Vétérinaires : des professionnels de santé optimistes au métier singulier « Les outils de la e-santé : un risque de marginalisation des vétérinaires » Vétérinaires : des professionnels de santé optimistes au métier singulier « Les outils de la e-santé : un risque de marginalisation des vétérinaires » - La Semaine Vétérinaire n° 1768 du 14/06/2018
La Semaine Vétérinaire n° 1768 du 14/06/2018

PROFESSIONENTRETIEN AVEC PIERRE BUISSONPROFESSIONENTRETIEN AVEC PIERRE BUISSON

ÉCO GESTION

Auteur(s) : JACQUES NADEL 

Le moral professionnel des vétérinaires apparaît positif dans le dernier scan CMV Médiforce des professions libérales de santé. Même si, pour 80 % d’entre eux, leur métier rapporte peu par rapport à leur charge de travail. Par ailleurs, leur réticence face au développement de l’e-santé témoigne du caractère atypique de leur métier de santé.

La 7e édition de l’Observatoire des professions libérales de santé (PLS) CMV Médiforce a une saveur particulièrement agréable et personne ne s’en plaindra. L’année 2017 au cours de laquelle a été menée cette enquête semble bien marquer le début d’un retournement de tendance pour les huit catégories de professionnels de santé sondées1. Cette enquête quantitative, véritable prise de pouls du climat socio-économique général qui se dévoile sans fard, lorsque 483 professionnels libéraux accordent spontanément une note de 1 à 10 à « l’idée qu’ils se font de la situation générale actuelle de leur profession », révèle, en effet, un retour à l’embellie. Cette 7e édition fait ainsi état d’une amélioration de la vision des PLS quant à la situation actuelle de leur profession, avec une note moyenne générale de 5,2/10, contre 5 un an plus tôt. Concernant cet indicateur clé, deux professions se distinguent particulièrement : les chirurgiens-dentistes, qui attribuent la plus mauvaise note (4,3/10), et, à l’opposé, les vétérinaires, beaucoup plus positifs avec une note de 5,9/10, la plus élevée de toutes. Avec cette note moyenne, revenue au même niveau qu’en 2011, ils caracolent à la première place du classement.

On ne manquera pas de faire un parallèle entre ce frémissement et le nouveau contexte politique en 2017, marqué par l’arrivée d’un gouvernement de rupture pour l’ensemble des concitoyens. Sans doute cet esprit de changement a-t-il aussi été ressenti par les PLS…

La vision du futur de leur profession s’éclaircit également. Ainsi, la note moyenne générale progresse elle aussi, passant cette année à 4,4/10. Là encore, les vétérinaires s’accordent sur une vision plus optimiste que les autres PLS, avec une note de 5,5/10.

Un prosélytisme accru

Autre indicateur qui en dit beaucoup sur le moral des troupes et est très révélateur du climat tant sectoriel que métier : le « prosélytisme professionnel » auprès des jeunes. Là aussi, la tendance haussière se confirme. Les professionnels sondés sont ainsi 53 % à déclarer leur intention de recommander à un jeune d’exercer sa profession en libéral. L’enquête constate que plus les interviewés expriment des sentiments positifs (fierté de leur métier, liberté d’exercice, sentiment d’utilité, etc.), meilleures sont leurs notes quant à la situation actuelle et future de leur profession, et plus ils sont enclins au prosélytisme. Dans ce classement, les kinésithérapeutes-ostéopathes arrivent en tête (65 %), suivis de près par les vétérinaires (64 %). Dans les réponses des vétérinaires, l’amour du métier, la liberté et l’indépendance dont ils jouissent prennent le pas sur la rémunération, qu’ils jugent insuffisante au regard de la charge de travail. Néanmoins, il est difficile pour eux de se détacher du matériel. Les vétérinaires soulignent spontanément plus que d’autres la baisse des revenus comme raison de ne pas recommander sa profession à un jeune en libéral.

L’e-santé : des avancées timides

Pour cette 7e édition, le scan de CMV Médiforce a réalisé un focus spécifique sur le développement des technologies numériques de santé et les défis qu’il pose. Confrontés à la transformation numérique progressive de notre système de santé, les PLS vont devoir s’approprier ces nouvelles technologies, afin de pouvoir en saisir toutes les opportunités pour leurs métiers. L’enquête montre toutefois des réticences face au développement de l’e-santé. Les raisons ? En premier lieu, 66 % des interviewés indiquent que « les possibilités offertes par l’e-santé ne sont pas adaptées à leurs patients, qui sont peu équipés eux-mêmes ». Les problèmes liés à la sécurité des données personnelles et de préservation du secret médical rebutent également une majorité d’entre eux. Autre raison avancée, les PLS semblent se sentir menacées par les progrès technologiques, susceptibles d’alimenter un « empowerment » des patients à leur détriment. Elles rappellent que leur métier est avant tout un métier de contact et qu’elles ne voient pas ce que les technologies d’e-santé leur apporteraient (56 %).

Même s’ils sont très conscients de la réalité de ces évolutions, les vétérinaires (70 %) sont, avec les médecins généralistes (69 %), les PLS qui le soulignent le plus. De tous les professionnels interviewés, les vétérinaires sont ceux qui déclarent le plus petit nombre moyen de pratiques en lien avec l’e-santé, alors que pour un quart des PLS, l’e-santé est déjà très présente dans leur exercice quotidien.

Des scénarios peu souhaitables

Une autre réticence forte manifestée par la profession concerne la prise de pouvoir par un « Léviathan » , qui est l’un des cinq scénarios pour notre système de santé envisagés par le Cercle vivienne, un think tank indépendant regroupant des acteurs spécialistes des questions de santé et de protection sociale. Peut-être parce que les vétérinaires sont moins exposés aux technologies en raison de la spécificité et de la singularité de leur métier (avec une patientèle-clientèle à la fois animale et humaine), ce sont également les moins nombreux à penser que le scénario d’un Léviathan est en cours (8 % le pensent versus 21 % en moyenne) et à trouver souhaitable ce scénario très marqué par son aspect technologique (23 % versus 35 % en moyenne).

Un autre scénario décrit par le Cercle vivienne, « la prise de pouvoir des patients militants », soulève également leur opposition. Ils y sont les plus hostiles, à égalité avec les chirurgiens-dentistes. En effet, le phénomène inquiète. Via le développement des réseaux sociaux et des technologies de l’information, on assiste à la montée en puissance de communautés de patients et à l’intervention de citoyens, de plus en plus informés, dans le système de santé (notation des professionnels, prescription “pair à pair”, promotion virale de médecines alternatives, etc.). Seulement 15 % des répondants vétérinaires (versus 33 % en moyenne) estiment ce scénario souhaitable.

1 Biologistes, chirurgiens-dentistes, infirmiers, kinésithérapeutes-ostéopathes, médecins généralistes, pharmaciens, radiologues et vétérinaires.

Les vétérinaires sont les seuls vrais professionnels libéraux de santé, car leurs ressources ne dépendent pas de l’argent public. Ils sont donc plus exposés à la concurrence d’autres acteurs, notamment celle liée aux bouleversements technologiques qui apparaissent dans le domaine de la santé animale, au risque d’“ubérisation” et de concurrence déloyale. C’est une des raisons pour lesquelles les vétérinaires n’ont pas une vision très positive de l’e-santé. L’utilisation de robots de traite dans la filière bovine permet d’analyser des données, mais le vétérinaire n’est pas forcément dans la boucle de ces données traitées hors d’une compétence médicale. En canine, les objets connectés relèvent encore du gadget. L’empowerment de la patientèle n’est pas sans conséquence sur les flux de consultations, les outils de l’e-santé peuvent aussi bien déclencher des fausses urgences que des consultations tardives de l’animal à un stade incurable.

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