Où sont les jeunes vétérinaires ? - La Semaine Vétérinaire n° 1720 du 20/05/2017
La Semaine Vétérinaire n° 1720 du 20/05/2017

DOSSIER

Alors qu’à première vue, les statistiques tendent à dessiner l’image de diplômés “volatils”, où sont les jeunes vétérinaires ?, a-t-on envie de s’écrier. Et les praticiens libéraux qui peinent à recruter de s’inquiéter contre cette “disparition” à la sortie des écoles de potentiels remplaçants, associés ou salariés… Qu’en est-il vraiment ?

Début janvier, un éditorial de Pierre Buisson, président du Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL), faisait l’effet d’une petite bombe au sein de la profession. Il y évoquait « une perte annuelle de 20 % d’une promotion », en référence à une statistique démographique récemment dévoilée par l’Ordre, concernant le pourcentage de non-inscriptions dans l’année qui suit le diplôme de 5e année. Au-delà de l’émotion, que nous disent les analyses ?

25,7 % des diplômés des écoles nationales vétérinaires françaises en 2014 n’exercent pas la médecine et la chirurgie des animaux, d’après une statistique publiée par l’Ordre. N’en déduisons surtout pas qu’ils sont perdus corps et biens pour la profession ! En effet, Laurent Jessenne, président du Club vétérinaires et entreprises et membre d’Evolpro, un groupe de travail de Vétos-entraide1, estime « que ne s’inscrivent pas à l’Ordre entre 50 et 60 % des diplômés vétérinaires en activité dans le secteur dit privé (de l’industrie, notamment), corps qui représente près de 10 % des diplômés en exercice. Sans compter qu’il existe d’autres cas de non-inscription à la sortie de l’école : parce que les diplômés s’expatrient, suivent un 3e cycle, font une pause, etc. ».« Ce phénomène n’est pas spécifique au monde vétérinaire », ajoute Christophe Hugnet, praticien mixte à La Bégude-de-Mazenc (Drôme). « Chaque année, pas moins de 25 % des médecins diplômés d’une faculté française décident de ne pas s’inscrire à l’Ordre pour exercer d’autres professions, dans le journalisme ou l’administration par exemple, au détriment du soin. »

Une vision différente des jeunes

« Plusieurs raisons expliquent cela, poursuit Christophe Hugnet. Et je ne vois pas de motif à porter un jugement sur les choix de vie de chacun. Tout d’abord, les attentes individuelles s’inscrivent dans une société évolutive avec des priorités de vie et de construction de projet probablement différents de ceux des générations passées. L’équilibre vie professionnelle/vie privée est modifié. La féminisation n’en est pas la cause mais seulement un cofacteur conjoncturel. L’ouverture des étudiants à d’autres formes d’exercice, la décision de profiter de sa jeunesse pour explorer le monde ou d’autres horizons (à l’instar de la culture anglo-saxone et des années de césures), la possibilité de bénéficier d’aides sociales acquises, la déception ou l’inquiétude de la pratique libérale, sont autant de motifs rencontrés ou exposés par nos jeunes collègues. De plus, ces dernières années, le nombre de vétérinaires français diplômés des universités et écoles vétérinaires européennes a nettement diminué (en particulier à la suite de l’instauration de quotas en Belgique). »

Peu de “vrais” perdus !

Par ailleurs, une thèse rédigée par Jean-Étienne Bergemer sur l’adaptabilité professionnelle2 souligne que « la plupart des vétérinaires réorientés exercent un métier qui reste connecté à la pratique et/ou à la médecine et physiologie des animaux. Ceux qui sont totalement sortis du terrain connu représentent dans les faits seulement de 1 à 2,5 % des vétérinaires ».« En définitive, analyse Laurent Jessenne, quand on organise des anniversaires de promotion, on “perd de vue” entre 5 et 10 % des effectifs, qui disparaissent des radars sans laisser d’adresse ou presque : départs à l’étranger, reconversions professionnelles ou, hélas, décès prématurés… Ce chiffre, équivalent chez les médecins, semble d’ailleurs assez constant depuis les 30 dernières années, que j’ai pu analyser. »

Autre constat intéressant : si l’on élargit à la tranche des 25-65 ans, il y a entre 30 à 35 % des vétérinaires qui n’exercent pas – ou plus – en clientèle. Ce ne sont donc pas uniquement les jeunes qui sont concernés… « Cependant, des allers-retours entre l’industrie et la clientèle peuvent être très enrichissants, souligne Christophe Navarro, praticien à Thermovet (réseau canin/nouveaux animaux de compagnie, sud-est de la France). Certes, quelqu’un qui a travaillé plusieurs années dans la sécurité alimentaire ne sera pas opérationnel dès le premier jour en clinique. Mais il pourra, par exemple, apporter beaucoup au reste de l’équipe en matière d’amélioration de la démarche qualité. »

Des débuts d’exercice moins faciles ?

Pourquoi de jeunes confrères raccrochent-ils cependant parfois leurs blouses ? Trop de responsabilité, de stress, des horaires trop lourds, pour pas assez d’argent gagné semblent des arguments souvent évoqués. « J’ai aussi l’impression que les débuts d’exercice en libéral sont différents aujourd’hui, ajoute Christelle Fournel, maître de conférences en management et gestion à l’École nationale vétérinaire d’Alfort (ENVA). Nous apprenions autrefois très vite notre métier en allant en stage dès la 2e année, sans contrat ou accord particulier de l’école. Nous pouvions ainsi assimiler des gestes simples et comprendre le métier très tôt. Certains commençaient les gardes dès la 3e année. Et, du coup, nous n’hésitions pas à faire “bénévolement” 70 heures par semaine ! Il est vrai qu’au début des années 2000 praticiens comme étudiants se souciaient bien moins des possibles accidents professionnels… »Par ailleurs, les étudiants allaient très tôt faire de la “pique”. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. « Cela a-t-il contribué à les éloigner du monde rural ?, interroge Christelle Fournel. De plus, je trouve qu’il existe parfois un écart énorme entre les enseignements et le marché du travail. On ne peut pas, par exemple, faire partout de la chirurgie ultraperformante, et d’ailleurs, ce n’est pas éthique de le proposer systématiquement. Les traitements doivent s’adapter aux contraintes temporelles et à ce que le client est prêt à payer. Enfin, dès l’orientation, on n’avertit pas assez les futurs professionnels qu’il faut qu’ils aiment les animaux… mais aussi leurs propriétaires ! »

« Pour sauver l’exercice en libéral, notre enseignement devrait vraiment évoluer vers l’alternance, analyse pour sa part Thierry Bedossa, praticien (Hauts-de-Seine), médecin du comportement au centre hospitalier universitaire vétérinaire d’Alfort (Chuva). Car l’alternance permet une exposition et une immersion précoces et extensives à l’environnement professionnel futur. Quant à la cogestion de l’enseignement dans les écoles nationales vétérinaires avec les praticiens, elle permettrait, sans porter atteinte à la qualité et au contenu scientifique, d’élaborer des contenus et de délivrer aux étudiants des expériences en phase avec les besoins et le quotidien de notre activité professionnelle. »

Des écoles et des étudiants qui s’interrogent…

« En fait, complète Pierre Sans, enseignant à l’École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT), nous manquons d’analyse complète, d’une part sur le parcours de ces “perdus” et d’autre part sur l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi. C’est pourquoi nous allons démarrer une thèse qui sera soutenue fin 2018 en étudiant sur une période donnée les offres de recrutement. Puis nous interrogerons les structures à l’origine de ces offres pour savoir si elles ont reçu des candidatures, ont recruté et sous quelle forme (contrat à durée déterminée ou indéterminée, temps partiel, autre). Par ailleurs, j’envisage d’analyser les trajectoires des “20 % manquants” après leur sortie des écoles nationales vétérinaires. J’espère que ces deux réalisations nous permettront de mieux déchiffrer les tendances observées. »

« Afin de former des praticiens qui font un choix assumé d’exercice en libéral, et pour éviter d’avoir trop de jeunes diplômés qui après trois ans de pratique en clientèle quittent l’Ordre, l’école organise, dès la 1re année, puis de manière répétée plus tard, des rencontres entre les étudiants et des professionnels de différents métiers, informe par ailleurs Luc Mounier, directeur des formations à VetAgro Sup. Elle développe aussi des modules sur les grands enjeux de la profession et donne des éléments de gestion d’entreprise. Mais chacun (professionnels, enseignants, Ordre, syndicat, etc.) est bien conscient que le métier est en pleine évolution. »

Afin de mieux analyser la situation et tâcher d’y apporter des solutions, l’opération Vetfuturs, portée par l’Ordre et le SNVEL, est lancée depuis début 2017. « Je sais que des groupes d’élèves des quatre écoles vétérinaires ont créé un groupe Facebook de réflexion, informe Luc Mounier, qui pilote l’une de ces équipes. Nous nous intéressons, par exemple, à mieux cerner quelles sont les attentes, les interrogations et les craintes de nos étudiants actuels par rapport à leur futur professionnel. Car ce sont ces jeunes qui dessineront le visage de la profession de demain. »

1 Voir vetos-entraide.com/EVOLPRO et clubveterinairesetentreprises.fr.

2 Jean-Étienne Bergemer. « La force d’adaptation professionnelle du vétérinaire : images et réalités ». Thèse de médecine vétérinaire, ENVA. 2014.

ENTRETIEN AVEC  JOANNA LEES 

« GÉNÉRATION DE ZAPPEURS, NOUS AVONS DES ATTENTES DIFFÉRENTES ! »

Pourquoi avez-vous créé le site internet Vetorientation.com ?
Parce qu’être vétérinaire, c’est avoir une vocation, mais aussi un droit à l’évolution, à la progression, voire au changement de parcours. J’observe que 80 % des vétérinaires qui se réorientent le font avant cinq ans d’exercice en clientèle. Il y a aussi des reconversions vers 30-40 ans, mais elles sont plus rares.

Si l’on prend votre carrière personnelle, vous sentez-vous “perdue” pour la profession ?
Certes non ! J’ai aimé travailler en clientèle et je ne m’interdis d’ailleurs pas d’y retourner peut-être un jour… Mais grâce à mon double cursus à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec), j’ai postulé de manière spontanée auprès d’une start-up qui crée des produits connectés à destination des chiens. Ma formation me permet d’apporter des compétences et l’expertise vétérinaire tant à l’équipe en recherche et développement (R & D) qu’au secteur commercial.

Qu’attendent aujourd’hui les jeunes diplômés de l’exercice en libéral ?
Nous sommes une génération de “zappeurs”, qui ne souhaite pas faire durant 40 ans exactement le même travail ! L’idéal est d’intégrer une équipe avec laquelle nous partageons des valeurs, avec une visibilité sur ce que l’on va devenir et un accompagnement… En fait, lors d’un recrutement, on se dit dans sa tête : « Qu’est-ce que cet employeur est prêt à faire pour moi ? Et est-ce que j’ai envie de travailler dans cette équipe ? » Ce qui nous fait peur, c’est de rester “collé” à l’échelon IV de la convention collective durant 15 ans, sans aucune évolution de carrière ni plan de formation.

Comment peuvent évoluer les recruteurs pour répondre à ces nouvelles attentes ?
Il faudrait, par exemple, qu’ils prévoient des rendez-vous annuels avec chaque salarié de manière formelle et automatique. Ce qui permettrait notamment de faire un point sur les progrès réalisés et de fixer de nouveaux objectifs. Et pourquoi ne pas envisager des primes si le contrat est rempli ? Notre génération n’a pas toujours l’impression de gagner sa vie à la juste valeur de son travail. Il est vrai que nous gagnons moins que les générations précédentes à la sortie de l’école, et que nos amis ingénieurs (étudiants avec lesquels nous avons partagé nos classes préparatoires) gagnent aussi plus que nous, avec des conditions de travail qui peuvent sembler meilleures.

En quoi consiste votre participation à l’opération Vetfuturs1 ?
On se demande notamment ce qui nous manque dans notre formation pour assurer une meilleure transition entre nos études et l’exercice libéral. Sommes-nous assez armés pour travailler immédiatement seuls en clinique ? À cet égard, je pense qu’un cours comme celui dispensé à l’École nationale vétérinaire d’Alfort sur la gestion de clientèle, avec des mises en situation réelles, est très profitable. En tout cas, s’il est sûr que le jeune diplômé ne souhaite pas être tutoré à 80 % du temps, il désire au minimum participer à des tables rondes de cas cliniques, avoir des possibilités de formation, voire de spécialisation future. Et surtout ne pas être le salarié qui est là seulement pour assurer les gardes et les week-ends !
Une partie de ce que nous venons d’évoquer précédemment contribue à creuser le fossé entre l’ancienne et la nouvelle génération de praticiens. Mais heureusement, l’envie et la passion sont toujours là ! Il est donc grand temps de s’unir pour reformuler ensemble le métier de vétérinaire de demain. J’espère qu’une opération comme Vetfuturs impulsera un nouvel élan positif à la profession, toutes générations confondues…



