Stop aux néonicotinoïdes !

Tanit Halfon | 25.09.2018 à 11:00:21 |
symposium
© Tanit Halfon

Le symposium sur la biodiversité et les néonicotinoïdes a réuni le jeudi 20 septembre chercheurs et parlementaires pour faire le point sur l’effondrement de la biodiversité. L’occasion de rappeler la toxicité prouvée des pesticides, notamment des néonicotinoïdes, sur les écosystèmes, et d’exposer les alternatives possibles.

« Il y a 20 ans, je n’aurais jamais imaginé qu’il aurait fallu 20 ans. » Frank Alétru, apiculteur et président du syndicat national des apiculteurs, raconte, ému, lors du symposium sur la biodiversité et les néonicotinoïdes le jeudi 20 septembre aux salons de l’Assemblée Nationale, la longue lutte menée par sa profession et certains chercheurs pour amener les politiques à interdire les néonicotinoïdes*. Si, pour cette fois, leur ténacité a payé, l’effondrement de la biodiversité dépeint par les conférenciers du colloque, rappelle que la bataille n’est pas encore finie. Organisé par la Task Force sur les pesticides systémiques** et la Société nationale de protection de la Nature (SNPN), en collaboration avec la députée des Deux-Sèvres Delphine Batho et le sénateur du Morbihan Joël Lanné, la journée réunissait un grand nombre de chercheurs pour partager les connaissances acquises sur le sujet. Et le constat est brutal. Les pollinisateurs déclinent, avec 16,5% des pollinisateurs vertébrés et 40% des invertébrés, notamment les abeilles et papillons, en phase d’extinction au niveau mondial. Les néonicotinoïdes participent activement à cette disparition silencieuse.

La biodiversité va mal

« Les chercheurs sont convaincus de la 6ième extinction de masse », explique François Sarrazin, président du Conseil scientifique pour la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB). Les causes ? Nous, en grande partie. Entre perte et fragmentation d’habitats, surexploitation, introduction d’espèces invasives, pollutions et changement climatiques, les pressions anthropiques sont diverses mais bien documentées. Et les conséquences majeures. Pour exemple, « selon les données de l’IPBES , seuls 7% des espèces marines et 9% des habitats marins de l’Union européenne sont dans un bon état de conservation », souligne son collègue Jean-François Silvain, président de la FRB. L’IPBES pointe aussi du doigt l’intensification des pratiques agricoles et de la foresterie comme facteur de déclin de la biodiversité. Vincent Bretagnolle, chercheur au CNRS, s’intéresse justement à la biodiversité en milieu agricole. Dans la zone du département des Deux Sèvres qu’il étudie, la perdrix rouge y a chuté de 80%, la grise de 95%. « A l’échelle de l’Europe, sur une vingtaine d’années, ce sont 400 à 500 millions d’oiseaux perdus. » En cause : la baisse du cycle de reproduction dans des espaces agricoles uniformisés, mais surtout moins de disponibilité alimentaire du fait de l’usage des pesticides. « Selon nos modèles, en 2016, jusqu’à 2/3 des parcelles de colza traitées aux néonicotinoïdes  pouvait tuer la moitié de la population d’abeilles qui venaient y butiner. »

Les alternatives sont efficaces

De l’avis de tous les conférenciers, des solutions non chimiques ont fait preuve de leur efficacité. D’ailleurs, comme le souligne Jean-Marc Bonmatin, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment montré qu’il existait au moins une solution alternative non chimique efficace dans 78% des cas analysés, seuls 6 cas ne trouvant pas d’alternatives. Kris Wyckhuys, ingénieur agronome et entomologiste, qui a participé à l’analyse de plusieurs programmes de lutte intégrée au niveau mondial, cite plusieurs exemples. « Une étude de cas a révélé que les systèmes diversifiés -incorporation de cultures intercalées, de plantes à fleurs, réduction des pesticides,…- présentaient plus d’ennemis naturels et moins de ravageurs. Dans ces champs, les rendements sont plus bas, mais compensés par des coûts réduits. » Car les conférenciers soulignent également que l’absence de pesticides ne rime pas avec un défaut de rentabilité. Vincent Bretagnolle explique avoir montré que la hausse des populations d’abeilles permettait d’augmenter l’activité de pollinisation dans les champs colza, avec des effets positifs et significatifs sur les rendements et les marges des agriculteurs. Kris Wyckhuys détaille le cas de plantations de manioc en Thaïlande infestées en 2008 par une cochenille : les agriculteurs n’ayant pas employé de néonicotinoïdes au profit de la conservation naturelle, ont vu leurs revenus augmenter de 200 à 700 euros par hectares. « Aujourd’hui, la littérature abonde de solutions non chimiques, explique François Sarrazin. L’enjeu est donc bel et bien sociétal et politique, et pas seulement lié à un manque de connaissances. » 

* La loi  du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages interdit, depuis le 1er septembre 2018, l’usage des néonicotinoïdes et des semences traitées. La loi Egalim élargie l’interdiction en excluant les substances ayant un mode d’action identique que les néonicotinoïdes. 

** Ce groupe international de scientifiques a réalisé une synthèse de 1121 études sur les néonicotinoïdes.

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L’agro-chimie, une histoire récente

« L’usage actuel des pesticides dans nos sociétés est, non pas un destin, mais bien le produit de choix humains, sous-tendus par une idéologie », a expliqué Rémi Luglia, historien et président de la Société nationale de protection de la Nature (SNPN), lors du symposium. Repartons au milieu du 19ième siècle.  A cette époque, l’homme considère la Nature comme un bien, créé pour son propre usage : nous sommes en plein paradigme anthropocentré. Dans cette vision du monde, se bousculent les idées d’acclimatation et d’utilitarisme. Dans la première, l’homme, en tant que « maître de la nature », est en droit d’introduire des espèces lointaines s’il les juge intéressantes, notamment en remplacement d’autres qui auraient disparu. Dans la deuxième, les espèces n’ont de valeur que par leur seul usage direct. Dans ce monde, les insectes dans leur globalité, nuisibles, ravageurs des cultures, apparaissent rapidement comme le principal ennemi à abattre. Mais tout n’est pas si simple. Dans les années 1850, la toute jeune ligue de protection des oiseaux organise des campagnes de sensibilisation auprès des agriculteurs pour les interpeller sur l’utilité de certains oiseaux en tant que prédateurs naturels des ravageurs. Certains se demandent aussi s’il faut mener une guerre contre tous les insectes, alors que plusieurs peuvent être utiles. Jusqu’au 19ième siècle, le monde paysan cherche un équilibre naturel, l’être humain ayant perturbé l’équilibre initial de la Nature, en s’aidant si besoin de prédateurs naturels. Pourtant, bientôt, les premiers produits chimiques apparaissent et changent le rapport à la nature : on ne cherche plus à faire avec, on croit plutôt en l’éradication totale des ravageurs. Malgré des rapports faisant état de mortalités chez les abeilles et de résistances aux produits, l’industrie chimique s’étend, profitant d’un contexte favorable. Elle profite de la fascination pour la technoscience et son assimilation au progrès de l’Humanité. Elle se présente comme une aide pour pallier à la main d’œuvre paysanne décimée par la première guerre mondiale. Elle affirme que l’industrialisation est la seule solution pour nourrir une population croissante. Fruit d’une conjoncture historique particulière, et hériter d’une certaine vision du monde, ce choix de société est actuellement encore bien ancré. « L’équation qui a permis la généralisation des pesticides est toujours présente, conclut le conférencier.  Elle se manifeste par le désir de contrôle, la peur de la nature, et l’attrait pour la technoscience. On reste dans la même logique que le 19ième siècle, avec la technoscience comme sauveuse de l’Humanité et du monde. »

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L’Union européenne préconise la lutte intégrée…depuis 1991 !

La Directive 91/414/CEE du 15 juillet 1991, relative à la mise sur le marché des produits phytosanitaires, disait : « les Etats membres prescrivent que les produits phytopharmaceutiques doivent faire l’objet d’un usage approprié. Un usage approprié comporte (…) l’application des principes des bonnes pratiques phytosanitaires ainsi que chaque fois que cela sera possible de ceux de la lutte intégrée. » Le lutte intégrée étant définie comme « l'application rationnelle d'une combinaison de mesures biologiques, biotechnologiques, chimiques, physiques, culturales ou intéressant la sélection des végé­taux dans laquelle l'emploi de produits chimiques phytopharmaceutiques est limité au strict nécessaire pour maintenir la présence des organismes nuisibles en dessous de seuil à partir duquel apparaissent des dommages ou une perte économiquement inacceptables. » En 2011, la Directive est actualisée. Le texte stipule que la lutte contre les « ennemis des cultures » doit donner « la priorité, chaque fois que cela est possible, aux solutions de remplacement naturelles et non chimiques. » Une précision en lien avec la Directive 2009/128/CE relative à l’usage des pesticides qui rendait obligatoire à partir du 1er janvier 2014 les principes de lutte intégrée contre les ennemis des cultures, les méthodes non chimiques de protection des plantes étant identifiées comme prioritaires.  

Retrouvez cet article en page 16 de La Semaine Vétérinaire n°1778 du 28 septembre. 

 

Tanit Halfon
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