-Rhône

« Je suis associé dans un ensemble d’établissements dédiés aux urgences, et ouverts uniquement les nuits, week-ends et jours fériés. Cela ne nous empêche pas d’être attractifs et de recevoir régulièrement des candidatures spontanées. Cela s’explique d’abord par le fait que nous proposons un travail en équipe, avec un haut niveau d’équipement, une rémunération attractive et une formation continue. Rien à voir avec la pénibilité du système d’urgences à l’ancienne, où on enchaînait nuits et journées de travail ! Nous sommes aussi particulièrement attentifs à maintenir une bonne ambiance au sein de l’équipe. À ce sujet, cela fait deux ans que nous sommes labellisés Happy at work. De plus, nous cherchons maintenant à recruter des profils de managers de clinique. Au final, nos meilleurs recruteurs s’avèrent être nos salariés ! »

1. Vétérinaires 2 Toute urgence, à Marseille.

UN RECRUTEMENT À L’ÉCHELLE EUROPÉENNE

« Beaucoup de nos clients (cliniques vétérinaires) privilégient l’embauche de diplômés provenant des écoles françaises. Sauf qu’actuellement, ces profils sont limités », constate Gérald Limouzy, cofondateur du premier cabinet de recrutement du secteur, Axio RH. Cette réalité a été pointée du doigt par plusieurs interviewés. Ainsi, Lucile Frayssinet, vétérinaire consultante en gestion d’entreprise chez Phylum, insiste sur l’importance de se défaire d’un certain nombre de préjugés sur les diplômés étrangers : « Aujourd’hui, on assiste à une européanisation des parcours de formation, donc du recrutement. Il faut s’adapter à ces nouveaux profils. On ne peut plus se permettre de ne recruter que des profils des écoles françaises, sinon on divise par deux nos chances de recruter. » Elle appelle à « saisir le talent d’une personne et lui permettre de le développer. » Pour Hélène Villarroya, consultante en gestion d’entreprise et dirigeante d’Adévet, « avec ces vétérinaires, il faut envisager un autre type d’accompagnement. Des choses toutes simples, comme présenter l’organisme qui s’occupe des identifications et la manière de procéder. Ne pas le savoir n’est pas grave en soi, mais l’entreprise a intérêt à s’en occuper. »

Améliorer les conditions de travail

TÉMOIGNAGE

FRÉDÉRIC DECANTE (N 87)

Vétérinaire mixte1 en Lozère

« Avec l’arrivée de ma nouvelle associée, il y a un an, nous avons décidé d’améliorer les conditions de travail, ce qui permet de rendre la clientèle plus acceptable pour de nouvelles recrues. Depuis un an, nous partageons nos gardes avec une clinique voisine. Cela fonctionne très bien. Depuis le printemps dernier, nous avons diminué les plages horaires de consultation de la clinique. Désormais, nous n’acceptons les prises de rendez-vous que jusqu’à 18 h, mais sommes disponibles au téléphone jusqu’à 19 h pour gérer les urgences de dernière minute, afin d’éviter qu’elles ne basculent sur le service de garde. Nous avons aussi créé un site internet avec une page dédiée au recrutement, sur laquelle nous avons récemment posté une annonce qui décrit très précisément les conditions de travail, et illustrée de photos de notre belle région. Cette page est accessible à tout le monde. Il y a aussi une page dans laquelle nous détaillons nos valeurs. C’est important, car vu le nombre de praticiens en recherche de candidats, on sent bien qu’il faut se singulariser, sans pour autant vendre du rêve. L’annonce est également diffusée par tous les canaux habituels de diffusion, mais uniquement numériques, et aussi via les contacts que peut avoir ma jeune collègue. »

1. Cabinet vétérinaire, à Banassac.

Faire vivre ses valeurs au quotidien

TÉMOIGNAGE

GRÉGORY SANTANER (N 99)

Vétérinaire manager dans deux cliniques canines1 en Bretagne

« Nous avons récemment fait évoluer nos pratiques de recrutement, avec des entretiens d’embauche auxquels participent les associés, et aussi des salariés, que ce soient les auxiliaires ou les vétérinaires. Bien que chronophage, l’expérience s’est avérée très enrichissante, car chacun peut poser ses questions, et voir si cela pourra coller ou pas au sein de l’équipe. Cette étape du recrutement fait suite à un premier entretien que je mène tout seul, durant lequel j’évalue si le profil du candidat est compatible avec les valeurs de l’entreprise. J’y aborde aussi les questions de rémunération, de conditions de travail, etc. Mais un recrutement ne se limite pas à ces aspects, encore faut-il avoir des candidatures. Pour cela, il est important d’être proactif, de travailler l’image et la visibilité de sa structure, et bien sûr de faire vivre ses valeurs au quotidien. Il faut être sincère dans sa démarche. »

1. Anicoon vétérinaires, à Ploemeur et Larmor.

Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr