« Il est nécessaire de développer l’épidémiosurveillance aux Antilles » - Le Point Vétérinaire.fr

« Il est nécessaire de développer l’épidémiosurveillance aux Antilles »

Tanit Halfon | 27.05.2019 à 16:52:54 |
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La réglementation relative à la catégorisation des maladies animales s’est basée sur les travaux de hiérarchisation des maladies infectieuses et parasitaires présentes en France continentale de l’Agence de sécurité sanitaire des aliments (Anses). En 2016, l’Agence s’est penchée sur celles présentes ou susceptibles d’être introduites dans les cinq départements d’outre-mer. Florence Etoré et Charlotte Dunoyer, respectivement responsable adjointe et responsable de l’Unité d’évaluation des risques en Santé et bien-être des animaux de l’Agence, font le point sur les particularités de la zone Caraïbes.

Les problématiques sanitaires sont-elles globalement les mêmes pour chaque territoire de l’axe caribéen (Guadeloupe, Guyane et Martinique)?

Florence Etoré : Une des demandes de la saisine était de voir s’il était possible de regrouper les départements par zone géographique. Cela n’a pas été le cas, y compris pour la Guadeloupe et la Martinique qui sont pourtant plus proches géographiquement. Cela s’explique par le contexte propre à chacun de ces territoires, en terme d’histoire, de constitution et d’organisation des filières mais aussi d’acteurs locaux. Nous avons finalement répertorié de multiples particularités, comme la présence de la rage chez les ruminants en Guyane par exemple. Ce qui est similaire aux trois départements est en réalité le manque global de données d’épidémiosurveillance. Avec plusieurs conséquences : par exemple, il ne nous a pas été possible de hiérarchiser les maladies pour la filière des animaux de compagnie en Guyane et en Guadeloupe. De la même manière, nous avons produit un unique rapport pour la filière volailles, commun aux 3 départements caribéens. C’est d’ailleurs sans doute la filière* où il manque le plus de données. Enfin, il n’y a pas eu, non plus, de hiérarchisation pour la filière Suidés en Guyane.

Comment faire pour récupérer davantage de données ?

Florence Etoré : Nous l’avons clairement indiqué dans nos recommandations : il est nécessaire de développer  des programmes d’épidémiosurveillance organisée, en encourageant et en facilitant les actions des acteurs locaux comme les coopératives agricoles et les vétérinaires**. Il convient aussi de structurer cette surveillance tout au long de la chaîne de production.

Avez-vous identifié des maladies non listées dans les dangers sanitaires catégorisés, mais potentiellement problématiques pour ces territoires ?

Florence Etoré : Pour établir la liste des dangers sanitaires d’intérêt, en vue de les hiérarchiser,  les experts se sont basés sur la liste officielle des dangers sanitaires de première et deuxième catégorie en France, mais aussi sur celle de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), afin d’avoir une vision la plus large possible au départ. Une fois les maladies animales hiérarchisées, nous n’avons, par contre, pas effectué de travail de comparaison avec les maladies catégorisées***. Malgré tout, il convient de souligner que pour un certain nombre de dangers sanitaires considérés comme potentiellement importants, tant du point de vue économique que sanitaire, nous n’avons pas été en mesure de conclure dans ces territoires entre leur réelle absence ou un impact négligeable.

Vous avez uniquement travaillé sur les filières ruminants, volailles, chien/chat, abeilles et suidés. Des travaux sont-ils prévus pour les autres filières (équidés, poissons, lagomorphes, crustacés, NAC, faune sauvage) ?

Charlotte Dunoyer : Cette hiérarchisation, en cours depuis 2013, demande un travail considérable, et implique un coût important pour le contribuable. Aussi, nous ne recommanderons de le poursuivre qu’à partir du moment où nous pourrons disposer de données suffisantes pour ces autres filières.

Suite à ce travail, la situation sanitaire vous apparaît-elle satisfaisante ?

Florence Etoré : Durant les échanges avec les experts locaux, nous n’avons pas eu le sentiment d’une catastrophe, il est plutôt apparu que les choses se mettaient progressivement en place. Pour autant, ont été clairement mis en évidence un manque de structuration, d’organisation, de relais vétérinaire mais aussi de laboratoires locaux. Néanmoins, si l’on devait souligner quelques problématiques, peut-être serait-ce celle des chiens et chats errants en Martinique ? Si elle n’est pas maîtrisée, il existe quand même un risque d’introduction de la rage. Toutefois, des actions locales sont actuellement en cours dans ces territoires. Il faut sans doute aussi retenir les dangers sanitaires parasitaires chez les ruminants qui sont très importants dans ces territoires (par exemple la tique sénégalaise) et les salmonelles qui n’ont pas pu être hiérarchisées chez les volailles du fait du manque de données de terrain. J’ajouterai qu’en France continentale, beaucoup de maladies animales, comme la brucellose, la tuberculose, ont fortement structuré la prophylaxie, qui a été transposée telle quelle dans les Antilles sans trop s’occuper des particularités de ces territoires.

Charlotte Dunoyer : Les rapports sont assez attendus par les instances locales qui affichent une grande volonté de développer l’épidémiosurveillance.

* Peu de dangers sanitaires ont pu être retenus, notamment certaines salmonelles, Campylobacter jejuni, les colibacilles et les coccidies (https://www.anses.fr/fr/system/files/SABA2017SA0256.pdf).

** Le maillage vétérinaire n’est pas assuré pour toutes les filières, par exemple pour la filière volailles.

*** A noter que la hiérarchisation des maladies animales se base sur une approche scientifique qui prend en compte, dans la notation, à la fois les critères de gravité de la maladie, mais aussi l’existence de moyens de lutte disponibles. La catégorisation, quant à elle, prend en compte également d’autres paramètres. Par exemple, pour la fièvre aphteuse, connue comme une maladie grave et très contagieuse, l’existence en France de moyens de lutte adaptés contre ce danger sanitaire conduit à donner à la maladie une note assez basse dans la hiérarchisation ;  en opposition avec la catégorisation par le gestionnaire de risque, qui préfèrera la classer en première catégorie pour pérenniser ses moyens de lutte et conserver son statut indemne.

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Un travail préalable de sélection

Avant de hiérarchiser les maladies animales, encore faut-il les sélectionner. Pour cela, les experts sont partis des maladies faisant l’objet d’une réglementation nationale et européenne, et de celles listées par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE). Plusieurs critères d’inclusion ont été pris en compte, à savoir l’impact sanitaire, que ce soit en santé animale ou humaine (zoonose), l’impact économique et enfin environnemental, notamment sur la faune sauvage. De plus, pour les dangers sanitaires absents des départements ont été retenues uniquement les maladies présentant un risque d’introduction, et importantes dans la filière et/ou zoonotique, et/ou à risque important pour les espèces sauvages. De la même manière, pour les dangers sanitaires présents sur ces territoires, seules les maladies animales à fort impact ont été retenues. 

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Les travaux, menés de 2016 à 2018, ont abouti à la publication de 15 rapports tous disponibles sur le site de l’Anses. 

Un prochain article sera consacré à la Réunion et Mayotte.

Tanit Halfon
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