Quelle place pour l’animal en ville et pour le vétérinaire urbain ? - La Semaine Vétérinaire n° 1799 du 24/02/2019
La Semaine Vétérinaire n° 1799 du 24/02/2019

DOSSIER

Auteur(s) : CHANTAL BÉRAUD 

Outre une compétence en matière de chiens et de chats, la société semble aussi attendre du vétérinaire qu’il soit de plus en plus en prise avec l’évolution de la biodiversité, y compris en ville ! Mais dispose-t-il réellement aujourd’hui des formations, des moyens et d’une crédibilité suffisante auprès des autres acteurs (pouvoirs publics, spécialistes de l’environnement, etc.) pour être le garant d’un écosystème urbain vivant un minimum équilibré ?

Aujourd’hui, il peut paraître branché d’être végan. Des gens tentent parfois aussi d’aller caresser des ragondins réintroduits sur la berge végétalisée d’un fleuve. « Une fraction de la population urbaine risque de développer une version trop naïve de la biodiversité, avertit Jean-François Cosson, vétérinaire et écologue1. Par exemple, on entend quand même des pseudo-thérapeutes appeler à se promener pieds nus dans la nature, sans faire attention à rien ! » Alors, tout comme Gilbert Gault, vétérinaire de formation et ancien fonctionnaire urbain en charge des affaires animales, il considère que la profession doit ramener dans ce débat une vision scientifique, pragmatique et objective, qui intègre et pondère la dynamique de la nature en ville.

Pas n’importe quelle biodiversité urbaine

Et Gilbert Gault de poursuivre : « La place de l’animal en ville évolue effectivement avec les changements sociétaux. Depuis le film d’animation Ratatouille, la perception du rat au sein d’une fraction de la population a évolué de nuisible, vecteur de mala dies, à sympathique gastronome muridé et utile éboueur ! Certains citadins estiment qu’avoir deux ou trois souris dans leur appartement est partie intégrante de la faune sauvage autochtone. Mais qu’est-ce que l’on fait quand on arrive à dix ? » Autre exemple frappant en la matière : les maires (des villes comme des campagnes) ont incité les citoyens à adopter un couple de poules pour réduire les quantités de déchets organiques collectés, tout en motivant ce geste citoyen par l’obtention d’œufs frais. « Mais chaque couple de poules a besoin d’un minimum de 5 à 10 m 2 enherbés, rappelle Gilbert Gault. Vouloir en élever sur son balcon ne respecte donc pas le bien-être animal. » De plus, ces campagnes sont fréquemment associées à un objectif illusoire et publicitaire de déchets consommés de l’ordre de 150 kg par an, « alors que l’objectif réel de la poule est de 15 kg !, s’indigne Gilbert Gault. Conséquence : on voit réapparaître des cas de salmonellose à la suite de la consommation des produits issus de ces élevages familiaux insuffisamment rigoureux, alors même que les plans de maîtrise sanitaire avaient fait régresser l’incidence dans les élevages industriels, fermiers et biologiques ».

Le recours à l’écopâturage dans des espaces urbains a également le vent en poupe. Mais des associations proposent parfois des prestations avec des animaux inadaptés au biotope à traiter. « J’ai eu connaissance d’un cas, explique Gilbert Gault, où des moutons du Nord ont été envoyés brouter à Montpellier, sans analyse de l’impact de la végétation ligneuse méditerranéenne sur leur digestion et leur santé ! » Par ailleurs, y compris dans des parcs ou des jardins urbains, les vétérinaires sont confrontés aux risques de tiques et de chenilles processionnaires. Par exemple, Gilbert Gault signale que « les chenilles processionnaires du pin progressent vers Caen (Calvados), à la faveur de la constitution, par plantation, d’un peuplement continu de pin, le long de l’autoroute A28 ».

