Le point Vétérinaire Canin n° 336 du 01/06/2013
 

ONCOLOGIE ET CARDIOLOGIE

Cas clinique

Delphine Zacharias

Clinique vétérinaire Phocéa,
20, route de la Sablière
13011 Marseille
dr.zacharias@laposte.net

Le chémodectome peut être complexe à diagnostiquer, notamment en raison de son évolution qui peut être lente.

Résumé

→ Une chienne de race bouledogue français âgée de 9 ans est examinée en consultation pour une insuffisance cardiaque gauche compliquée d’un œdème pulmonaire. Les examens complémentaires permettent la mise en évidence d’une tumeur dans l’oreillette gauche. Après stabilisation médicale de l’animal, une thoracotomie exploratrice est entreprise avec pour objectif de définir l’extension de la tumeur et de pratiquer, si possible, une résection de la masse. L’analyse histologique révèle que la masse est un chémodectome.

Summary

Aortic chemodectoma in a French Bulldog

→ A 9-year old French Bulldog dog was presented for consultation for left-sided heart failure complicated by pulmonary oedema. A tumour in the left atrium was found using ancillary tests. After medical stabilisation of the animal, an exploratory thoracotomy was undertaken with the objective of defining the extent of the tumour and to perform, if possible, resection of the mass. Histological analysis revealed that the mass was a chemodectoma.

Key words

Heart disease, chemodectoma, brachycephalic, echocardiography, thoracotomy

Une chienne bouledogue français non stérilisée âgée de 9 ans est présentée en consultation pour abattement, essoufflement et toux.

CAS CLINIQUE

1. Anamnèse

→ La chienne a été reçue en consultation d’urgence 11 mois auparavant pour une détresse respiratoire d’apparition brutale. Normotherme, elle présentait une dysp-née inspiratoire associée à des crépitations pulmonaires et à un souffle cardiaque basal systolique de grade I/VI. Les radiographies thoraciques montraient une opacification pulmonaire de type interstitielle en région périhilaire et broncho-alvéolaire en région craniale, principalement. Le cœur apparaissait de taille normale. Le traitement suivant a alors été instauré : furosémide (Furozénol®, à la dose de 4 mg/kg/j en deux prises durant 5 jours) afin d’éliminer l’œdème pulmonaire, visnadine (Isonergine®, 5 mg, deux fois par jour pendant 7 jours) pour soutenir la fonction cardiaque et de la céfalexine (Rilexine®, à la dose de 30 mg/kg/j en deux prises, 7 jours) pour enrayer un phénomène infectieux éventuel. Devant la nette amélioration de son état général et de ses symptômes, les propriétaires n’ont pas assuré de contrôle à la fin du traitement ni poursuivi les investigations telles que l’électrocardiogramme et l’échocardiographie, qui leur avaient été recommandées.

→ 4 mois auparavant, la chienne a de nouveau présenté les mêmes troubles respiratoires, avec une toux et des essoufflements, mais qui ont été peu améliorés cette fois par l’administration de furosémide. Les analyses sanguines (numération et formule sanguines et biochimie) et urinaires ne présentaient aucune anomalie. La radiographie thoracique et l’échocardiographie ont mis en évidence un œdème et une hypertension pulmonaires associés à une insuffisance cardiaque gauche. De la spironolactone (Prilactone®, à la dose de 2 mg/kg/j en une prise), un inhibiteur de l’enzyme de conversion de l’angiotensine, l’énalapril (Prilenal®, à la dose de 0,5 mg/kg/j en une prise) et un diurétique, le furosémide (Furozénol®, à la dose de 4 mg/kg/j en deux prises pendant 5 jours) lui ont été prescrits. Une alimentation industrielle pour insuffisants cardiaques a été recommandée. Cette fois encore, son état général et ses symptômes ont été nettement améliorés par le traitement mis en place.

2. Examen clinique

La chienne est présentée à la clinique pour un abattement, des essoufflements et une toux depuis la veille au soir. L’examen clinique met en évidence une tachycardie à 180 battements par minute associée un souffle cardiaque gauche de grade II/VI et une dyspnée inspiratoire. Des crépitations sont audibles dans l’aire pulmonaire gauche. Les muqueuses sont roses avec un temps de remplissage capillaire inférieur à 2 secondes. Le pouls est faible mais concordant. La palpation abdominale est souple, non douloureuse, sans masse ni épanchement. L’analyse d’urines prélevées par cystocentèse ne montre aucune anomalie.

3. Hypothèses diagnostiques

L’animal présente une insuffisance cardiaque gauche compliquée d’un œdème pulmonaire. L’étiologie de cette affection reste à déterminer. Les hypothèses d’endocardiose mitrale et de cardiomyopathie dilatée principalement, et de tumeur cardiaque en moindre mesure, sont suspectées.

4. Examens complémentaires

Analyse hémato-biochimique

Les numération et formule sanguines ainsi que le frottis sanguin réalisés ne présentent pas d’anomalies. De même, les valeurs ob-tenues lors des dosages biochimiques, notamment rénaux, sont dans les normes (tableaux 1 et 2).

