CAPITAUX ÉTRANGERS : L’EFFET DOMINO - La Semaine Vétérinaire n° 1839 du 31/01/2020
La Semaine Vétérinaire n° 1839 du 31/01/2020

DOSSIER

Auteur(s) : FRÉDÉRIC THUAL

SOULAGÉES PAR L’APPUI D’ANICURA ET D’IVC EVIDENSIA, LES CLINIQUES INTÉGRÉES ACCÉLÈRENT LEUR MÉTAMORPHOSE. UN AN APRÈS L’ARRIVÉE DES GROUPES SUÉDOIS ET BRITANNIQUE, LE PAYSAGE VÉTÉRINAIRE FRANÇAIS SE RECOMPOSE AVEC L’ÉMERGENCE DE NOUVEAUX MODÈLES, SOUS L’ŒIL ATTENTIF DES FONDS D’INVESTISSEMENT…

Nous sommes dans un flux. D’ici 18 à 24 mois, le paysage vétérinaire français aura totalement changé », estime Steve Rosengarten, PDG du réseau VetOne. Avec 25 cliniques, c’est aujourd’hui le plus grand réseau français. Jusqu’à quand ? Depuis la venue d’Anicura et d’IVC Evidensia sur le territoire l’an dernier, la recomposition est en route. « Pour nombre de structures, la question n’est plus de savoir si elles doivent intégrer un groupe, mais lequel et quand », observe Patrick Govart, directeur d’IVC Evidensia France. Début décembre, le groupe britannique absorbait deux nouvelles cliniques à Crépy-en-Valois (Saint-Thomas) et à Boulogne-sur-Mer (Opal’Vet). Deux structures venues s’ajouter à la clinique du Val de Gally à Villepreux (encadré page 35) et à la clinique de référés Oncovet, à Villeneuve-d’Ascq (Nord), première prise d’IVC Evidensia, en fin d’année 2018. De nombreuses cliniques et centres hospitaliers vétérinaires (CHV) ont été visités. « Et l’intérêt va au-delà de nos espérances. L’appétence à rejoindre un groupe a évolué. Il y a deux ans, nous n’aurions certainement pas eu le même accueil », constate Patrick Govart.

« Un groupe force de proposition »

Au-delà de ces quelques acquisitions, cette année1 s’est surtout traduite par la formalisation de la structure “support” et la mise en place de services. Chez IVC Evidensia comme chez Anicura. « Evidensia France, c’est aujourd’hui dix personnes qui se consacrent à la comptabilité, à la gestion des ressources humaines, au marketing et au digital, aux achats, aux réseaux sociaux, aux fonctions supports des cliniques… », détaille Patrick Govart. Principales attentes des cliniques ? L’aide au recrutement, la prise en charge de tâches administratives, de meilleures conditions de travail, l’accès à une palette de services et continuer à être décisionnaire dans la structure. « Nous leur évitons l’incertitude de la transmission de leur outil de travail à une époque où il est de plus en plus difficile de trouver de jeunes vétos associés », observe le patron d’IVC Evidensia France. « C’est un confort énorme pour une structure de notre taille », se satisfait François Serres, 41 ans, coassocié à Oncovet, dont la fragilité financière et les nécessaires investissements à réaliser pour rester compétitif provoquaient des pics de stress. « Nous avions besoin de soutien et d’investir dans du nouveau matériel. C’était les banques ou un autre système… Nous avons bien accroché avec Evidensia, dont l’intervention ne se limite pas à un avis comptable. Le groupe est aussi force de proposition », ajoute Jérôme Benoit, 39 ans, spécialiste en imagerie médicale dans la même structure. « Nous avons pu investir dans un échographe, recruter une ASV… Nous avions besoin de ça, mais rencontrions des difficultés à le mettre en œuvre. Et il n’y a eu aucune tentative pour s’immiscer dans l’activité clinique », témoigne François Serres, satisfait aussi de pouvoir développer une résidence de spécialistes en chirurgie, radiothérapie et médecine interne en plus de l’imagerie, qui donneront lieu à publications et permettront donc d’accroître la visibilité de la clinique. « Côté rémunération, mon salaire n’a pas baissé, au contraire. Je ne fais plus 12 heures par jour, je n’emporte plus de travail à domicile, et je suis obligé de compter mes heures, ce que je ne faisais pas auparavant. Globalement, je vis mieux et je dors mieux ! »

