Alerte à la désertification annoncée ! - La Semaine Vétérinaire n° 1762 du 04/05/2018
La Semaine Vétérinaire n° 1762 du 04/05/2018

EMPLOI

ÉCO GESTION

Auteur(s) : SERGE TROUILLET 

Il devient bien difficile aujourd’hui, dans certains territoires ruraux, d’embaucher des praticiens vétérinaires, voire de s’associer avec eux. Dans la Creuse, Rafaël Standaert a connu des déconvenues en matière de recrutement de praticiens français et étrangers. Heureusement, de jeunes diplômés et des étudiants l’épaulent.

Maintenir le maillage territorial, pour les vétérinaires de certaines zones rurales, relève de plus en plus du combat d’arrière-garde. Nous avions récemment évoqué1 le quotidien, à La Souterraine, dans la Creuse, d’un trio de bourreaux de travail belges qui portaient jusqu’à ses plus extrêmes limites un modèle économique à bout de souffle. Se considérant eux-mêmes comme des contre-exemples absolus pour les jeunes générations, ils peinaient à imaginer leur territoire autrement que comme un futur désert vétérinaire pour la rurale lorsqu’ils en seraient partis.

Tout à côté, dans le même département, un de leurs confrères, Rafaël Standaert (Gand 91) s’épuise lui aussi depuis plus de 20 ans à gagner sa vie, même s’il reconnaît bien la gagner. Sa clientèle, en effet, n’en finit pas de s’étendre, en raison de l’arrêt progressif de l’activité des vétérinaires ruraux alentour, dont personne ne se propose de reprendre la clientèle, ou parce qu’ils décident de ne plus se consacrer qu’à la canine. La situation pourrait être prometteuse pour lui si des confrères ou des consœurs répondaient à ses annonces de collaboration ou d’association. Mais ce n’est en fait pas si simple.

Les jeunes candidats difficiles à séduire

Tandis qu’il s’appuie aujourd’hui sur le sérieux d’une jeune praticienne salariée en canine, il faudrait que ses trois cabinets de Guéret, Bénévent-l’Abbaye et du Grand-Bourg tournent avec quatre vétérinaires, si possible en association. Il vient bien d’embaucher un confrère italien, mais celui-ci n’a pas encore pu prendre ses marques, ayant laissé sa famille à plus de 1 500 km. Bref, le travail explose et il est en sous-effectif. « Les jeunes vétérinaires formés en France ou en Belgique s’intéressent insuffisamment à la rurale. Surtout, ils ne veulent pas venir s’installer dans une région où la plus grande ville alentour, Guéret, dépasse à peine les 13 000 habitants ! Les conditions locales d’accueil ne correspondent pas au mode de vie auquel ils aspirent », analyse Rafaël Standaert.

Reste alors à prospecter plus loin, hors de France. Mais là, c’est un peu la loterie. Entre le différentiel de compétences lié à l’hétérogénéité des formations à l’étranger, la recherche d’une sécurité sociale plus protectrice ou encore une forme de compagnonnage vétérinaire s’apparentant à du nomadisme professionnel, trouver le salarié ou l’associé correspondant à ses attentes relève de la gageure. Notre quinquagénaire d’outre-Quiévrain en a malheureusement fait les frais.

Les solutions pour répondre au besoin de renfort

Les recrutements précédents ont mis au jour des problèmes de compétences et de savoir-être : un vétérinaire béninois ayant fait ses études à Madrid avait un sérieux problème d’orientation, attendant que le client vienne le chercher près de la “cathédrale” du village… Surtout, sur dix veaux qu’il soignait, neuf mouraient avant la fin de son intervention ! Après avoir été maçon, un Ukrainien de nationalité portugaise avait entrepris de reprendre le métier de vétérinaire qu’il avait exercé pendant trois ans au Portugal. Après s’être échiné à le faire inscrire à l’Ordre des vétérinaires, Rafaël Standaert l’a vu, au bout de six mois de travail, se mettre en arrêt maladie prolongé à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il disparaisse pour la Lozère, où il a reproduit le même scénario.

Son successeur bulgare n’avait pas, lui, laissé un souvenir impérissable dans le Pas-de-Calais. Rafaël Standaert avait été alerté par ses précédents employeurs qu’il avait « tout au plus les connaissances d’un étudiant de 3 e année », mais il avait absolument besoin de renfort et n’avait aucune conscience du danger. En trois mois, il a franchi quatre fois les portes des urgences à Guéret… avec toutes les conséquences que cela implique sur le plan tant administratif – il n’était pas encore affilié à la Sécurité sociale – que professionnel. Lui aussi a tenté de poursuivre son chemin du côté de la Lozère.

Des recrutements difficiles

Il y a aussi eu le cas d’un praticien hongrois qui n’avait exercé en canine que pendant quelques mois et souhaitait lui aussi reprendre son métier, et dont il a fallu payer le voyage jusqu’à la Creuse. Ou celui d’une consœur française qui, s’étant trompée de voie professionnelle, a brutalement coupé toute connexion avec le monde vétérinaire.

Sans compter les départs à la concurrence ou les vols de matériel chirurgical, de médicaments, le montant du préjudice s’élevant à plusieurs milliers d’euros !

Il importe aussi de rester vigilant dans ses choix d’associés afin, notamment, de ne pas bloquer toute autre association dans la structure, une expérience que vit encore aujourd’hui notre praticien belgo-creusois. Il continue cependant à recruter, jusqu’en Russie. De plus, les étudiants lui sont d’une précieuse aide : « J’ai plus de travail que je ne peux en assurer, et j’ai une petite maison meublée que je mets à disposition de qui veut venir travailler ; pourtant, rien n’y fait. Cet hiver a été terrible. Heureusement que j’avais en permanence des étudiants, qui sont venus, pendant leurs vacances, assurer les prophylaxies ! Je fais actuellement traduire mes annonces en russe car il semblerait qu’il y a du potentiel là-bas et des vétérinaires intéressés par la France. Encore faut-il que leur diplôme soit accepté dans la communauté européenne ! En attendant, je vis au jour le jour. Pour tout dire, je suis un peu épuisé par ces perpétuelles entraves qui m’empêchent d’avancer. Il n’est pas impossible que j’aspire à autre chose avant de prendre ma retraite. Je n’ai que 53 ans », lance, un peu désabusé, Rafaël Standaert.

1 Voir La Semaine Vétérinaire n° 1728 du 15/7/2017, pages 44 et 45.

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