Examens radiographiques

La silhouette cardiaque apparaît modifiée sur les radiographies thoraciques, montrant une cardiomégalie gauche affectant principalement l’oreillette. Les images d’opacifications pulmonaires interstitielle et broncho-alvéolaire, déjà observées sur les clichés précédemment réalisés, sont de nouveau présentes.

Les radiographies abdominales ne montrent ni é-pan-chement ni masse abdominale.

Échocardiographie

L’échocardiographie révèle une masse cardiaque faisant saillie dans l’oreillette gauche et empêchant celle-ci de se contracter efficacement (photo 1). L’origine de cette masse et son extension aux autres structures adjacentes ne sont pas visualisables. L’oreillette droite et les deux ventricules montrent néanmoins une conformation et un fonctionnement normal.

5. Conclusion des examens complémentaires

Si l’examen clinique et les clichés radiographiques o-rientent vers une insuffisance cardiaque gauche, seul l’examen échographique a permis le diagnostic de tumeur cardiaque. La nature de cette tumeur ne peut être déterminée. Parmi les diverses tumeurs cardiaques décrites, le chémodectome, le myxome, le fibrome et le carcinome sont les hypothèses diagnostiques les plus probables, en raison de la localisation de la masse (tableau 3).

6. Traitement

Étant donné l’âge de la chienne et un bilan d’extension normal, une thoracotomie exploratrice est proposée au propriétaire, afin :

– de préciser la localisation de la masse et son envahis-sement ;

– de pratiquer une résection, totale si possible ou à défaut partielle, de la masse, pour réduire la gêne mécanique qu’elle occasionne et prolonger l’espérance de vie de la chienne ;

– de biopsier la tumeur en vue d’une analyse histologique pour obtenir un diagnostic de certitude.

Traitement médical symptomatique

Indépendamment de la nature de la tumeur, la gêne mécanique occasionnée par sa présence dans l’oreillette gauche et les répercussions circulatoires qui en résultent sont problématiques et doivent être gérées prioritairement. Du furosémide (Furozénol®) est de nouveau prescrit, à la dose de 2 mg/kg trois fois par jour, afin de résorber l’œdème pulmonaire. Trois jours plus tard, la chienne est stabilisée. La thoracotomie est donc programmée.

Intervention chirurgicale : thoracotomie

L’incision du péricarde révèle un épanchement modéré, qui n’était pas présent lors de l’échocardiographie quelques jours auparavant. Il apparaît rapidement que la masse ne se limite pas à un envahissement de l’oreillette gauche, mais aussi, en bloc, à l’ensemble de la base du cœur : la base de l’aorte, du tronc pulmonaire et de l’oreillette droite. Une résection de la tumeur n’est plus envisageable et l’euthanasie de l’animal est décidée.

L’autopsie permet de visualiser la procidence de la masse dans l’oreillette gauche observée à l’échocardiographie, mais aussi la compression des veines pulmonaires prises en bloc dans le tissu tumoral (photos 2 et 3).

7. Analyse histologique

Malgré la décision d’euthanasie, une biopsie de la tumeur est pratiquée et envoyée pour analyse histologique. La tumeur est identifiée comme étant un chémodectome aortique. La masse montre des signes de malignité cytologique et s’accompagne d’embolisations multiples.

DISCUSSION

1. Étiologie

Les chémodectomes aortiques sont des tumeurs des récepteurs vasculaires situés dans les corpuscules aortiques. Ces chémorécepteurs sont des cellules nerveuses capables de détecter certains changements chimiques du sang artériel (diminution de la pression partielle en dioxygène, augmentation de la pression partielle en dioxyde de carbone, variation du pH sanguin, présence de certains produits métaboliques) et de relayer cette information par l’intermédiaire du nerf vague aux centres du cerveau contrôlant la respiration et le rythme cardiaque [4].

Les chémodectomes aortiques sont localisés à la base du cœur, dans le sac péricardique. Ils enveloppent généralement l’aorte et les artères pulmonaires. Ils peuvent aussi s’étendre vers les autres vaisseaux adjacents et comprimer l’atrium [4]. L’infiltration locale de cellules tumorales dans l’adventice des gros vaisseaux et du myocarde atrial est également fréquente [4].

Si la majorité des chémodectomes aortiques sont des tumeurs bénignes (à croissance lente et sans caractère métastatique), leur gravité réside en leur caractère vasculaire, leur faculté d’envahissement des structures adjacentes et les perturbations mécaniques qui en résultent. Néanmoins grâce à leur croissance lente, des survies de plusieurs années ont été décrites. Pour les formes malignes, rares, des métastases de chémodectomes aortiques dans les nœuds lymphatiques régionaux, les poumons et le foie ont été rapportées [4].

La présence concomitante de chémodectomes aortique et carotidien a été décrite dans quelques cas [3].