Un œil extérieur salvateur

Non loin de là, autre lieu, autre bannière, le centre hospitalier vétérinaire Nordvet à La Madeleine (Nord), intégré au groupe Anicura, savoure, lui aussi, sa lune de miel. « Avec un effectif de 50 personnes, la gestion des ressources humaines et les recrutements étaient devenus chronophages et une vraie problématique », reconnaît Bertrand Pucheu, l’un des associés. Pour la clinique qui vient d’acter des travaux de reconfiguration de ses locaux (salle du personnel et salle de consultations), il s’agira de recruter trois vétérinaires dont un spécialiste en imagerie médicale et quatre ASV en 2020. Anicura, qui vient de se doter d’une directrice des ressources humaines, devrait l’y aider. Avec cinq cliniques – Nordvet, Zebrasoma à Strasbourg (Bas-Rhin), Saint-Roch à La Rochelle (Charente-Maritime), et dernièrement Pommery à Reims (Marne) et VetRef à Angers-Beaucouzé (Maine-et-Loire) –, le groupe suédois a pris position. « Nous avons structuré le réseau, favorisé le dialogue entre les cliniques et fait monter en puissance l’équipe support aujourd’hui composée de six personnes », indique Pierre Tardif, directeur d’Anicura France. Si les premiers venus ont parfois eu l’impression d’essuyer les plâtres, l’organisation de “business forums” réguliers, où chacun peut exposer ses problématiques et bénéficier des bonnes pratiques mises en place ailleurs, permet de dessiner de nouvelles perspectives. « Une dimension que nous n’avions pas forcement prise en compte et qui nous amène un œil extérieur et des solutions », observe le responsable de Nordvet, où l’opportunité a été donnée à deux assistantes en chirurgie de se former au Danemark.

Une équipe remotivée

À la clinique Saint-Roch de La Rochelle, la mise en route du projet d’agrandissement de 800 m2 (salle de consultation, accueil client, salle d’attente, urgence, etc.), validé par Anicura, a remotivé l’équipe. « Elle a retrouvé la confiance, s’implique et propose des idées », constate Julien Charron, devenu directeur de projet. Un rôle d’interface entre le groupe et la clinique qu’il apprécie. « Ce n’est pas la même chose quand il s’agit d’aller négocier avec les banques », confie-t-il. Chaque clinique bénéficie de conditions négociées auprès des centrales d’achats et du programme d’amélioration de la gestion des soins Qualicura (de l’accueil à la chirurgie) et de la gestion des événements (Apsis) pour engager une démarche d’amélioration en continu. « En plus de la création de nouvelles activités (IRM, scanner, etc.) et de nouveaux services, Anicura veut être un catalyseur en donnant accès à un réseau de 300 cliniques », indique Christophe Malet, directeur médical d’Anicura.

Des propositions alternatives

Si les acquisitions n’ont sans doute pas été aussi rapides qu’escompté, le coup de semonce a incité d’autres modèles à émerger ou à se renforcer. à l’instar de VetOne, qui cible les cliniques généralistes de quatre vétérinaires et plus où les dirigeants détiennent 15 % du capital de leur clinique tout en retrouvant une communauté. Longtemps montrée du doigt, l’enseigne devient une solution alternative. « Car, chez nous, le vétérinaire a son mot à dire sur le développement du groupe. Mais c’est bien que les vétérinaires aient le choix. Avant, nous étions un peu seuls à être novateurs, et c’était facile de dire non. Aujourd’hui, les vétérinaires se disent qu’ils vont quand même passer un coup de fil à VetOne ! », observe Steve Rosengarten. « Pour l’heure, les vétérinaires ont beaucoup focalisé sur la transaction, au point que l’on commence à voir des regroupements pour mieux se vendre. Le prix des cliniques augmente, mais quand les investisseurs paient cher, ils veulent de la rentabilité. Les vétérinaires devraient plutôt réfléchir en matière de projet », met en garde le dirigeant de VetOne.

VetFamily, un nouveau venu

Au cours de l’été, le groupe suédois VetFamily a attiré dans ses filets les groupements d’intérêt économique (GIE) Bourgelat et Pick and Go. Deux belles prises qui permettent à la première centrale de référencement en Europe de compter 2 378 cliniques fin 2019. Deux fois plus qu’en 2018 ! Après avoir raflé 1 000 cliniques en Allemagne en 2018, capté près de 500 adhérents en France, VetFamily va débouler en Espagne. D’un pays à l’autre, les modèles diffèrent. « Ici, en France, la stratégie est différente. Il ne s’agit pas d’acquisition mais d’un rattachement à une communauté. Chaque clinique reste indépendante », reconnaît Xavier Rosso, cet ex de Nestlé recruté par VetFamily pour son savoir-faire dans le management de communautés et pour diriger la filiale française. « Pour rester compétitif, il fallait être plus gros et plus structuré. Nous sommes face à des gens qui ont des moyens très importants. Le paysage va changer à vitesse grand V. Il faut se pérenniser ou l’on risque de disparaître. Ce qui nous a intéressés, c’est la dimension européenne du groupe implanté sur sept pays », témoigne Vincent Pouillaude, cofondateur du groupement Bourgelat, désormais en charge de la formation pour VetFamily, qui promet accompagnement et services. à l’occasion de cette fusion, seule une dizaine de cliniques adhérentes n’auraient pas suivi. La plupart pour départ en retraite. Deux pour rejoindre les “corporates”. « Un moindre mal. Mais le risque existe », estime Xavier Rosso.

