Concilier santé des élevages et faune sauvage, un exercice délicat - La Semaine Vétérinaire n° 1804 du 30/03/2019
La Semaine Vétérinaire n° 1804 du 30/03/2019

DOSSIER

Auteur(s) : TANIT HALFON 

La faune sauvage est souvent présentée comme un danger potentiel pour l’élevage, notamment en tant que réservoir possible d’agents pathogènes transmissibles aux animaux de rente, voire à l’être humain. Or, les échanges se font dans les deux sens, et il n’est pas rare qu’un foyer primaire soit domestique. Face à l’enjeu majeur de maintien d’une biodiversité en déclin, la question de la cohabitation entre élevages et faune sauvage n’a jamais été autant d’actualité.

Qu’est-ce que la biodiversité ? Si on s’en tient au plan1 de la France présenté en juillet 2018, il s’agit de « la richesse des espèces, des écosystèmes, leur diversité génétique et leurs interactions ». Elle y apparaît essentielle car elle fournit « un nombre incommensurable de services à nos sociétés ». Pour la « préserver », la « restaurer » et la « reconquérir », six axes stratégiques, 24 objectifs et 90 actions sont définis. Parmi ces dernières, pas une seule n’aborde de front la question de la cohabitation entre élevages et faune sauvage. Pourtant, les enjeux sont majeurs. Entre les compartiments sauvage et domestique peuvent se faire des échanges de pathogènes, certains étant potentiellement zoonotiques. Avec à la clé, un coût pour les éleveurs, mais aussi pour l’État qui finance en grande partie les dispositifs de surveillance des faunes sauvage et domestique. Les enjeux sont aussi fortement d’actualité, en témoigne l’arrivée récente de la peste porcine africaine (PPA) aux frontières de la France, une situation qui a certes surpris, mais qui n’était pas exclue au regard de la progression par bonds de la maladie en Europe et des travaux menés par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA)2. Dans ce contexte, nous avons interrogé plusieurs acteurs qui avaient en partie abordé cette question lors d’une journée d’études organisée conjointement par l’Académie vétérinaire de France, l’Association pour l’étude de l’histoire de l’agriculture et le comité d’histoire du ministère de la Transition écologique et solidaire, en mars dernier. Leur réponse révèle une problématique extrêmement complexe, faisant intervenir deux visions, presque opposées, de la nature.

Développer une culture écologique

« Les vétérinaires comme les éleveurs manquent souvent de connaissances en écologie », constate Jean-Yves Chollet, chef de l’unité sanitaire de la faune à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. Avec pour conséquence la transposition des raisonnements mobilisés en élevage au milieu naturel et une plus grande difficulté à aborder les problèmes de manière globale. Or, « un écosystème naturel est tout sauf un élevage », et de nombreux paramètres entrent en ligne de compte, comme les éléments de paysage, la dynamique des populations, ou encore les interfaces de contact intra et interspécifiques. « Il ne suffit pas qu’un pathogène soit présent dans la faune pour qu’il soit dangereux pour les animaux domestiques. Par exemple, les études épidémiologiques ont montré que les ongulés sauvages jouent un rôle très limité dans la propagation de la fièvre catarrhale ovine. » La faute à une moins grande proximité avec la nature ? « Le lien du monde agricole avec la nature a sans doute beaucoup changé, indique-t-il, et avec lui le regard porté sur sa place et ses prérogatives : la forte élévation de la qualification des agriculteurs, l’évolution vers une agriculture entrepreneuriale qui fait massivement appel au machinisme et à la technologie… conduisent certainement à une diminution de la relation sen sible que les paysans entretiennent avec leur environnement , de la connaissance intime qu’ils en ont, au profit d’une rationalité exclusive et de la conviction qu’on devrait pouvoir tout maîtriser. Cela ne favorise pas l’idée qu’il faut composer avec la nature ! » Ce manque de culture amène à une vision réductrice de la nature. « Sans en avoir conscience, nous avons tendance à raisonner avec les concepts de bien et de mal. Mais les animaux ne sont ni utiles ni nuisibles. En tant qu’écologue, on parle de situations à tel ou tel intérêt », souligne Marc Artois, écologue de la santé aujourd’hui à la retraite et ancien enseignant-chercheur à VetAgro Sup. Qu’importe… Dans le cadre du plan national santé environnement3, un travail entend établir des liens, positifs ou négatifs, entre les maladies infectieuses et le niveau de préservation de la biodiversité. Mais pour l’instant, la preuve des effets positifs de la biodiversité sur la santé se fait encore attendre. « Des résultats préliminaires ont été communiqués récemment sur ce travail de revue systématique de la littérature scientifique, qui ne semblent pas dégager de tendance claire. Ce lien est certainement très complexe ! », précise Jean-Yves Chollet.

