Impact du programme lumineux sur les boiteries en élevage de dinde - La Semaine Vétérinaire n° 1767 du 08/06/2018
La Semaine Vétérinaire n° 1767 du 08/06/2018

CONFÉRENCE

PRATIQUE MIXTE

Formation

Auteur(s) : TANIT HALFON  

Nicolas Hénaff a présenté, lors des journées nationales des groupements techniques vétérinaires 2018, les résultats de deux études canadiennes sur l’impact du programme lumineux sur les boiteries dans les élevages de dindes. Pour ce faire, deux essais sur deux années consécutives ont été réalisés au mois de novembre, sur 720 dindes et 480 dindons de souche lourde Nicholas. Pour chaque essai, quatre groupes d’animaux ont été constitués de manière aléatoire et soumis à différents programmes lumineux (tableau 1) à partir de 10 jours d’âge. Tous les animaux suivaient pendant les 5 premiers jours de l’essai le programme de 23 heures de luminosité et 1 heure d’obscurité, la durée de luminosité étant par la suite progressivement réduite pour atteindre le programme attribué à chacun des groupes. De plus, l’intensité lumineuse a été diminuée au fur et à mesure de l’essai : initialement de 40 lux, elle a diminué jusqu’à un minimum de 2 lux à partir de la 14e semaine pour l’essai 1 et de la 10e pour l’essai 2. À noter que dans ces essais, la luminosité est plus basse que celle rencontrée sur le terrain.

À 11 et 17 semaines, un score de démarche est déterminé, selon une grille développée initialement pour les poulets mais adaptées aux dindes pour ces essais (tableau 2). De la même façon, un score de lésions podales à 11 et 17 semaines d’âge est déterminé par les auteurs. La présence de lésions cutanées et d’ampoules du bréchet est également enregistrée. La pression intra-oculaire à 9, 12, 15 et 18 semaines d’âge, de trois mâles de chaque enclos est aussi déterminée. Le comportement général des animaux est observé par l’intermédiaire d’enregistrements vidéos réalisés à 11 et 17 semaines d’âge pendant 24 heures. Enfin, le poids des animaux et leur consommation d’aliments, au cours du temps, sont également relevés.

La mobilité diminue avec la luminosité

À 11 semaines, les chercheurs ont observé une augmentation linéaire des scores de démarche avec la durée de luminosité. Les mâles présentant un plus grand nombre de scores de démarches élevées (3 à 5) que les femelles. À 17 semaines, cette relation linéaire n’est observée que chez les mâles. Pour les lésions podales et la pression intra-oculaire, les essais n’ont pas montré de relation significative avec la durée de luminosité. En revanche, la proportion de lésions cutanées a augmenté linéairement avec la durée de luminosité. Une nette différence entre les mâles et les femelles pour les ampoules de bréchet est notée, les mâles étant les plus atteints. De plus, l’analyse statistique a révélé une corrélation positive entre les scores de démarche et la présence de lésions cutanées ou d’ampoules de bréchet à 11 semaines. À cet âge, les chercheurs ont aussi observé une augmentation linéaire du comportement de repos avec la durée de luminosité, la baisse de la période lumineuse provoquant plus d’activité avec plus de marche, de comportement d’abreuvement et de piquage environnemental.

Une luminosité excessive nuit au bien-être

La mobilité est considérée comme un indicateur majeur de bien-être chez les dindes, et les essais montrent qu’elle est fortement impactée par la durée de luminosité, avec des scores de démarche qui augmentent linéairement avec la durée de luminosité, notamment chez les dindons. De précédentes études avaient montré que des scores de démarche élevés chez le poulet étaient associés à de la douleur, ce qui est probablement le cas aussi chez les dindes dans ces études, selon les auteurs. De plus, les différences observées entre mâles et femelles pourraient être dues à des changements de posture au cours de la croissance de ces animaux. Pour les chercheurs, les modifications de l’activité des animaux en fonction de la durée de luminosité montrent qu’avec des programmes lumineux à forte durée de luminosité, les dindes ne peuvent pas exprimer leur comportement naturel. Une plus longue luminosité entraîne davantage de repos, avec un lissage des plumes qui diminue chez le dindon, par exemple. Ce repos, pour les auteurs, est en réalité une fatigue des animaux en lien avec une privation de sommeil. Au contraire, la hausse de la durée de luminosité provoque notamment moins de picage, un avantage pour l’éleveur (moins de blessures et de pertes), mais le reflet d’une perturbation de l’expression du comportement naturel de l’espèce. Enfin, les données de productivité montrent que jusqu’à 42 jours, plus les animaux disposent de luminosité, plus ils présentent un poids élevé. Mais au-delà, le poids diminue avec l’augmentation de la durée de luminosité. Cette tendance est également observée pour la quantité d’aliments consommée, tout comme la mortalité. Ainsi, une plus longue luminosité, en impactant négativement le bien-être des animaux, dégrade les performances. Actuellement, il n’existe aucune réglementation européenne à ce sujet, chacune des organisations de producteurs recommandant des programmes lumineux. Pour le conférencier, la réglementation risque d’évoluer prochainement en fixant une durée minimale obligatoire d’obscurité en élevage de dindes de chair, comme cela a été fait pour les poulets de chair.

Sources :

- Vermette C., Schwean-Lardner K., Gomis S. et coll. The impact of graded levels of day lenght on turkey health and behavior to 18 weeks of age. Poult. Sci. 2016;95(6):1223-1237, bit.ly/2Jbuyuc.

- Vermette C., Schwean-Lardner K., Gomis S. et coll. The impact of graded levels of day lenght on turkey productivity to eighteen weeks of age. Poult. Sci. 2016;95(5):985-996, bit.ly/2xEVHEi.

Nicolas Hénaff Vétérinaire en productions avicoles à Quintin (Côtes-d’Armor). Article rédigé d’après une présentation faite lors des journées nationales des GTV, du 16 au 18 mai.

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