« UN CHANGEMENT DE PARADIGME EN CANCÉROLOGIE » - La Semaine Vétérinaire n° 1854 du 15/05/2020
La Semaine Vétérinaire n° 1854 du 15/05/2020

PRATIQUE CANINE FÉLINE NAC

CLAIRE BEAUDU-LANGE EST VÉTÉRINAIRE1 ET PRÉSIDENTE DU GROUPE D’ÉTUDE EN ONCOLOGIE DE L’ASSOCIATION FRANÇAISE DES VÉTÉRINAIRES POUR ANIMAUX DE COMPAGNIE. ELLE REVIENT POUR NOUS SUR L’USAGE DE CE NOUVEAU MÉDICAMENT.

Les essais cliniques reposent sur les critères Recist2 pour évaluer l’efficacité du traitement. Est-ce suffisant ?

Il s’agit de mesurer et de suivre la taille des tumeurs solides. Quand la mesure d’un mastocytome est stable ou diminue, c’est un critère positif de réponse au traitement pour les thérapies ciblées, par exemple. Lorsque la tumeur disparaît en une à deux injections de Stelfonta, c’est que le traitement est efficace localement. La question à se poser est celle du grade, lui-même lié au risque métastatique. Un grading cytologique peut être obtenu par cytoponction. C’est une méthode récente, avec peu de recul. La concordance entre le grade cytologique et le grade histologique est imparfaite.

Pourrait-on alors réaliser une biopsie punch avant d’envisager un traitement ?

Un grading obtenu sur de petites biopsies peut ne pas être entièrement représentatif et minorer l’agressivité. Après une biopsie, n’oublions pas qu’il faudra bien attendre une cicatrisation complète pour injecter Stelfonta, afin d’éviter une fuite du produit après l’injection.

Nous ne disposons pas d’étude comparative. Comment faire le bon choix de traitement ?

Il me semble primordial de continuer à privilégier la chirurgie en cas de bilan d’extension négatif, quand elle est possible, à condition de pouvoir opérer en profondeur, avec des marges larges adaptées au grade. Mais typiquement, pour certains endroits difficiles d’accès en chirurgie, comme les parties distales des membres ou la truffe, Stelfonta apparaît très intéressant. Le choix thérapeutique dépend de la motivation des propriétaires, du coût, des contraintes et des objectifs de soins et doit toujours se faire après discussion et consentement éclairé.

Pourquoi proposer ce traitement à la place des inhibiteurs de tyrosinekinases, pour lesquels nous avons davantage de recul ?

Comme pour Stelfonta, ces traitements sont indiqués pour les tumeurs non résécables. L’autorisation de mise sur le marché (AMM) de Stelfonta ne dépend pas du grade, comme le Masivet et Palladia qui ont une AMM pour les grades II ou III selon Patnaik. Mais son utilisation requiert absolument un bilan d’extension négatif à distance. Les inhibiteurs de tyrosine-kinases, provoquent des effets secondaires, leur prescription implique un suivi rapproché et un traitement prolongé. Ils sont intéressants sur les tumeurs locales invasives et ont une action à distance sur les métastases : Stelfonta ne les remplace donc pas, mais offre l’opportunité de traiter en une ou deux injections une ou plusieurs tumeurs de moins de 8 cm3 non métastasées, en remplacement d’un geste chirurgical, en respectant la dose maximale.

Que pensez-vous de la cicatrisation par seconde intention qui se fait à l’air libre, et sans antibiotiques en première intention ?

J’ai été surprise, mais d’après les retours du laboratoire, cela n’a pas l’air de poser de problème. Néanmoins, le processus de cicatrisation passe par des phases suintantes, avec une plaie malodorante et douloureuse. Il faudra donc bien prévenir les propriétaires en amont et s’assurer d’une analgésie efficace.

Que faire après un traitement avec Stelfonta ? Quel discours tenir au propriétaire ?

Il faut continuer la surveillance de l’animal, au niveau local et de la zone ganglionnaire. Avec ce traitement, nous ne sommes pas à l’abri de l’apparition de métastases, si la tumeur initiale présentait déjà des figures d’emboles, ce qu’une analyse cytologique seule ne peut révéler.

Ce médicament vous semble-t-il ouvrir de nouvelles opportunités de traitement pour la cancérologie vétérinaire ?

Il va entrer dans notre arsenal thérapeutique pour les mastocytomes de petite taille non métastasés qui auraient impliqué une chirurgie délabrante. À bien des égards, cette molécule change le paradigme qu’on avait en cancérologie. Cela nous oblige à nous affranchir de la connaissance du grade avant de traiter. Ce sera un apprentissage à faire, pour le positionner rigoureusement dans la chaîne de soins.

Au vu des études présentées par le laboratoire sur les mélanomes buccaux, je pense que cette molécule pourrait aussi être une belle opportunité dans le cadre d’autres tumeurs. J’attends les résultats à venir avec impatience.

1. Certificat d’études approfondies vétérinaires de médecine Interne et PhD en neurosciences et pharmacologie. Absence de conflit d’intérêts.

2. Response evaluation criteria in solid tumor.

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