Un marché encore fragmenté

Pour Nicolas Fevrier, cofondateur de la centrale de référencement Clubvet, ces grandes manœuvres ne sont pas sans danger pour les GIE. « La fuite d’adhérents est toujours un risque. Rejoindre un groupe peut certes paraître confortable en se délestant de la problématique des ressources humaines, de l’administratif ou de la négociation des achats, mais si l’amélioration des process et des conditions d’exercices peuvent permettre de multiplier par deux les résultats, les salaires ne feront pas cette culbute. Aller dans ces structures, c’est aussi perdre de sa responsabilité. C’est un choix ! », observe Nicolas Fevrier. « Pour perdurer, les GIE doivent aussi anticiper et se professionnaliser. Un GIE qui n’interviendrait que pour les achats n’a pas d’avenir. » Autour d’un logiciel métier, de Clubvet Croissance, du site de vente en ligne Clubvet Shop, de Clubvet Assurances, et d’un magazine maison, Passion Véto, distribué en clinique, le groupe a développé un ensemble d’outils pour devenir un véritable hub de services. « C’est bien plus qu’un GIE. Si l’on veut que les tâches des ASV soient moins ingrates et pouvoir embaucher de jeunes vétérinaires, il faut être sexy. C’est une autre forme d’organisation adaptée aux praticiens qui tiennent à évoluer tout en conservant leur indépendance. Aujourd’hui, le potentiel des cliniques vétérinaires est très mal exploité. C’est pourquoi les fonds de pension viennent sur un marché où, finalement, avec un peu de méthodologie, les chiffres d’affaires et les marges peuvent être augmentées assez simplement », souligne Nicolas Fevrier.

Quel qu’il soit, le marché vétérinaire français semble encore très – trop ? – fragmenté aux yeux des investisseurs. « Tous l’observent comme une opportunité, au même titre que les secteurs du nettoyage ou de la pharmacie, sans trop savoir, d’ailleurs, s’ils doivent y aller ou pas. D’une part, le marché leur semble attractif mais insuffisamment structuré et, d’autre part, parce que le jour où ils vont y aller, ils veulent être sûrs que les plus gros fonds susceptibles de les racheter seront, effectivement, partants », observe un consultant international, spécialisé dans le conseil de fonds d’investissement en Europe. Les financiers de VetPartners auraient, eux, tranché. Le groupe britannique est attendu dans l’Hexagone en 2020.

LA NOUVELLE VIE DE LA CLINIQUE DU VAL DE GALLY

Modeste mais attractive par son implantation aux abords de la plaine de Versailles, la clinique vétérinaire de Villepreux (Yvelines) a intégré le réseau IVC Evidensia en juillet dernier. Faute de trouver un nouvel associé pour compenser le futur départ en retraite de son fondateur, elle a finalement opté pour l’intégration. VetOne ou IVC Evidensia ? « Les offres étaient proches », reconnaît Christophe Weill, 53 ans, associé depuis 2002 à Philippe Campagne, fondateur de la structure, à l’aube de la retraite. « La structure du groupe britannique nous semblait plus pérenne et les émoluments des contrats de collaboration plus intéressants », justifie Christophe Weill, qui poursuit son activité en tant que collaborateur libéral. Pour son associé, qui a empoché un chèque « qu’il n’aurait sans doute jamais obtenu en vendant en direct », les chemins de la retraite ont été bien balisés en accord avec Evidensia. Et, concours de circonstances, la structure a, entre-temps, trouvé la perle rare qu’elle cherchait : un jeune diplômé de 33 ans motivé, pointu sur les échographies, qui redonne un coup de fouet à une clinique composée de deux vétérinaires (et demi) et quatre ASV. IVC Evidensia a accepté et financé l’installation d’un laboratoire d’analyses pointu permettant des actes plus poussés et, donc, une meilleure rentabilité. Des réflexions sont en cours pour faire évoluer la salle d’attente, le merchandising, la déco de la vitrine… « Nous parlons de nouveaux services, de prises de rendez-vous en ligne… des choses que nous avions programmées, mais pour lesquelles nous ne bloquions pas de temps pour les faire. Aujourd’hui, ça se met en place », dit-il. La clinique a changé de logo et opté pour un nom plus convivial. Elle s’appelle désormais la clinique du Val de Gally, en référence aux fermes voisines. Une nouvelle vie.

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