Le vétérinaire, au carrefour de la Global Health

Lors de la première journée nationale vétérinaire, du 7 février dernier à Paris, l’accent a justement été mis sur la contribution scientifique de la profession à la bonne intégration du vivant en ville. Le président du Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL), Laurent Perrin, a même appelé les ministères à « faire avec les 75 % de vétérinaires exerçant en animaux de compagnie » 2. Un point de vue que soutient Gilbert Gault, en soulignant ce qui est déjà acquis… et tout ce qu’il reste à structurer pour passer du discours théorique à la réalité de terrain ! « Effectivement, commente Gilbert Gault, le concept de Global Health embrasse le végétal, le biotope, l’animal, l’homme. Pour intervenir efficacement sur les problèmes aux interfaces de ces quatre éléments, il serait nécessaire de s’appuyer sur un réseau de vétérinaires structuré en trois lignes. Avec, effectivement, en première ligne, les praticiens qui agissent sur les principaux risques identifiés et consultent des vétérinaires plus spécialisés sur de nouveaux risques, avec la possibilité pour ces derniers de faire appel aux experts de la thématique. Mais cette intégration du vivant en ville suppose de modifier l’approche actuelle d’une médecine individuelle de soins, et de s’orienter vers une prévention collective. » Il faudrait aussi créer des interfaces de concertation entre les vétérinaires, les médecins, les agents des collectivités, les spécialistes de l’environnement et les décideurs publics. Un chemin encore long pour trouver un point de convergence, quand certains médecins n’ont même pas conscience que l’homme peut aussi contaminer les animaux…

Un millefeuille territorial difficile à gérer

Par ailleurs, la profession doit aussi apprendre à proposer des outils adaptés et à rédiger des avis qui soient utilisables dans le domaine juridique (par exemple, en rédigeant des avis motivés en droit pour la prise d’un arrêté municipal). « Le vétérinaire doit également s’appuyer sur des dispositifs existants, en répondant aux compétences propres à chaque niveau de collectivité, poursuit Gilbert Gault. Un conseil régional agira si on lui propose des actions intégrables à l’aménagement du territoire, dont il a la charge. Un conseil départemental est compétent en action sociale et pour l’environnement. Les présidents des métropoles, les maires, garants de la sécurité, de la santé et de la tranquillité publiques, devront aussi être correctement ciblés ». Certes, face à ce millefeuille territorial, la tâche n’est parfois pas simple. En effet, des rivalités politiques peuvent parfois entrer en jeu, et empêcher la mise à exécution d’un plan cohérent. Difficile notamment d’agir efficacement contre la prolifération des pigeons d’une commune, si celle qui la jouxte n’adhère pas aux mêmes objectifs et moyens mis en œuvre…

« Mais en sachant jouer intelligemment et humblement de ces différentes strates administratives, assure Gilbert Gault, le praticien apportera son appui technique et pertinent aux problèmes des décideurs politiques, et pourra ainsi les fédérer dans un objectif commun. Prenons le cas d’un centre de soins pour la faune sauvage, sous l’angle sécurité et salubrité publique. Un maire seul ne peut pas en assurer le financement. Mais si le conseil régional, le conseil départemental, la ou les agglomérations, plus la commune le financent de concert, alors le projet devient réalisable et raisonnable en ma tière de coût par habitant ».

Grâce à différentes actions de formation

Comment les vétérinaires peuvent-ils devenir des personnes ressources en la matière ? « Les praticiens qui souhaitent s’investir devraient bénéficier de formations initiales et continues par les organisations professionnelles et les écoles nationales vétérinaires, avance Gilbert Gault. La gestion de l’animal urbain est aussi l’objet de diverses conférences. Notamment, le 16 mai prochain, à Paris, Jean-Yves Gauchot organise à l’Académie vétérinaire de France un colloque intitulé “Le vivant dans la ville”. » Et puis, ce sujet intéresse également une partie de la jeune génération. Par exemple, les étudiants de VetAgro Sup montent, du 15 au 17 avril, un événement3 traitant de la cohabitation entre l’homme et la faune sauvage, qui mélangera élèves, vétérinaires, économistes, anthropologues, biologistes, etc.

1 Lire la suite de son intervention page 42 de ce numéro.

2 Voir La Semaine vétérinaire n° 1796 du 15/2/2019, pages 10 à 12.

3 conflict-or-coexistence.com.

TROIS QUESTIONS À JEAN-FRANÇOIS COSSON 

« VÉTÉRINAIRES, MÉDECINS ET ÉCOLOGUES DOIVENT APPRENDRE À TRAVAILLER SUR DES CONCEPTS COMMUNS »

Introduire davantage de nature en ville apporte des bienfaits psychologiques indéniables pour l’homme. Mais Jean-François Cosson, vétérinaire et écologue, appelle la profession à davantage s’impliquer face aux nouveaux défis de santé qu’induisent également ces changements environnementaux. La biodiversité progresse-t-elle en ville ?
Il y a effectivement une création de parcs ou même de bois autour des grandes agglomérations, avec souvent des corridors écologiques menant jusqu’au cœur des villes. Ces corridors servent également de porte d’entrée à divers animaux : oiseaux, mais aussi renards, sangliers… Or cette faune est potentiellement porteuse de tiques. Ixodes ricinus est une tique généraliste, capable de se nourrir sur plus de 300 espèces animales, qui a besoin de gros mammifères pour se reproduire. Aujourd’hui, dans de nombreuses grandes villes européennes, l’homme a de fait créé un biotope favorable à son développement1.

À quelles nouvelles maladies le vétérinaire urbain se trouve-t-il alors confronté ?
À des maladies de type Lyme ou autres (sachant que peuvent se développer via la tique une trentaine d’agents pathogènes, sous forme de bactéries, virus et autres parasites potentiellement transmissibles). Quant aux chenilles processionnaires, elles induisent d’autres problèmes… C’est pourquoi, dans le cadre d’une santé One Health, trois mondes commencent juste à communiquer : les vétérinaires, les médecins et les spécialistes de l’environnement. Rappelons ici que plus de 70 % des maladies infectieuses humaines sont portées ou transmises par des animaux, domestiques ou sauvages. Et afin de rendre encore plus fructueux ce travail interdisciplinaire en train d’émerger, il faut développer des relations de collaboration – et non de dominance – entre ces intervenants. À cet égard, je trouve que la formation des vétérinaires devrait enseigner les concepts liés à l’écologie de la santé, collaborer plus étroitement avec les médecins et les écologues et éviter les raisonnements écologiques simplistes.
Pouvez-vous en donner un exemple concret ?
Sachant que les tiques se multiplient sur les chevreuils, on pourrait donc penser qu’il suffit de réduire la population des chevreuils (en les chassant davantage…) pour que baisse la population des tiques. Sauf que ces dernières peuvent alors se reporter sur d’autres proies, comme les sangliers ! En ne prenant pas en compte suffisamment les interactions entre les espèces (prédation, compétition, parasitisme) et la capacité de développement de réponses adaptatives aux changements environnementaux, on risque de dépenser beaucoup d’argent et d’énergie sur des solutions simplistes qui ne fonctionneront pas. En revanche, on peut trouver des solutions valables via un travail de réflexion interdisciplinaire poussé. Je pense qu’il y a là une place à prendre pour les vétérinaires, qui par leur formation peuvent s’investir (pour ceux qui le souhaitent) dans l’épidémiosurveillance des animaux sauvages, participer davantage à des projets ou à des initiatives sur la relation entre la biodiversité et la santé. On peut même espérer que demain émergeront de nouveaux métiers, pour lesquels l’expertise vétérinaire sera essentielle à l’amélioration de la santé humaine…

1 Rizzoli A., Cornelia S., Anna O. et coll. Ixodes ricinus an its transmitted pathogens in urban and periurban aeras in Europe : new hazards and relevance for public health. Front Public Health. doi:10.3389/fpubh.2014.00251.

QUELLE POLITIQUE D’ACCUEIL POUR LES CHIENS ET LES CHATS ?

