LA VIE D’APRÈS - La Semaine Vétérinaire n° 1858 du 12/06/2020
La Semaine Vétérinaire n° 1858 du 12/06/2020

CARNET DE BORD

FAIRE FRONT AU COVID-19

Depuis le déconfinement, l’activité des vétérinaires reprend peu à peu son cours. Son cours “normal” ? Nos confrères Frédéric Decante et Sylvain Balteau racontent comment ils vivent cette nouvelle période.

SURRÉEL EST NOTRE RÉEL

On parle de certaines chansons obsédantes comme de vers d’oreille, des mélodies dont le souvenir entête. Les peintures de Magritte relèvent du même processus visuel : elles laissent un souvenir obnubilant et accaparant. On sait d’elles qu’elles sont surréalistes, adjectif singulier mis au pluriel que notre sens commun utilise sans trop le situer dans l’histoire de l’art, notre formation nous plaçant plus près d’Arago que d’Aragon. Beaucoup de ces peintures du maître de l’absurde évoquent des paysages et plusieurs représentent des fenêtres. Or, quel plus bel objet symbolique que la fenêtre pour parler du déconfinement post-Covid-19 ! Tout n’est pourtant pas simple, car quand Magritte représente une fenêtre, il nomme l’œuvre par deux fois La Condition humaine.

Notre métier de vétérinaire nous offrirait-il une fenêtre sur le monde à la manière de Magritte, un regard sur la condition humaine ? En tous les cas, il nous permet de voir un paysage complexe plein d’énigmes, qui offre un point de vue fixe sur un monde, trop plein d’un sentiment d’incompréhension, de quelque chose qui ne tourne pas rond, une incohérence généralisée nous plongeant tout à la fois dans l’onirisme et dans l’incrédulité. Prenons ce qui nous est donné à voir à travers le prisme des masques chirurgicaux (maintenant masques grand public) et de leur disponibilité. C’est ainsi que, début mars, il n’était plus possible d’en commander en centrale et nous étions confrontés à une indisponibilité, voire à un appel des professionnels de santé à faire table rase des stocks vétérinaires. Puis ce fut la communication gouvernementale excluant la nécessité du masque tant que l’on suivait les gestes barrières, gestes barrières dont nos instances officielles nous faisaient recommandation. Vinrent alors le temps de la carence, des tutoriels pour réaliser des masques à partir d’une serviette de table en papier, des vols et cambriolages de pharmacies et du scandale dénoncé par les médias du manque de masques, de l’incurie de l’État, du mouvement social de l’industrie du textile pour produire des masques de substitution, de leurs tests au ministère de la Défense, de l’impossibilité pour chacun de disposer de ce sésame sanitaire, la caverne d’Ali Baba en guise de nouvelle centrale ! Puis le système D a basculé le jour J : l’objet est revenu, patiemment, prudemment, au point d’être avant le 11 mai distribué systématiquement à l’ensemble des habitants par les mairies, par les départements, par les régions, par les pompes à essence et, ultime dénouement, par nos centrales.

La première semaine qui s’ensuivait, le geste se mêlait à la parole crachotante et nos clients le portaient sans rechigner pour venir dans le cabinet. Mais avouons que son port n’est pas des plus agréables : un bout de tissu tenu pas deux élastiques à pyjama ne s’affiche pas comme l’étoffe des héros, il éreinte la diction, il atténue la compréhension, il coupe la respiration et rend anonyme l’être le plus cher. On comprend que le masque vénitien couvre le haut du visage plutôt que le bas, et demain j’enlève le bas ! Conséquence, il n’a pas fallu attendre longtemps ; la deuxième semaine du déconfinement, l’usage s’est relâché et la population a commencé à bouder comme un enfant boude son cadeau de Noël tant voulu, tant quémandé, tant vanté par les promoteurs publicitaires, par les spécialistes es media.

Nous avons vu de plus en plus nos clients tenter le coup, rentrer sans masque, ultime acte de déraison, rébellion extrême contre les valeurs reçues, attitude que je dirais surréaliste, geste qui en deviendrait artistique car performatif. Alors prenons le temps de regarder, chacun d’entre nous, à travers nos modestes fenêtres quand bien même seraient-elles professionnelles. Prenons ce que l’on voit comme des œuvres d’art dénuées peut-être d’une raison simple à comprendre, témoin d’un monde surréaliste en mutation. L’artiste dit le monde, ne l’explique pas et retenons bien le titre de l’œuvre : la condition humaine. Avant d’être surréaliste, l’art vétérinaire est avant tout un bon dada.

Frédéric Decante est praticien rural en Lozère. En parallèle, il mène une activité de photographe professionnel.

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