Comment Anicura s’est installé en France - La Semaine Vétérinaire n° 1797 du 10/02/2019
La Semaine Vétérinaire n° 1797 du 10/02/2019

STRATÉGIE

ACTU

Auteur(s) : FRÉDÉRIC THUAL 

Présent dans huit pays européens, le réseau de cliniques vétérinaires Anicura arrive en France. Le groupe suédois vient de faire l’acquisition de trois cliniques. Zoom sur ce nouvel acteur français redouté ou… attendu.

Et de trois ! Le réseau européen de cliniques vétérinaires Anicura vient de faire l’acquisition de trois entités en France. L’une dans le Nord, l’autre dans le Sud-Ouest, une troisième a été signée, en début d’année, dans l’Est. Et ça ne devrait pas s’arrêter là. Sans objectif quantitatif, le groupe a lancé la récolte. « Nous travaillons au développement du marché français depuis trois ans, explique Christophe Malet, 47 ans, vétérinaire chirurgien, nommé en janvier directeur médical d’Anicura France. à l’époque, c’était nouveau. Nous n’avions pas de visibilité sur ces groupes. On les a rencontrés, plus précisément, il y a un an et demi… », confirme Bertrand Pucheu, l’un des associés du centre hospitalier vétérinaire (CHV) Nordvet à La Madeleine, dans le Nord, devenu, en novembre dernier, le premier établissement français à intégrer le réseau Anicura. « Cela a soulevé beaucoup de questions en interne. Plus par curiosité que par inquiétude. Pas plus en tout cas que notre déménagement entrepris il y a trois ans ». D’une surface de 2 000 m², Nordvet, premier CHV du Pas-de-Calais, emploie 21 vétérinaires, dont cinq directeurs associés, 23 assistantes, et réalise 70 à 80 % d’actes en référé, en plus d’une clientèle historique locale. Un profil idéal pour Anicura, connu pour être plutôt un réseau de spécialistes, aux tarifs et aux niveaux de service et de technicité élevés.

Des structures avec des spécialistes et un besoin de moyens

« Notre modèle économique repose sur des cliniques dont les niveaux de technicité et de qualité sont déjà excellents. Les centres hospitaliers vétérinaires et les centres de spécialistes nous intéressent, mais aussi les structures généralistes avec plus de quatre vétérinaires, réalisant 20 à 30 % de référés, détaille Christophe Malet. Nous cherchons avant tout les bonnes équipes. Celles qui ont une vision, des projets de développement et de fortes valeurs d’entreprise. » Ce ne sera pas pour autant l’auberge espagnole : « Quand on nous appelle, le plus souvent, nous disons non », rétorque le représentant d’Anicura, à ceux qui imagineraient l’arrivée du Suédois comme un simple effet d’aubaine. « Ceux qui rejoignent notre écosystème trouvent un environnement de spécialistes, une plateforme d’information et d’échange intranet, une cellule de recrutement en ressources humaines (RH), des groupes de discussions, un recueil de bonnes pratiques, des fonds pour la recherche clinique, etc. Anicura, c’est une très forte culture d’entreprise et des valeurs à partager ». Chaque clinique conservera son libre arbitre médical et ses protocoles ? « Pourquoi changer ce qui fonctionne ! C’est toujours l’équipe en place qui décidera, ou non, d’activer ces développements, avec notre soutien. L’état des lieux propre à toute reprise permet d’identifier les axes de développement et les zones d’inconfort sur lesquelles on peut agir pour accroître la qualité. » C’est-à-dire ? « Disons que ce sont les procédures qui correspondent aux standards les plus élevés qui font consensus pour chaque discipline. »

Un accompagnement plus qu’un changement

La perte de l’indépendance fut l’une des premières craintes des responsables de Nordvet, invités à venir visiter des cliniques en Suède ou en Allemagne. « Ils connaissaient nos réticences. Au-delà de l’intérêt financier, nous sommes très attachés aux questions d’indépendance », affirme Bertrand Pucheu, entouré d’une équipe jeune, finalement convaincue par ce modèle. Quatre mois après la signature, « le partenariat fonctionne », assure-t-il. Rien n’a véritablement changé. Le budget est le même. Les salaires aussi. Aucun employé n’a quitté le navire. Anicura a ausculté le fonctionnement du CHV, suggérant à la marge des améliorations possibles sur les flux, l’hygiène, etc. au regard d’un recueil de bonnes pratiques “maison”. « Ils ne viennent pas pour nous faire travailler, mais pour nous accompagner. ç a va nous permettre d’accélérer, précise Bertrand Pucheu. C’est l’opportunité d’avoir un référent sur les problèmes que l’on peut rencontrer ».

L’accent mis sur la qualité

à la Rochelle, la clinique Saint-Roch (11 vétérinaires, dont 9 associés, et 20 ASV), seconde acquisition d’Anicura, a elle aussi franchi le pas en début d’année. Une partie des dirigeants y était réticente. « Par peur de perdre son autonomie et son indépendance », raconte Julien Charron, l’un des associés de la clinique. Pour se rassurer, quelques vétérinaires ont fait le voyage en Allemagne. « On a tout de suite vu que l’accent mis sur des soins de qualité, ce n’était pas des mots en l’air », rapporte le praticien. Ici aussi, un programme d’amélioration de la qualité a été suggéré. Le projet d’un service d’urgence 24 h/24, qui sommeillait depuis un moment, s’est accéléré pour ouvrir mi-janvier. « Nous avons pu contacter une clinique allemande qui avait une expérience similaire pour partager son expérience. Anicura nous a aidés à bâtir le business plan dont nous ne maîtrisons pas les subtilités. Nous aurons une année de transition, mais, au final, nous irons bien plus vite que prévu », se félicite Julien Charron.

Tous les CHV et structures “à potentiel” approchés

Face à l’évolution des données sociétales, réglementaires et économiques, la profession évolue donc. « C’est un problème générationnel. De longue date, le vétérinaire était avant tout un libéral. La prise de conscience d’une évolution des modèles économiques a été trop tardive et les instances professionnelles n’ont pas su anticiper les nécessaires changements techniques, sociétaux, économiques. Nous nous trouvons maintenant dans la même position que la biologie 1 ou la médecine humaine. Faute d’avoir su s’organiser et se structurer, nous sommes face à des compétences et à des moyens bien supérieurs », estime Jean-Philippe Corlouer, l’un des cinq associés du CHV Frégis, à Arcueil (Val-de-Marne), et président du Syndicat national des CHV.

Celui de Frégis, comme tous les CHV français et les cliniques jugées à potentiel, a été approché par Anicura. La question fait encore débat entre associés. « C’est à un autre modèle de société que la profession va être confrontée, poursuitJean-Philippe Corlouer. Ça ne va pas être forcément dramatique. Le vétérinaire est depuis toujours à la recherche de son rôle, hésitant entre l’ingénieur des productions animales et le médecin des animaux. Les écoles vétérinaires n’ont jamais formé les étudiants à devenir des managers. La taille des structures devient importante. Le praticien ne peut pas tout faire et tout savoir. On ne peut pas, d’un côté, prôner la spécialisation en ophtalmologie, en chirurgie… et ne pas l’encourager pour les RH, la finance ou la comptabilité. »

Une réflexion sur l’évolution de la profession

Quel sera l’impact pour le paysage vétérinaire français ? « Si c’est la volonté des vétérinaires de passer sous la coupe de fonds capitalistiques, on s’adaptera. Le Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL) devra logiquement évoluer dans son mode d’adhésion. L’expérience des pays nordiques montre que les adhérents restent nombreux en Suède, que les salaires sont variables d’une nation à l’autre et que certains pays déchantent. L’amélioration des plateaux techniques s’accompagne aussi de contraintes liées à l’application stricte de protocoles, avec une rigueur accrue, et de pressions dues aux objectifs à atteindre qui peuvent se ressentir sur le bien-être des vétérinaires », analyse Thierry Chambon, président de l’Union européenne des vétérinaires praticiens (UEVP).

« Le point positif est que le vétérinaire aura le choix entre rester maître de son outil de travail ou le confier à un actionnariat, comme le fabricant d’aliments pour animaux Mars Petcare. C’est très sain et légitime qu’il puisse se poser les bonnes questions », observe Christophe Navarro, PDG du groupement Univet. Selon Christophe Malet, qui ne veut pas croire à une médecine à deux vitesses, « le marché va se développer, se segmenter et augmenter sa gamme de services. La consolidation sera limitée ». Si en Grande-Bretagne, une clinique sur deux appartient à un groupe, le taux de consolidation atteint 30 % aux états-Unis, 20 % en Suède, 20 % en Hollande et 15 % en Norvège. « à terme, 70 % du marché français restera indépendant », dit-il. Selon Anicura, l’application de ses méthodes aurait permis à chacune de ses cliniques d’accroître ses marges de 1 % par an. « Les cliniques qui nous rejoignent vont nous recommander », assure, confiant, Christophe Malet, conscient également qu’au pays des Gaulois le groupe scandinave devra aussi faire ses preuves.

1 Voir affaire Cerba Vet : La Semaine vétérinaire n° 1697 du 25/11/2016, pages 60 à 66, n° 1702 du 13/1/2017, page 40, et n° 1719 du 12/5/2017, page 12.

CHRISTOPHE MALET : « J’AI VOULU RAMENER CE CONCEPT EN FRANCE »

Pour ce vétérinaire chirurgien, spécialisé en orthopédie, passé par les écoles nationales vétérinaires de Nantes (1996) et de Toulouse, diplômé d’un master of business administration (MBA), formé à l’innovation managériale et à l’analyse stratégique, cofondateur de la clinique de référés bordelaise Aquivet, ouverte en 2006, l’aventure scandinave a démarré en 2015. Cette année-là, Christophe Malet rejoint une clinique flambant neuve à Oslo. « Un centre de spécialistes où j’ai trouvé des gens qui avaient répondu à toutes mes attentes pour travailler comme vétérinaire salarié. On me demandait sans cesse de quoi j’avais besoin pour continuer à améliorer la qualité de mon travail ! ». L’entrepreneur enfile ce nouveau statut et négocie son salaire. « C’est quoi ton projet ? », s’enquiert Peter Dahlberg, PDG d’Anicura. « J’aimerais comprendre comment vous avez fait une telle clinique et ramener ce concept en France ! », rétorque Christophe Malet, séduit par le confort de travail et les valeurs du groupe. « Penses-tu que tes collègues français puissent s’y retrouver ? Qu’il y ait un marché ? », s’intéresse Peter Dahlberg. à l’époque, le vétérinaire en doute, mais creuse la question. Pendant trois ans, il parcourt la France, discute avec des confrères, ne rate aucun salon professionnel… « J’ai vu les besoins immenses de structuration du marché français, les douleurs managériales de mes confrères. » Lui qui se sentait l’âme d’un indépendant dit s’être retrouvé comme un entrepreneur dans un groupe. « Je ne gérais plus les lourdeurs administratives, on me demandait de faire mon métier, le mieux possible. J’avais autour de moi des experts de chaque domaine avec qui je pouvais échanger. être indépendant, on ne l’est jamais quand on fait face à son banquier ! », se souvient le directeur médical d’Anicura France.

ANICURA SE STRUCTURE EN FRANCE SOUS L’ŒIL DE L’ORDRE

Créé à Stockholm en 2011 par le regroupement des deux plus grandes cliniques vétérinaires européennes (150 personnes), appartenant à une fondation de protection animale, toujours actionnaire du groupe scandinave, Anicura a depuis tissé sa toile en Europe. En Suède, d’abord, dans ce pays où tout le monde peut ouvrir une clinique vétérinaire, puis par coopération en Norvège, au Danemark, en Hollande, en Suisse, en Autriche, en Allemagne, où le groupe a acquis une quarantaine d’établissements dans un environnement ordinal proche de la France. De 2015 à 2018, le réseau est passé de 70 à 250 cliniques vétérinaires. Il emploie 5 000 personnes, 1 600 vétérinaires, compte 2 millions de “patients” et réalise un tiers de référés. Il a été racheté en juin dernier par l’Américain Mars Petcare, détenteur des réseaux de cliniques Banfield, Bluepearls, Pets Partner, VCA, Lineaus (groupe Willows Referral), dont « la politique managériale est en phase avec le respect des modèles économiques déployés par Anicura pour bâtir un réseau de cliniques de qualité », assure Christophe Malet, à l’origine de l’importation d’Anicura en France.
Une structure pilotée par cinq personnes en France
Pour orchestrer son développement en France, Anicura finalise la constitution d’une société vétérinaire, basée à Paris. Calquée sur le modèle suédois, la structure bicéphale s’appuie sur un directeur médical, Christophe Malet, et un manager général France, Pierre Tardif, ingénieur de formation, qui a passé dix ans dans l’industrie ophtalmique, avant de diriger cinq cliniques de médecine humaine à Lyon (Rhône), du groupe Ramsay Générale de santé. Ce duo sera épaulé par un directeur financier et deux chargés de développement. Objectif : structurer les fonctions supports (ressources humaines, achats, etc.), être l’interface entre les cliniques et le groupe, et enfin structurer les projets en France, où Anicura n’envisagerait aucune création. Cette structure devrait dorénavant piloter les futures acquisitions, contrairement à un premier scénario où Anicura, acquéreur de Nordvet, avait confié à cette dernière le rachat de la clinique Saint-Roch. Un montage “dans l’air du temps” qui n’avait pas surpris plus que ça le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires (CNOV), attentif à l’arrivée des fonds d’investissement français et étrangers au sein d’une profession réglementée. « Pour l’heure, nous n’avons pas eu de remontées. Les dossiers sont en cours d’instruction par les conseils régionaux de l’Ordre vétérinaire », indique Jacques Guérin, président du CNOV, qui, lors de ses vœux, soulignait la mission délicate de l’Ordre : « Apprécier dans les faits la subtile et parfois complexe interprétation qu’en font les juristes dans les statuts, le pacte d’associés ou les diverses conventions… » C’est tout dire.
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