DE NOUVEAUX DÉFIS AU MENU DE L’ÉLEVAGE DE DEMAIN - La Semaine Vétérinaire n° 1857 du 05/06/2020
La Semaine Vétérinaire n° 1857 du 05/06/2020

VIANDE CELLULAIRE, VÉGÉTALE…

PRATIQUE MIXTE

Auteur(s) : CLOTHILDE BARDE

À l’issue de la semaine de l’agriculture de Nouvelle-Aquitaine, des perspectives d’avenir pour l’agriculture, notamment pour l’élevage, dans le contexte postcrise du Covid-19, ont été évoquées. Le secteur devra en particulier faire face aux changements d’habitudes alimentaires des consommateurs.

Il faut penser l’indépendance alimentaire à l’échelle de l’Europe (…) grâce à la politique agricole commune (PAC), notamment », a indiqué Jean Viard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à l’occasion de la semaine de l’agriculture de la Nouvelle-Aquitaine1, qui s’est déroulée du 18 au 20 mai. En effet, à l’aune de la sortie de crise sanitaire mondiale due au Covid-19, l’agriculture a montré toute son importance en France et en Europe. Pour répondre aux grands défis auxquels l’élevage sera confronté à l’avenir (changement climatique, bien-être animal, maintien de la biodiversité, alimentation sûre et de qualité, etc.), plusieurs pistes ont été évoquées comme la production à grande échelle de “viande cellulaire” ou de substitut végétal à la viande.

Un marché en forte progression

Ainsi, la foodtech, qui s’intéresse à l’innovation par le développement d’aliments comparables aux protéines d’origine animale, offre aujourd’hui de nombreuses solutions alternatives aux produits laitiers, aux œufs, à la viande, au poisson et même au foie gras, selon Jérémie Prouteau (DigitalFoodLab). « Cet écosystème se développe de plus en plus, avec un investissement mondial actuel du secteur qui atteint plus de 2 milliards de dollars », a-t-il assuré. Les produits d’origine végétale (“viande végétale”) proposés aux consommateurs sont déjà nombreux et la “viande cellulaire” semble suivre le même chemin avec un décalage de 5 à 10 ans. En effet, les premiers travaux publics de recherche sur de la viande cultivée à partir de cellules souches datent de 2013 aux Pays-Bas, puis des entreprises privées ont pris le relais, notamment aux États-Unis. « Au niveau européen, ces produits agroalimentaires représentaient d’ailleurs 30 % des investissements en 2019, et l’année 2020 semble suivre la même tendance », a-t-il ajouté, en précisant que « selon les projections, d’ici 2040, la croissance de ce marché sera constante et la “viande cellulaire” sera davantage plébiscitée par le consommateur que la viande traditionnelle ».

Vers une disparition de l’élevage ?

Cette estimation amène donc à s’interroger sur l’avenir de l’élevage. Comment les éleveurs pourront-ils s’adapter à ces changements d’habitude alimentaires ? À terme, cette offre pourrait-elle remplacer la totalité des produits issus de l’élevage ? Selon les intervenants, il semblerait que ce ne soit pas si simple. En effet, même si sur 10 ans les chiffres ont montré une baisse de 12 % de la consommation de viande en France2, les “nouveaux consommateurs” ne représentent que 5 % des Français et ce sont principalement les plus jeunes générations (12 % des 18 à 34 ans), selon Jérémie Prouteau. De plus, comme l’a ajouté Nathalie Rolland, cofondatrice de l’association Agriculture cellulaire France, « même si ces produits sont développés pour améliorer le bien-être animal (moins d’animaux abattus), tout en diminuant les répercussions environnementales (réduction des émissions de gaz à effet de serre) et en apportant des bénéfices pour la santé publique (absence d’antibiotiques, réduction des risques de zoonoses, etc.), il existe toutefois aujourd’hui beaucoup d’incertitudes quant à la capacité de production à grande échelle ». En outre, comme l’ont souligné deux éleveurs de ruminants interrogés, Pascal Le Rousseau et Anne-Cécile Suzanne, l’élevage a aussi certaines vertus. « D’un point de vue environnemental, les élevages en plein air sont utiles, explique l’éleveuse. Ainsi, 1 m2 de prairie, par exemple, amène plus de biodiversité que 100 m2 de forêt ». Sans oublier qu’il existe tout un écosystème culturel autour de la production de viande. D’ailleurs, comme l’a souligné Jean-Louis Perraud, directeur scientifique adjoint à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), « c’est une illusion de considérer que l’élevage pourrait totalement demain. Tout d’abord, pour une question de bon sens : qu’en serait-il du devenir des surfaces consacrées aux élevages, notamment les zones de montagnes où les ruminants peuvent transformer la biomasse ? » De plus, la forestation qui s’ensuivrait augmenterait le risque d’incendie, selon lui. L’exemple de la transformation de la plaine de Niort (Deux-sèvres) en plaine céréalière en témoigne, car elle s’est accompagnée d’une perte de biodiversité animale et végétale et a engendré des difficultés beaucoup plus importantes que lorsqu’il y avait des élevages. Par ailleurs, l’élevage a un rôle indispensable dans la fertilisation des sols et dans les transferts de matière organique entre zone de prairie et de culture. Enfin, son rôle économique n’est pas négligeable en France.

Une refonte des systèmes d’élevage

Par conséquent, même si les substituts de produits d’origine animale apportent de nouvelles possibilités de diversification alimentaire, il s’agit de produits complémentaires à l’élevage, qui devra évoluer et progresser vers davantage d’extensif, selon Jean-Louis Perraud. Toutefois, comme l’a observé Anne-Cécile Suzanne, « les consommateurs réclament de plus en plus un élevage vertueux extensif, mais dans leurs comportements de consommation globaux, ils sont contradictoires car ils mangent de plus en plus de viande hachée et transformée, par exemple ». Elle en conclut que les élevages intensifs ont donc leur place pour répondre à certaines demandes de consommateurs. C’est pourquoi, pour améliorer les systèmes d’élevage intensifs, ils pourraient, selon Jean-Louis Perraud, se tourner vers un système de couplage avec le végétal, en diversifiant les cultures pour avoir des biomasses diverses reconverties en alimentation pour l’homme. Un système circulaire de polyculture-élevage, avec une grande rotation et une grande diversité dans les cultures, une préservation des prairies, un épandage pour valoriser le fumier, devrait être généralisé, a ajouté Anne-Cécile Suzanne. « Cependant, l’élevage de demain n’est pas celui qui est idéal sur le papier, c’est au consommateur de le dessiner. »

1. www.bit.ly/2XEHMrM.

2. www.bit.ly/3dc60A4.

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