Faire évoluer les pratiques d’élevage

Plusieurs leviers permettant de concilier compartiments domestique et sauvage sont à chercher du côté de l’élevage. La biosécurité en fait partie. Tout comme la vaccination. « Cela peut être des choses assez simples, comme ne pas placer de mangeoires à proximité des lisières de forêts, dans les pâtures des bovins allaitants situées en zone infectée de tuberculose bovine », explique Jean-Yves Chollet. Pour autant, la mise en œuvre des changements reste difficile. « Les éleveurs font face à des injonctions contradictoires : d’un côté, le consommateur demande que les animaux soient un minimum en plein air, de l’autre, il faut plus de biosécurité. Dans ce contexte, les mesures peuvent devenir contraignantes et coûteuses », a ainsi rappelé Barbara Dufour, enseignante-chercheuse en épidémiologie et maladies contagieuses à l’École nationale vétérinaire d’Alfort. C’est le cas, par exemple, des clôtures à installer contre la PPA. Aussi, pour elle, « il n’est pas forcément légitime que toutes les mesures de la biosécurité reposent seulement sur les éleveurs ». Plus globalement, il s’agit en fait de s’intéresser aux modes de transmission entre faune sauvage et élevage, comme le souligne Marc Artois. Si la transmission directe est assez facile à contrôler, ce n’est pas le cas des maladies à transmission vectorielle. « S’il existe un vaccin, c’est parfait. Sinon, on ne peut pas faire grand-chose. La désinsectisation n’est, à mon sens, pas le moyen le plus efficace, sans compter son impact sur l’environnement, notamment les autres insectes. » Dans les cas de maladies à transmission indirecte, « il s’agit de raisonner au cas par cas, d’analyser les mécanismes qui permettent au germe de persister dans l’environnement ». Dans tous les cas, il rappelle qu’il est essentiel de réfléchir à l’ordre dans lequel les mesures de contrôle doivent être mises en œuvre.

Changer d’approche

« Cette question de la cohabitation est très complexe et il est difficile d’adopter des attitudes générales et des solutions simples. La seule chose que l’on puisse dire est que cela ne sert généralement à rien de tuer les animaux sauvages, affirme Marc Artois. Il y a peu d’exemples qui prouvent son efficacité, et sur des grandes zones, cela n’a pas d’effets durables. Aussi, c’est la mesure à prendre en dernier recours. » Parmi les exemples d’illustration d’échec de l’abattage des animaux sauvages, il cite la rage, la tuberculose ou encore la peste porcine classique. Thierry Durand, directeur adjoint du parc national des Écrins, fait aussi remarquer : « Limiter la question des maladies intertransmissibles au statut sanitaire de faune sauvage est réducteur, bon nombre de foyers de réémergence dans la faune sauvage ayant une origine domestique. La question n’est pas d’opposer faune sauvage et cheptels domestiques, mais d’envisager une gestion à l’échelle de l’écosys tème, fondée sur la préven tion et la biosécurité. Sauf exception, l’application à la faune de modèles de gestion en vigueur en élevage montre rapidement ses limites et peut conduire à des impasses. En revanche, en situation de pré-crise, disposer préalablement de données sur le statut sanitaire de la faune, sur l’occupation de l’espace et d’autres indices écologiques propres aux espèces sauvages peuvent garantir une gestion appropriée et concertée, dans le temps et l’espace. » Cette connaissance est également essentielle aux yeux de Jean-Yves Chollet pour apaiser les débats. « La surveillance et les études épidémiologiques fournissent des in formations solides sur les pathogènes circulants dans la faune sauvage et les risques associés, elles constituent le meilleur rempart à tous les fantasmes couramment véhiculés », assure-t-il. Pour Marc Artois, « l’espoir est de changer notre façon d’analyser et de prendre en considération les problèmes », comme cela a été souligné par un groupe d’experts européens, réunis par l’association Animal société aliment (ASA)4 en 2015. Et de poursuivre : « Dans leur rapport, ils ont proposé une méthodologie reposant sur une démarche par étapes prenant en compte les niveaux de menace, humain zoonose , animal domestique, environnement. En fonction de la gravité de la menace, la dé marche consiste à envisager, avec les gestionnaires du risque, les mesures possibles en commençant par la protection de la population cible et en ne prévoyant d’intervenir sur la faune sauvage qu’en dernier ressort, si aucune autre option ne semble faisable. »

1 bit.ly/2xGIKaA.

2 L’analyse de la progression de la maladie dans les pays baltes et en Pologne a montré que l’humain jouait un rôle majeur dans la diffusion de la maladie (bit.ly/2D1uyM4).

3 D’une durée maximale de cinq ans, le PNSE vise à améliorer la santé des Français au regard de leur environnement. Reposant sur une approche multidisciplinaire, le premier plan a été lancé en 2004.

4 Groupe de travail européen sur l’établissement de lignes directrices pour la surveillance, la notification et la gestion de dangers prioritaires dans la faune sauvage.

LA CHASSE COMMERCIALE DANS LE VISEUR

D’après les tableaux de chasse de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, les prélèvements de sangliers sont en hausse, un « record historique » ayant été atteint lors de la saison 2017-2018, avec 760 000 individus abattus, soit une hausse de 9 % par rapport à la saison précédente. Dix ans plus tôt2, un peu moins de 600 000 animaux tués avaient été enregistrés. Et dans les années 1990, ce nombre ne dépassait pas les 400 000. « L’augmentation de la densité est vérifiée pour tous les grands gibiers », souligne Barbara Dufour, enseignante-chercheuse en épidémiologie et maladies contagieuses à l’École nationale vétérinaire d’Alfort. Elle avance une explication : « La chasse familiale a cédé sa place à une pratique commerciale ; parallèlement une baisse du nombre de chasseurs est observée. Auparavant, beaucoup d’éleveurs chassaient, effectuant ainsi une “régulation naturelle” aux frontières de leur exploitation. De plus, certaines sociétés de chasse sur le terrain, en contradiction avec les consignes nationales, adoptent des pratiques cynégétiques qui vont dans le sens de la hausse des densités. Par exemple, l’agrainage à poste fixe des sangliers, qui entraîne un plus grand nombre de naissances par an. » Refaire de la chasse « une activité utile de régulation des populations sauvages en responsabilisant les chasseurs » lui apparaît urgent.

1 bit.ly/2uQuH0g.
2 bit.ly/2CZwzIO.

L’EXEMPLE DU BARGY, UN CAS D’ÉCOLE

Lors de la séance du 12 mars organisée conjointement par l’Académie d’Agriculture de France, l’Association pour l’étude de l’histoire de l’agriculture et le comité d’histoire du ministère de la Transition écologique et solidaire, Barbara Dufour, enseignante-chercheuse en épidémiologie et maladies contagieuses à l’École nationale vétérinaire d’Alfort, a rappelé l’épisode de la crise sanitaire du Bargy… et la question ô combien difficile qu’elle a impliqué : « Comment gérer un foyer de brucellose, maladie réglementée et zoonose majeure, avec un réservoir sauvage chez une espèce protégée, en plein cœur du bassin de production du reblochon au lait cru ? » Janvier 2012 : un cas humain de brucellose est signalé. En avril 2012, un foyer de brucellose est déclaré dans un élevage bovin laitier, à la suite de l’avortement d’une vache. Les deux événements sont associés, la maladie ayant été contractée après la consommation de fromage au lait cru issu de l’exploitation. Résultat : abattage total du troupeau, associé à un rappel de reblochons et mise en œuvre d’investigations. Au total, ce sont 12 000 animaux d’élevage qui sont testés. Tous négatifs. En revanche, côté faune sauvage, sur 22 bouquetins, 10 sont positifs. Une campagne de capture révèle alors une prévalence de 38 % (77 animaux testés). « En fait, les bouquetins étaient fortement infectés, et depuis longtemps ! » La suite est compliquée : après une première proposition des autorités d’abattage totale, une solution alternative d’abattage partiel est finalement adoptée, dont les spécificités évolueront progressivement au fil des années. Un véritable challenge pour les équipes de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage qui doivent, dans des zones de montagne dangereuses et difficiles d’accès, s’approcher au plus près des animaux. Sans compter les dépenses que ces opérations impliquent. En outre, cette gestion déclenche des réactions vives, opposant secteur de l’élevage et défenseurs de l’environnement. Avec d’un côté, un bouquetin qui représente « le symbole d’une réintroduction réussie » et, de l’autre, un statut indemne de brucellose qui est un enjeu économique majeur pour un secteur marqué par une longue et douloureuse histoire de l’éradication de la maladie. « Les éleveurs pensent la santé comme l’absence de pathogènes, les protectionnistes comme la capacité à coévoluer avec eux », a précisé la conférencière. Et pourtant, elle l’a rappelé, la transmission du pathogène du bouquetin au bovin reste un « événement rare ».

VISER UNE COLLABORATION INTERMINISTÉRIELLE

En 2016, les parcs nationaux décidaient de se doter d’une stratégie sanitaire commune pour la faune sauvage de métropole, comme l’explique Thierry Durand, directeur-adjoint du parc naturel des Écrins. « Elle repose sur trois volets : la connaissance des maladies de la faune, l’adaptation de la veille sanitaire et une gestion des écosystèmes priorisant la prévention. Outre le renforcement et la mutualisation des méthodes et outils, ils encouragent la mise en place de comités de suivi sanitaire locaux, le premier ayant été installé en 2009 dans le parc des Pyrénées, suivi par le Mercantour et la Vanoise. » Ces comités réunissent plusieurs types acteurs, tels que des services de l’État, l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, des socioprofessionnels, des associations, etc. « C’est un outil essentiel pour diffuser des informations et faire de la médiation et de l’acculturation, s’enthousiasme-t-il. Ces comités sont nécessaires à la mise en transparence des données et à la construction collégiale d’une politique de prévention indispensable à la cohabitation du domestique et du sauvage. Le concept One Health ne devrait-il pas promouvoir cette transversalité interministérielle et interdisciplinaire à tous les échelons de la gestion publique ? » Le dialogue apparaît ainsi comme un levier majeur pour réussir le pari de la cohabitation entre le domestique et le sauvage. Une vision partagée par Amandine Gautier et Sébastien Gardon, docteurs en sciences politiques et chargés de missions à l’École nationale des services vétérinaires (ENSV)-VetAgro Sup (Marcy-l’Étoile, Rhône). Les deux ont justement travaillé, dans le cadre du troisième plan national santé environnement, sur un retour d’expériences des crises sanitaires impliquant la faune et la flore sauvages. « Nous nous sommes intéressés à quatre crises : la maladie de Lyme, l’influenza aviaire hautement pathogène de 2006, la brucellose chez les bouquetins du Bargy et l’allergie à l’Ambroisie, explique Sébastien Gardon. Ce qui a été frappant était l’absence de dialogue et le fonctionnement en silo des ministères impliqués. » De ce constat découle d’ailleurs une des recommandations du rapport qui appelle à une meilleure collaboration, y compris en temps de paix. « On a pu voir aussi que l’agriculture et la faune sauvage ne faisaient pas bon ménage », souligne Amandine Gautier. Cependant, elle a noté qu’un nouveau discours émergeait : « La faune sauvage est considérée comme une menace. Mais aujourd’hui, les écologues, et leurs travaux scientifiques, qui tentent de montrer des impacts positifs de la faune sauvage, gagnent du terrain. » Dans cette lutte de pouvoirs, dans laquelle « le rapport de force apparaît encore défavorable à la faune sauvage », il y a tout de même des pistes d’espoir. « Il faut mobiliser des savoirs plus pertinents que ceux reposant sur les seuls référentiels de la production agricole-agronomie et zootechnie. Pour cela, la solution est l’interdisciplinarité », affirme Sébastien Gardon. Amandine Gautier ajoute : « Il faut fonder nos réflexions sur ceux qui détiennent le savoir au niveau local, c’est-à-dire les agriculteurs. Nos enquêtes le montrent : ils sont sensibles à la biodiversité végétale, animale et microbienne et ont souvent une vision plus systémique. »
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