Pour promouvoir l’intégration des chiens et des chats dans la cité, tout comme les comportements citoyens de leurs propriétaires, il est parfois fait appel aux vétérinaires praticiens et aux comportementalistes. Mais les élus ne tiennent pas toujours compte de leurs conseils ! En 2017, l’École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT) a été partenaire du premier week-end entièrement dédié à l’animal de compagnie dans la ville rose. Le grand public était invité à rencontrer la mairie, les étudiants des cliniques de l’ENVT, l’Association du chat libre de Toulouse, les brigades cynophiles, etc., réunis dans le but d’apprendre à se connaître et à mieux vivre ensemble.
De fait, en France, selon leurs sensibilités, les élus balancent entre des politiques plutôt amicales ou plutôt répressives concernant l’insertion des animaux de compagnie en ville. Et, dans la pratique, l’amélioration de leur accueil se heurte encore à certains obstacles. Ce dont témoigne Claude Cordel, praticien canin à Oullins (banlieue de Lyon, Rhône). « Quid de l’accessibilité des chiens dans les transports en commun dans bien des villes ?, interroge-t-elle. De même, pour pouvoir laisser les chiens courir en liberté, il faut des espaces verts clôturés. Ce qui coûte trop cher selon certaines communes… Alors, certes, les politiques semblent avoir majoritairement compris qu’il fallait laisser une place aux chiens dans les parcs, mais il reste encore bien des progrès à accomplir. »


DES ÉLUS PEU À L’ÉCOUTE DES PRATICIENS

Par ailleurs, Claude Cordel pense que « dans le domaine de l’éducation comme de l’environnement, le praticien ordinaire n’est pas considéré comme un interlocuteur de poids par les mairies. Ils nous “restreignent”au soin des animaux blessés, qu’ils soient domestiques ou sauvages… ». En revanche, elle constate que les associations ou les syndicats peuvent davantage se faire entendre. « Par exemple, explique-t-elle, le Syndicat des vétérinaires d’exercice libéral (SVEL) du Rhône, que je préside, participe actuellement aux côtés de la métropole lyonnaise à une campagne intitulée“Lui et moi, c’est pour la ville”, avec des éducateurs et des associations canines représentatives de chaque parc urbain. Dans ce cadre, les vétérinaires vont donner à chaque nouveau propriétaire de chiot une mallette pédagogique, avec une carte des parcs de Lyon, un bon d’entrée à une conférence animalière, et trois cours offerts à choisir (auprès d’un éducateur canin ou autres). Cette opération débutera courant mars. Donc, là, oui, je trouve que c’est un plan assez ambitieux ». Affaire à suivre !


QUELLE POLITIQUE POUR LES CHATS ?

En ville, une des principales préoccupations concernant le chat concerne la gestion des animaux errants. Anne-Claire Gagnon est vétérinaire, journaliste et comportementaliste félin à domicile. Elle remarque que certains pays mènent parfois des politiques très volontaristes pour lutter contre leur prolifération. « En Belgique francophone, commente-t-elle, il y a eu une prise conscience de la nécessité d’imposer la stérilisation des chats et des chattes avant l’âge de 6 mois (sauf s’il s’agit d’un animal d’élevage). Ceci afin de limiter tous les phénomènes d’abandons de chatons, avec ou sans leur mère, avec le cortège de souffrances et de mortalités prématurées, lors de maladies ou d’accidents, ainsi que les actes d’euthanasie associés ». Cet arrêté en date du 15 décembre 2016 a été présenté en détail par Claire Diederich, présidente du Conseil wallon du bien-être animal, lors d’une journée d’étude de la Société d’éthnozootechnie1.

1 Actes de la journée d’étude sur le chat (15 €), à commander sur bit.ly/2H3hTv7.

Claude Cordel Vétérinaire, présidente du Syndicat des vétérinaires d'exercice libéral (SVEL) du Rhône. Art1_51-Encadre-Auteur-Image_E2.jpg
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