1 En savoir plus sur bit.ly/2pYPBKr et vetfutursfrance.fr.
Propos recueillis par Chantal Béraud

ENTRETIEN AVEC  DENIS AVIGNON 

« LE PROBLÈME DU RECRUTEMENT PROVIENT EN PARTIE

D’UN MANQUE DE MOTIVATION À EXERCER »

Est-ce que les difficultés à recruter constituent l’un des axes de travail de l’Ordre ?
Cette question faisant débat depuis déjà plusieurs années, l’Ordre ne peut y rester indifférent. Nous avons interpellé la Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle pour avoir, entre autres, des informations chiffrées sur les vétérinaires en recherche d’emploi. À ce jour, nous n’avons obtenu aucune réponse.

En quoi la réflexion de Vetfuturs pourra- t-elle apporter des éléments de réponses ?
L’objectif du groupe de travail intitulé “Le vétérinaire, les métiers” est d’étudier l’attractivité de la profession, l’adéquation de l’offre et de la demande et d’explorer les métiers de demain. Ce travail passe par la réalisation d’enquêtes auprès des employeurs et des demandeurs d’emploi, mais aussi auprès de ceux qui ont renoncé à exercer. Nancy, le 10 novembre prochain, est un premier point d’étape de cette réflexion, sachant que la réflexion globale doit au moins se poursuivre durant deux ans.

Comment mieux orienter les jeunes en leur donnant une vision réaliste du métier ? Et ne pourrait-on pas avoir un oral au concours, pour sélectionner aussi sur motivation, comme cela se fait depuis des décennies dans les grandes écoles de commerce ?
Nous pensons effectivement qu’il est important de toucher les jeunes dès le plus jeune âge en évitant surtout de donner une image d’Épinal du métier de vétérinaire. Son idéalisation est sans doute à l’origine de nombreuses désillusions… Sélectionner les futurs vétérinaires par un concours harassant – faisant émerger des individus ayant certes des capacités de raisonnement et d’apprentissage supérieures à la moyenne – n’est peut-être pas la meilleure ou la seule méthode. Certains pays, les États-Unis par exemple, soumettent effectivement les candidats aux études vétérinaires à des tests de motivation ad hoc. Le taux de renoncement aux États-Unis est très faible, de l’ordre de 3 à 4 %.

Face à la pénurie de praticiens, pourquoi ne pas augmenter le numerus clausus ?
Le numerus clausus a déjà été augmenté il y a quelques années, poussant les établissements d’enseignements dans leurs derniers retranchements en matière de capacité d’accueil. Les résultats sur le terrain sont pour l’instant inexistants, le problème ne semblant pas venir du nombre, mais, pour une part, de la motivation à exercer. J’ajoute que la libre circulation des vétérinaires au sein de l’Union européenne a donné l’opportunité, par exemple en 2015, à plus de 300 vétérinaires issus d’écoles vétérinaires étrangères de venir exercer en France.

Quels conseils donner pour le recrutement ?
Il ne suffit plus de mettre une annonce sibylline dans la presse professionnelle pour recruter. Les postes offerts doivent répondre à de nombreux impératifs : garantir un environnement de travail optimal (ambiance, matériel, clientèle aimable, tâches variées, intéressantes, etc.), être bien payé, être installé dans une région attractive qui permettra de combiner travail et loisirs, avoir des horaires qui ne sacrifient pas la vie familiale, ne pas abuser des gardes… J’ai bien conscience que tout ceci peut apparaître comme une gageure pour certains !

Pour les étudiants non intéressés par la pratique en clientèle, pourquoi ne pas leur proposer une année d’étude axée sur ces nouveaux métiers ?
Il conviendra d’abord de définir ces “nouveaux métiers” avant d’envisager une formation qui ne pourra se faire qu’en modifiant le référentiel initial et en adaptant les méthodes et les outils d’enseignement. En tout état de cause, si cette solution devait être retenue, elle ne pourrait être effective qu’à moyen terme et n’apporterait pas de solution au problème de recrutement en libéral qui nous préoccupe.

Propos recueillis par Chantal Béraud
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