LA VIE PENDANT LA CRISE - La Semaine Vétérinaire n° 1849 du 10/04/2020
La Semaine Vétérinaire n° 1849 du 10/04/2020

CARNET DE BORD

FAIRE FRONT AU COVID-19

Auteur(s) : FRÉDÉRIC DECANTE

Deux vétérinaires praticiens, Frédéric Decante et Sylvain Balteau, nous livrent leurs émotions face à une crise majeure qui impacte bien plus que la vie professionnelle.

TE SOUVIENDRAS-TU ?

Je ferme les yeux… j’essaye de me souvenir… Cela me revient, un peu… à peine. Je me souviens du sentiment frustre de l’épidémie que l’on ne maîtrise pas. Je me souviens de Gérard Larcher entendu dans la voiture, entre deux visites, demandant le maintien des élections municipales : de ses cours d’épidémiologie se souvient-il ?… Je me souviens de la recherche d’informations sérieuses glanées ici et là, de ces fakes déblatérés au plus haut du plateau de l’Aubrac. Je me souviens de la crédulité des clients sur les gestes barrières, des explications que j’en donnais. Je me souviens me sentir à ma place pour expliquer… Je ferme encore les yeux et je me souviens… ah oui, l’annonce du confinement. C’est un peu trouble, mais je me souviens de la décision collective de notre équipe de ne plus recevoir plus d’une personne à la fois, d’imprimer toutes les recommandations et de les coller à la fenêtre, de compter les masques chirurgicaux, une boîte et demie, peut-être deux… Plus possible d’en avoir en centrale.

Je me souviens, mais cela est trouble, de la déferlante des gens pas encore vus, sans doute pas encore pris, venant chercher de l’aliment pour chiens, pour chats. Les consignes contradictoires, je ne m’en souviens plus. Ô combien aime-t-on la liberté quand tout va bien, ô combien aime-t-on la directive quand tout va mal : il en va d’elle comme d’une bouée, on s’y attache prêt à dériver, prêt à attendre d’être par l’autre sauvé. La bouée était de nous dire de fermer et d’assurer notre permanence de soins. Le bouchon pouvait flotter. Mais le mail de la DDCSPP est venu dégonfler la bouée : il fallait se souvenir que l’on devait avant tout nager… seuls, nager ! Je ferme un peu plus les yeux. Je me souviens d’une allocution présidentielle.

Tout le monde allait être soutenu, personne n’allait y perdre. Une autre bouée économique si chère, bien chère. Comment tout cela pouvait-il être payé ? Je me souviens de la discussion entre tous, employés, ASV, vétérinaires associés ou salariés. Peu de mots pour savoir qui partait en congés pour garde d’enfants, qui allait travailler chez lui, qui restait. Je me souviendrai du mot « bureaucrate » entendu à la radio et qui raisonna en moi : « bureaucrate », « technocrate », voilà des mots datés… Je me souviens avoir susurré timidement le mot « télécrate », celui qui peut télétravailler, fracture médicale et sociale…

Je me souviens précisément de l’escabeau sur lequel il m’a fallu monter. Là, tout en haut, une petite boîte en carton, poussiéreuse et l’onomatopée, ce « ouais » général car là était bien notre trésor, si peu de masques périmés. L’influence de l’influenza. Les grippes exposent les soignants au regard des passants. Tout le monde se souvient, se souviendra de l’acronyme FFP2, mais personne ne se souvient de ce que veut dire FFP2. Je me souviens de l’ambulancier du village venu demander des protections pour lui, pour ses collègues parce que rien, décidément ils n’avaient rien. Il a bien fallu partager. Je me souviens de la nuit du 16 au 17 mars, de garde, les voitures roulaient sur l’autoroute ; autant de véhicules qu’une nuit du 4 août.

Fallait-il que les Franciliens voient en un confinement la fin de leurs privilèges ? Au moins celui d’avoir eux seuls de bons médecins ?… Je me souviens du gendarme qui arrêta ma collègue vétérinaire pour lui demander ses papiers en même temps que son caducée et pour lui dire qu’il regrettait que l’ovariectomie de sa chatte ait été repoussée. Je ne veux plus me souvenir de ce soir, dernière visite, une visite en extraction forcée par le propriétaire pour quelque chose de si peu d’importance et de ce chat posé dans sa boîte ; devant moi, par terre parce que le propriétaire m’avouait en même temps que lui-même avait peut-être des premiers signes… Je m’en souviendrai… mais se souvenir, c’est savoir un peu… Ce jour, il faut prédire. Prédire, par définition, c’est savoir trop peu.

Frédéric Decante est praticien rural en Lozère. En parallèle, il mène une activité de photographe professionnel.

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