Notre consœur Caroline Trianon (A 13), vétérinaire exerçant dans l’Aube, a récemment adressé un courrier à la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, afin de l’interpeller sur les difficultés que peuvent rencontrer les praticiennes enceintes dans l’exercice de leur métier. Nous publions, à sa demande, une partie du courrier qu’elle a envoyé. - La Semaine Vétérinaire n° 1816 du 05/07/2019
La Semaine Vétérinaire n° 1816 du 05/07/2019

COURRIER

DITES-NOUS TOUT

Auteur(s) : CAROLINE TRIANON 

Madame la ministre,

En tant que vétérinaire, je me permets de vous adresser ce courrier afin de vous faire part d’une situation qui me semble préoccupante au sein de ma profession (…).

Dans la pratique quotidienne de notre profession, il est impossible pour une femme enceinte de se soustraire à certains actes (...). Une consœur dans son septième mois de grossesse avoue à ce sujet : « Je prends des risques et je le sais. Je pousserai le boulot jusqu’à ce que je ne puisse plus. »

(...) Une autre consœur parle ainsi de son patron : « [Il m’a fait] un scandale devant les clients parce que je l’ai fait venir pour deux heures un après-midi, car j’ai dû aller passer une échographie en urgence à l’hôpital ». Cet exemple n’est qu’une illustration de bien des vétérinaires enceintes, qui même salariées et protégées par le droit du travail, subissent une pression inacceptable de la part de leurs collègues ou de leurs clients (...).

Il me faut ensuite insister sur un autre risque lié à la profession : la toxoplasmose (…). La médecine du travail prévoit un arrêt de travail pour les professionnelles de la santé animale négatives à la toxoplasmose (...).

En admettant que cet arrêt soit justifié, et ce pour la protection du bébé à naître, qu’en est-il des femmes au statut de libérale ? En effet, aucune assurance privée ne prend en compte le statut négatif de la toxoplasmose comme élément justifiant une grossesse pathologique, donc la vétérinaire ne peut bénéficier d’aucune indemnité journalière si elle souhaite s’arrêter. La santé de son bébé est-elle donc moins importante que celle du nouveau-né de sa consœur salariée ?

Par ailleurs, cette mesure est trop souvent mal acceptée de la part d’un vétérinaire employant une salariée dans cette situation, comme en témoigne une consœur : «[Le médecin du travail] prévient elle-même mes patrons. Je ne vous raconte pas comment elle s’est fait recevoir… J’en étais mal pour elle. Elle a eu le droit à : “Vous ne connaissez même pas votre travail” ; “Vous êtes une féministe” ; “On va refuser votre décision”. Je vous laisse imaginer l’ambiance quand je suis retournée au cabinet. Mes patrons étaient froids et distants. On m’a fait comprendre que ça les mettait dans l’embarras » (...).

Je souhaite ensuite particulièrement attirer votre attention sur les difficultés auxquelles une vétérinaire doit faire face dans le cadre d’une pratique libérale.

Les indemnités versées par le Régime social des indépendants sont insuffisantes pour un maintien de revenus, ce qui rend difficile l’embauche d’un remplaçant pour un congé maternité, comme en témoignent plusieurs de mes consœurs : « Je suis censée diminuer mes horaires, selon ma gynécologue, ce que j’ai du mal à mettre en pratique. Prendre un salarié me coûterait trop cher. Tout cela m’angoisse pas mal » ; « J’ai beau avoir provisionné dès l’apparition du deuxième petit bâtonnet, limité les dépenses au maximum, je me rends compte qu’il va falloir faire un emprunt pour payer les charges et la remplaçante. Je devrais être en train de profiter de ma fin de grossesse, et je passe mes journées et mes nuits à tourner ça dans tous les sens » ; « Après l’accouchement, les indemnités ne suffisent pas à payer un remplaçant ». La loi et le Code de déontologie viennent encore aggraver cette situation, comme l’évoque cette jeune cheffe d’entreprise : « Après la création de mon cabinet, enceinte de trois mois, j’ai dû me contenter d’un congé maternité d’une se maine parce que je n’avais pas un an d’ancienneté dans ma caisse ». Ou encore cette vétérinaire exerçant seule : « J’ai eu un rappel de l’Ordre [des vétérinaires] comme quoi un arrêt pathologique ne soustrait pas une obligation de permanence de soin, de jour comme de nuit (…). J’ai travaillé jusqu’à deux jours de l’accouchement, faute d’avoir trouvé un remplaçant. »

Il faut ajouter que nous représentons une profession au sein de laquelle le recrutement est un réel problème. Plusieurs régions sont littéralement sinistrées en termes de présence de vétérinaires, et l’embauche d’un salarié peut parfois prendre plus d’un an. Le congé maternité implique alors obligatoirement une surcharge de travail pour les associés restant (...).

Tous ces éléments ont pour conséquence ce constat : pour des milliers de femmes la grossesse et la maternité constituent un stress et une angoisse qui sont inacceptables. Il est effarant d’entendre ce genre de propos : « Je me surprends à penser que cette grossesse est une immense connerie, et que j’aurais mieux fait de rester nullipare » ; « Une femme n’a pas le droit à une maternité sereine si elle est libérale, tu dois te comporter comme un homme si tu es à ton compte. »

(…) Il me semble nécessaire que ces informations soient connues par votre ministère. Je me tiens à votre disposition afin d’ouvrir le dialogue, et peut-être de trouver des solutions (...).

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