Dictyocaulose : exemple d’un échec de traitement - La Semaine Vétérinaire n° 1836 du 10/01/2020
La Semaine Vétérinaire n° 1836 du 10/01/2020

CONFÉRENCE

PRATIQUE MIXTE

Formation

Auteur(s) : CLOTHILDE BARDE  

La dictyocaulose est une maladie parasitaire (Dictyocaulus viviparus) des bovins largement répandue à l’échelle mondiale à l’origine de lourdes pertes financières directes (mortalités, coûts de traitements) et indirectes (baisse de productivité). Autrefois maladie des jeunes animaux lors de la première saison de pâture, elle est observée de plus en plus fréquemment sur les animaux adultes et traitée généralement par des anthelminthiques. Les conférenciers ont présenté l’exemple d’un échec de traitement à l’éprinomectine injectable dans un élevage bio de vaches laitières dans lequel sévit la dictyocaulose.

Début juillet 2018, une vache laitière en péripartum de race brune des Alpes, issue d’un lot acheté en avril, présente une baisse importante de production laitière, de la toux et une augmentation de la fréquence respiratoire. Malgré l’utilisation de l’oxytétracycline (traitement de l’ehrlichiose à Anaplasma phagocytophilum, endémique au sein de ce troupeau), les symptômes persistent. Dans cet élevage, les vaches laitières sont mises à l’herbe début avril sur des parcelles exploitées en pâturage tournant. Puis, début juin, le troupeau monte en estive sur des parcelles qui appartiennent à l’éleveur, avant de revenir fin août ou début septembre sur celles qu’elles avaient pâturées au printemps.

Un contexte connu de parasitisme

Le parasitisme présent dans cet élevage de bovins est relativement bien connu, car, fin 2016, une étude clinique sur l’« Usage raisonné de l’éprinomec tine injectable chez la vache laitière » 1 a été menée dans le troupeau. En 2016 et 2017, une prophylaxie contre les strongles digestifs a été réalisée pour les génisses de première année de pâture à la mise à l’herbe par injection de moxidectine longue action (Cydectine® LA), puis par un dispositif intraruminal à libération séquentielle d’oxfenbendazole (Repidose Farmintic®) en 2018. Les vaches adultes, quant à elles, ont reçu au tarissement un traitement contre la douve à l’oxyclozanide, mais aucun contre les strongles. En parallèle, à l’automne 2017, comme certaines des génisses achetées fin avril qui n’avaient pas été traitées à la mise à l’herbe présentaient un état général médiocre et de la toux, l’éleveur a suspecté un épisode de dictyocaulose. Il les a donc traités avec de l’éprinomectine injectable (pour les plus âgées) ou du fenbendazole (pour les 6 à 12 mois). Hormis cet épisode clinique suspect, la présence de D. viviparus n’avait jamais été confirmée dans l’élevage.

Une forte suspicion de dictyocaulose

Or, lors de la visite du vétérinaire le 10 juillet 2018, la vache malade en estive présente de la toux, une hyperthermie (40,1 °C), une tachypnée, une glycémie à 0,39 g/l et un taux sanguin de bétahydroxybutyrates de 0,3 mmol/l. À ce stade, une dictyocaulose est suspectée et le vétérinaire réalise un prélèvement de fèces en vue d’un examen coproscopique (technique de McKenna2) pour la recherche de larves de stade 1 (L1) de D. viviparus. Dès le jour de la visite, la vache est traitée par voie intraveineuse à l’oxytétracycline et à la flunixine, une perfusion énergétique est réalisée et une antibiothérapie est prescrite (pénicilline, streptomycine et dexaméthasone). La lecture de l’examen coproscopique révèle ensuite la présence de nombreuses L1 de D. viviparus, confirmant la suspicion de dictyocaulose. Dans le contexte d’un élevage bio avec peu d’historique de dictyocaulose, un traitement à base d’éprinomectine injectable de toutes les vaches présentant de la toux ou essoufflées est alors recommandé à l’éleveur. Au total, les 26 vaches (14 multipares brunes des Alpes du lot acheté au printemps 2018, 4 autres du lot acquis au printemps 2017, 7 primipares nées sur l’exploitation et une multipare achetée en 2015) qui ont été traitées ont vu leurs signes cliniques régresser. Par la suite, fin août, le vétérinaire est appelé de nouveau pour soigner une autre vache malade qui vient de quitter l’estive. Elle a reçu un traitement avec de l’éprinomectine injectable 15 jours auparavant. À l’examen clinique, le bovin présente une énophtalmie marquée, une hyperthermie modérée (39 °C), une tachycardie, une tachypnée, des bruits respiratoires augmentés, des troubles digestifs, ainsi qu’une douleur marquée au niveau de la région xyphoïdienne. Compte tenu de l’existence des symptômes respiratoires, une coproscopie de McKenna est réalisée, qui se révèle fortement positive pour D. viviparus. Un traitement antiparasitaire de cette vache à l’éprinomectine injectable est alors renouvelé, mais ses signes cliniques s’aggravent et elle décède, ainsi qu’une deuxième vache selon le même scénario.

Plusieurs maladies intercurrentes

Lors de l’autopsie de ces deux vaches, des lésions de bronchopneumonie purulente sévère sont observées, mais aucun dictyocaule n’est retrouvé dans l’arbre bronchique. La recherche de pathogènes respiratoires par polymerase chain reaction (PCR) multiplex sur les prélèvements de tissus pulmonaires révèle la présence de Pasteurella multocida, de Mannheimia haemolytica, d’Histophilus somni et de Mycoplasma bovis. Sur les dix vaches pour lesquelles l’ehrlichiose est recherchée (PCR), quatre sont positives et une larve de nématode est retrouvée sur une des coupes histologiques. Il est constaté ensuite, sur les prélèvements fécaux réalisés début septembre, que certaines vaches excrètent encore des larves vivantes de dictyocaules. Une discussion avec l’éleveur permet alors de définir la conduite à tenir. Même si un traitement généralisé de l’ensemble du troupeau est évoqué, cette solution ne semble pas opportune, compte tenu de la saison de pâture déjà bien avancée, du changement de parcelles qui a été opéré pour les vaches en lactation et du risque d’aggraver une éventuelle apparition de résistance à l’éprinomectine. Un protocole comprenant un renouvellement du traitement à l’éprinomectine injectable des vaches en lactation les plus sensibles (animaux achetés et primipares), un traitement au fenbendazole de tout le lot de vaches taries et des primipares avant vêlage et un traitement au fenbendazole, à l’oxytétracycline et avec des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) des animaux malades présentant des symptômes sont alors décidés. Ce dernier se révélera très efficace sur les animaux malades, et d’autant plus pertinent rétrospectivement avec les résultats de recherche d’Anaplasma phagocytophilum (ehrlichiose) et de pathogènes pulmonaires.

Une inefficacité de l’éprinomectine ?

Une surveillance régulière de l’excrétion parasitaire est ensuite réalisée au moyen de coproscopies de mélange tous les 15 jours. Elle révèle la persistance de l’excrétion de L1 entre 8 et 35 jours après traitement sur au moins sept vaches. Pour explorer cette « non-efficacité apparente du traitement », les lavages bronchoalvéolaires et les coproscopies réalisés sur cinq vaches traitées3 montrent qu’une seule est non infestée. Une déclaration de pharmacovigilance est, par conséquent, adressée à l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) pour suspicion de manque d’efficacité de l’éprinomectine. Par conséquent, dans l’hypothèse la plus probable où l’on ne serait pas face à l’apparition d’un phénomène de résistance à l'éprinomectine, ce cas clinique illustre bien la différence entre l’efficacité attendue au vu des résultats d’essais cliniques contrôlés menés pour l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché et celle obtenue sur le terrain. De plus, face à la persistance de l’infestation parasitaire, il semblerait que la stratégie de traitement proposée à l’éleveur (traitement des seules vaches malades au fur et à mesure de l’apparition des signes cliniques) n’était manifestement pas adaptée au risque parasitaire.

1 Étude Inra/Oniris/Ceva, conduite par Nadine Ravinet.

2 McKenna PB. Comparative evaluation of twoemigration/sedimentation techniques for the recovery of dictyocaulid and protostrongylidlarvaefromfaeces. Vet Parasitol. 1999;80(4):345-51.

3 Service de pathologie du bétail de VetAgro Sup.

Pierre Rigaud Vétérinaire (Puy-de-Dôme). Philippe Camuset Commission parasitologie de la SNGTV. Gilles Bourgoin, Thibaut Lurier VetAgro Sup. Article rédigé d’après une présentation faite lors du congrès de la SNGTV à Nantes (Loire-Atlantique), du 15 au 17 mai 2019.

Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr