Véto de zoo, un drôle de boulot ! - La Semaine Vétérinaire n° 1800 du 02/03/2019
La Semaine Vétérinaire n° 1800 du 02/03/2019

ACTU

Au détour d’une conférence, on me pose souvent cette question : « Quel est votre pire et votre meilleur souvenir ? »

De ma mémoire de vieille éléphante émergent alors deux faits marquants : le pire, quelques temps après mon arrivée au zoo, l’euthanasie d’un très vieux gorille. Bébé, ce dernier avait servi de mascotte dans un hôpital africain. Puis, emmené subadulte à Paris en tant qu’animal de compagnie (!), son haut pouvoir de destruction d’un appartement lui valut d’être “confié” à la ménagerie du Jardin des Plantes .Coupé de ses racines naturelles, “imprégné”, transbahuté puis abandonné, ce très vieil animal dépressif, indifférent à tout, s’automutilait minutieusement. Décision fut prise de mettre fin à ses souffrances… un échec tout particulièrement pour moi, rentrant d’un long séjour africain et qui croyait tout à la fois apprendre, soigner, connaître… et sauver (?!!!) la faune exotique. On s’instruit de ses échecs, me suis-je dit lorsque le meilleur est arrivé : la naissance en 1979 du premier fils de Nénette, célèbre orang-outan femelle arrivé en 1972 (un an après moi…). Un moment de grâce quand, après avoir longuement humé son nouveau né, elle l’a posé sur sa poitrine pour la première tétée. Et d’autres jeunes suivront…

Paradoxalement, ces faits symbolisent une nouvelle logique des zoos. Dès les années 1970, avec l’émergence du péril écologique, une mutation est apparue : après la bénéfique Cites1 (1973) régulant le commerce international des animaux sauvages et la loi sur la protection de la nature en France (1976), l’EAZA2, association européenne des zoos, est élaborée en 1988. S’appuyant sur de nouveaux plans d’élevage internationaux, elle se dirigera vers une meilleure coopération entre les populations animales de l’ex et l’in situ (hors et dans le milieu) grâce à une stratégie mondiale des zoos pour la conservation(1993), reconnue par l’UICN3

Toute cette coordination implique une lourde législation… Loin de moi l’idée d’encenser les réglementations, mais force est parfois de reconnaître leur nécessité. Désormais, les parcs zoologiques ne sont plus prédateurs de la nature mais conservateurs, voire pourvoyeurs d’animaux, même si les réintroductions sont coûteuses et rares. Ils renforcent leur coopérations, leurs ressources, leurs données y compris avec et pour les parcs naturels mondiaux. Bien sûr, des imperfections existent, des contradictions apparaissent, des blocages se font à divers niveaux, des manques demeurent flagrants… Mais pour le dinosaure du Muséum que je suis, que d’avancées. Nous sommes passés du paléolithique au néolithique en quelques décennies, une performance à l’échelle du temps !

Aux côtés d’une équipe diversifiée et avec elle, le vétérinaire a été et reste un des maillons de cette corde tendue vers une nature en péril. Ceci comprend certes des soins souvent pointus, dispensés par des confrères, mais aussi les trucs, astuces et autres bricolages échangés d’un parc à l’autre. Dans un zoo, un animal naît, vit et meurt sous les yeux de soignants. Les raréfactions des élevages “manuels” des jeunes, la prophylaxie, l’intervention et l’isolement de l’animal a minima, le medical training sont profitables à son “mieux-être”.

L’identification et la reconnaissance de l’individu avec ses spécificités et les besoins qui en découlent sont structurés. On progresse par des études préliminaires sur l’écosystème naturel de l’espèce, le “parcours professionnel” de l’animal, l’exploration de son univers sensoriel parfois si éloigné du nôtre (lecture en infrarouge des serpents, écoute en infrason des éléphants, etc.), d’où découlent enrichissement des milieux et agencement spécial d’enclos par une équipe venant de divers horizons (soigneurs, vétérinaires, jardiniers, ouvriers du bâtiments, paysagistes, etc.).

Reste l’interrogation classique du public : l’animal est-il heureux en zoo ? Dès 1872, Darwin publiait L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux. Si je m’en réfère à lui, Nénette, l’orang-outan, a souri, ri, boudé, et n’a jamais pleuré… Qu’en penser ? Le célèbre naturaliste l’avait déjà évoqué : les pleurs sont le propre de l’homme, pas le rire. Quant au bonheur de chacun ? Pour moi, c’est d’avoir vu la progression d’un métier et de savoir qu’il reste tant à faire. Ce n’est pas le père de l’évolution qui me contredirait…

1 Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction.

2 Association européenne des zoos et aquariums.

3 Union internationale pour la conservation de la nature.

MARIE-CLAUDE BOMSEL (A 69)

est vétérinaire et professeure au Muséum national d'histoire naturelle, au sein du département des parcs botaniques et zoologiques, à Paris. Après avoir débuté en tant que clinicienne, elle a ensuite occupé les fonctions de directrice de la ménagerie du Jardin des Plantes. Cette passionnée des animaux sauvages, ancienne présidente de l’Institut Jane Goodall France, est aussi connue pour ses nombreux articles sur les mammifères, une dizaine de livres grand public et sa présence sur la scène médiatique.

Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr