Comprendre la controverse pour l’avenir de l’élevage - La Semaine Vétérinaire n° 1761 du 27/04/2018
La Semaine Vétérinaire n° 1761 du 27/04/2018

SOCIÉTÉ

PRATIQUE MIXTE

L'ACTU

Auteur(s) : TANIT HALFON  

Même si les abolitionnistes restent très minoritaires dans notre société, il devient indispensable pour l’éleveur de cerner l’opinion du public sur son activité, afin de répondre efficacement aux problématiques d’acceptabilité sociétale, et d’évoluer vers un élevage proche des attentes citoyennes. Telles sont les conclusions du projet Accept présentées lors d’un colloque, le 5 avril.

Est-ce que ce sont des mouvements conjoncturels ou structurels qui vont durer dans la société ? » La question, posée par Joël Merceron, directeur général de l’Institut de l’élevage (Idele), en préambule du colloque du jeudi 5 avril sur le projet Accept, pourrait bien résumer l’état d’esprit actuel des éleveurs. Face à des mouvements de remise en cause des pratiques d’élevage, les acteurs des filières peinent à adopter des postures efficaces pour répondre à leurs détracteurs. Dans ce contexte, le projet Accept, financé par le Compte d’affectation spéciale développement agricole et rural (Casdar) sur la période 2014-2017, avait pour objectif de recenser les controverses en élevage, en France et dans d’autres pays européens. « L’objectif appliqué était d’outiller les acteurs des filières afin qu’ils adaptent leur posture, qu’ils anticipent, mais aussi pour alimenter la réflexion sur l’élevage de demain », a souligné Christine Roguet, agroéconomiste à l’Ifip, Institut du porc, et coordinatrice du projet. Ce dernier reposait sur trois piliers : une approche interfilières, à savoir caractériser les points communs et les différences entre les filières d’élevage ; une approche à plusieurs niveaux d’échelle (local versus global) ; et enfin une approche interdisciplinaire, avec l’intervention notamment de compétences en sociologie et en économie. Au fil de la journée, les conférences ont visé à donner des clés aux acteurs de l’élevage pour mieux dialoguer avec les citoyens-consommateurs.

Quatre grands types d’incertitudes

« En sociologie, la controverse correspond à un conflit tripartite, faisant intervenir deux parties prenantes en opposition, face à un public. Ce conflit se structure autour d’une incerti tude, a expliqué Elsa Delanoue, agronome-sociologue pour les trois instituts techniques des filières animales (Idele, Ifip, Institut du porc, et l’institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole Itavi). L’enjeu étant de rallier le public à sa cause. » Ainsi, une controverse implique une remise en cause d’une question sociétale. Les échanges et les débats permettent alors de construire de nouveaux consensus sociaux pour aboutir à de nouvelles normes sociales. Pour l’élevage, cette remise en cause tire son origine de quatre grands types d’incertitudes : l’impact environnemental, celui sur la santé humaine et animale, les pratiques d’élevage et le modèle de développement. « Pour ce dernier point, le système intensif cristallise l’ensemble des inquiétudes », a précisé la conférencière. Bref, la controverse est multiple. Face à ces incertitudes s’opposent le monde de l’élevage et le monde associatif, incluant les associations de protection de l’environnement et de protection animale “welfaristes”1 et abolitionnistes2. D’autres acteurs interviennent aussi dans le débat. Les scientifiques nourrissent les argumentaires des parties prenantes. Les médias transmettent les arguments de chacun au public, en mettant en lumière de manière privilégiée certains d’entre eux. À controverses multiples, public diversifié. Dans le cadre d’Accept, un sondage de l’Institut français d’opinion publique (Ifop), réalisé auprès de 2 000 personnes majeures représentatives de la population française, a ainsi révélé quatre grands types de profils. « Pour 100 citoyens français, 2 sont abolitionnistes, avec un plus grand nombre de femmes ; 24 sont alternatifs et encouragent le développement d’élevages alternatifs, comme le bio ou les élevages sous signe de qualité ; 51 sont progressistes et apparaissent sensibles à l’élevage par méconnaissance. Enfin, 10 sont compétiteurs, dans le sens où ils sont satisfaits de l’élevage actuel et souhaitent qu’il améliore sa compétitivité. 3 sont sans avis et 10 non classés », a ainsi détaillé Alizée Chouteau, chargée de mission au service approche sociale et travail en élevage à Idele. À noter que le public ne se limite pas au citoyen-consommateur, mais inclut aussi les industriels de l’agro alimentaire, les distributeurs, ainsi que les décideurs politiques.

Des résistances locales

Les projets d’installation d’élevages peuvent faire face à des résistances locales. Une réalité du terrain illustrée par une analyse de 16 projets locaux d’installation, en Bretagne, au Centre et en Val-de-Loire, à raison de 6 en filière porcine, 6 en filière bovine et 4 en filière avicole. Pour respectivement 4, 5 et 3 d’entre eux, des conflits ont eu lieu. « L’analyse a montré que quatre déterminants jouaient un rôle dans les conflits locaux, a expliqué Marie-Laurence Grannec, responsable équipe porc-volaille-veau à la chambre régionale d’agriculture de Bretagne. D’abord le contexte social, avec des oppositions liées à la peur de la perte de la valeur du foncier, ou encore en lien avec une activité touristique dans les zones du littoral. Il y a ensuite le contexte environnemental, plutôt spécifique à la filière porcine. La nature même du projet peut aussi poser problème, surtout en production bovine en lien avec des élevages de grande taille. Enfin, la présence dans la zone du projet d’acteurs spécifiques joue soit en faveur, soit en défaveur du projet. Par exemple, des militants locaux peuvent s’engager, sur sollicitation ou conviction, contre une installation. » Plus étonnant, un projet bio porcin a été contesté. « Bien avant le côté bio, l’image associée au projet était celle de la filière porcine en général », a souligné la conférencière. Une filière qui génère plus de tensions, car perçue comme engendrant un plus grand nombre de nuisances pour le cadre de vie (odeurs, pollutions, etc.). Au final, les nuisances et les problématiques environnementales constituaient les deux premières causes de résistance locale.

Tous les arguments ne se valent pas

L’élevage se défend, mais pas forcément comme il faut. « La réponse réglementaire ne fonctionne pas bien, a ainsi souligné Elsa Delanoue. De la même manière, la réponse technique face à des questions sociétales, c’est inadapté et peu compréhensible. Enfin, certaines pratiques, même expliquées, restent inacceptables. » Marie-Laurence Grannec a également listé les arguments incapables de rassurer : impératif économique pour l’éleveur, usage agricole ancestral, fierté et nécessité de nourrir l’humanité, conformité réglementaire. De plus, face à une controverse multiple, un seul argument n’est pas suffisant. Alors que faire ? « Anticiper en instaurant un dialogue initial de présentation de son projet avec les riverains, a-t-elle expliqué. On peut, par exemple, suivre une formation de dialogue lors de stages d’installation, afin de prendre en compte cette perception sociale des élevages. Ce qui importe, c’est l’attitude du porteur du projet et sa capacité à rassurer. » Le projet Accept a d’ailleurs construit un outil d’anticipation. L’éleveur, ayant une réalisation à concrétiser, remplit un questionnaire, et les résultats, sous forme de scores et de représentations graphiques, identifieront les points de vigilance. « Avec cet outil, l’idée est de pouvoir susciter une réflexion chez l’éleveur. » À noter qu’une bonne insertion sociale de l’éleveur diminue également le risque de conflits.

Plus qu’anticiper, l’éleveur doit aussi apprendre à écouter. « Dans une controverse, le conflit peut s’aggraver si on discrédite certains acteurs et qu’on en légitime d’autres pour alimenter le débat », a noté Elsa Delanoue. Isabelle Leballeur, agricultrice, secrétaire générale de la Confédération française de l’aviculture (CFA) et maire de Pruillé-le-Chétif dans la Sarthe, est allée dans le même sens : « On ne réglera pas le problème de la controverse sans un dialogue. Et le dialogue, c’est l’écoute. » Elle a ainsi souligné l’importance de provoquer la rencontre, et de la redescendre à un niveau local. Une écoute que l’on retrouve d’ailleurs dans la négociation, par exemple entre organisations non gouvernementales et interprofessions. « La négociation, c’est d’abord de l’écoute pour comprendre ce que les autres veulent, a souligné Véronique Van Tilbeurgh, sociologue et directrice adjointe espaces et sociétés à l’université de Rennes 2,le but étant de créer un accord collectif. » D’ailleurs, en début de matinée, Véronique Van Tilbeurgh développait l’exemple de la polémique qui avait eu lieu autour de la peine de mort, comme moyen d’illustrer l’influence d’une controverse sur les normes de la société. Pour elle, les deux controverses se ressemblent, car elles mettent en jeu des principes moraux : « Ne pas faire souffrir ni se réjouir de la souffrance d’autrui rejoint directement la controverse sur l’élevage qui dit de ne pas faire souffrir l’animal. » Les principes moraux appellent l’écoute.

1 Associations qui cherchent à améliorer les conditions d’élevage, de transport et d’abattage des animaux de rente.

2 Associations qui s’opposent à toute forme d’exploitation animale.

Pour en savoir plus

- « Regard citoyen sur l’élevage », Lepointveterinaire.fr, le 24/7/2017, bit.ly/2qYLqMy.

- « Christine Roguet : “Imaginer l’élevage de demain, accepté par la société” », La Semaine Vétérinaire n° 1730 du 8/9/2017, page 32, bit.ly/2Hr8z1t.

RASSURER LE CONSOMMATEUR

Pascale Magdelaine, directrice du service économie chez Itavi1, a présenté les démarches collectives et d’entreprises qui se sont multipliées en France dans le contexte de remise en cause de l’élevage. 40 démarches ont été analysées, ce qui a permis de dégager plusieurs grandes tendances : les démarches de rassurance (origine France), de progrès (chartes des bonnes pratiques d’élevage) et de rupture (exigences supérieures à la réglementation correspondant aux signes officiels d’identification de la qualité et de l’origine ou SIQO). Certains concepts faisant bandes à part, comme les marques C’est qui le patron ? ou Les Éleveurs vous disent merci !« La France se caractérise surtout par des démarches pour rassurer et des démarches différenciantes et segmentantes privées, a expliqué la conférencière. Avec un consommateur qui devient “consommacteur”. » Mais cette explosion des approches amène à une lisibilité plus faible pour le consommateur, avec des cahiers des charges pas toujours accessibles. De plus, cela induit des investissements, dont les coûts devront être reportés sur toute la chaîne alimentaire. « Au final, aujourd’hui, pour l’élevage, il y a un double défi : répondre aux attentes sociétales tout en répercutant le surcoût que cela induit. Et améliorer sa compétitivité par rapport aux autres pays européens. »

1 Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole.

UNE PROBLÉMATIQUE ANCIENNE

La controverse sur l’élevage ne date pas d’hier.« Elle a commencé au début du xixe siècle,a expliqué Véronique Van Tilbeurgh, sociologue et directrice adjointe espaces et sociétés à l’université de Rennes 2. Mais c’est seulement aujourd’hui qu’elle a envahi l’espace public. »Avec une difficulté supplémentaire : celle des réseaux sociaux permettant la diffusion rapide des arguments. Pour autant, comme l’a rappelé Elsa Delanoue, agronome-sociologue pour les trois instituts techniques des filières animales, la transformation agricole prend du temps : « On se trouve dans des dissonances de temporalité. »Un temps d’autant plus long que l’on fait face à un renouvellement des principes moraux, d’après Véronique Van Tilbeurgh : « Les valeurs morales ne changent pas aussi rapidement. »
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