2. Épidémiologie

Les tumeurs cardiaques sont relativement rares chez les chiens et concernent moins de 0,2 % de la population canine [1, 5]. Elles peuvent être primitives ou métastatiques, bénignes ou malignes. Les chémodectomes sont, avec les hémangiosarcomes, les tumeurs primitives les plus fréquentes chez le chien [1, 5].

Selon les différentes études menées sur les tumeurs cardiaques, les chiens de races brachycéphales, comme le bouledogue français de ce cas, sont prédisposés au chémodectome [3]. L’hypoxie chronique à laquelle ils sont soumis au quotidien, de part la conformation de leurs voies respiratoires, semble jouer un rôle primordial. Cette prédisposition a été reliée aux observations réalisées chez l’homme. En effet, les hommes vivant en hautes altitudes présenteraient 10 fois plus de risques de développer un chémodectome [3].

La prédisposition sexuelle de ces tumeurs n’est pas encore déterminée, la rareté de cette affection dans la population canine ne permettant pas d’établir de différence significative.

3. Symptomatologie

Lorsqu’ils sont de petite taille, les chémodectomes sont souvent asymptomatiques [2, 4]. Les signes cliniques associés aux cas de chémodectome plus volumineux sont alors ceux d’une décompensation cardiaque : une dyspnée, une toux, des vomissements, une cyanose, une perte de poids chronique, un épanchement péricardique, une insuffisance cardiaque droite (ascite, congestion hépatique) ou gauche (œdème et congestion pulmonaire) [2, 4]. La symptomatologie n’étant pas caractéristique, elle ne permet pas à elle seule de différencier une tumeur cardiaque d’une autre affection cardiaque décompensée, et seuls les examens complémentaires apportent un diagnostic de certitude.

4. Diagnostic

Radiographie

Les tumeurs extracardiaques telles que les chémodectomes, à partir d’une certaine taille, peuvent être visualisées sur les radiographies thoraciques. Pourtant, comme dans ce cas, il n’est pas toujours possible de les différencier d’une cardiomégalie localisée ou de les visualiser lors d’épanchement péricardique, par exemple.

Cet examen permet, en outre, la mise en évidence de complications telles qu’un œdème pulmonaire.

Échographie

Abordable et précise, l’échocardiographie est l’examen de choix. Elle est à même d’objectiver la présence d’une masse extra- ou intracardiaque.

En outre, la précision de l’échographie est évidemment manipulateur-dépendante. Dans ce cas, le vétérinaire n’a pas mis la masse en évidence, lors la première échocardiographie réalisée 4 mois auparavant. La croissance des chémodectomes étant généralement lente, il convient de se demander si la tumeur n’était pas détectable alors ou si le praticien ne l’a pas vue. De plus, lors de la seconde échographie, l’extension de la tumeur aux structures adjacentes n’a pas été mise en évidence.

Scanner ou IRM

Plus précises que l’échocardiographie, la tomodensitométrie ou l’imagerie par résonance magnétique permettent une visualisation optimale de la tumeur et de son extension. De plus en plus accessibles, elles sont les techniques diagnostiques d’avenir. Leurs deux points faibles sont leur coût et la nécessité de pratiquer une anesthésie sur un animal à risque élevé.

Thoracotomie exploratrice

La thoracotomie exploratrice possède un double intérêt : diagnostique et, parfois, thérapeutique. Elle permet d’observer directement la tumeur et son étendue, de pratiquer une biopsie pour diagnostiquer la nature tumorale et, si sa taille et son positionnement le permettent, de réséquer la tumeur.

5. Traitement

À l’heure actuelle, il n’est pas proposé de traitement médical ou de chimiothérapie spécifique des chémodectomes.

De plus, l’exérèse chirurgicale de ces tumeurs est souvent très délicate en raison de leur forte vascularisation ou de leur envahissement tissulaire dans les structures vasculaires et cardiaques voisines. Néanmoins, dans le cas où la tumeur entraîne un épanchement péricardique, une péricardectomie peut être pratiquée pour prévenir les risques de tamponnade. Un tel acte est particulièrement intéressant dans les cas de chémodectomes car leur croissance est lente et leurs métastases rares [2].

Conclusion

Cet exemple illustre la complexité des affections cardiaques et l’importance de l’imagerie, surtout échographique, dans leur diagnostic. L’échec de la thoracotomie dans le cas décrit ne remet pas en cause l’intérêt de cette intervention lors de chémodectome. Si cette pratique reste exceptionnelle, elle est la seule option thérapeutique à la disposition du praticien.

Références

  • 1. Collet M. Cardiologie du chien âgé. Pratique Vét. Anim. Comp. 2004;10:3-4.
  • 2. De Madron E. Maladies du péricarde et tumeurs cardiaques. Encyclopédie vétérinaire – cardiologie. 2010;1(0900):1-16.
  • 3. Hayes HM. An hypothesis for the aetiology of canine chemoreceptor system neoplasms, based upon an epidemiological study of 73 cases among hospital patients. J. Small Anim. Pract. 1975;16:337-343.
  • 4. Johnson KH. Aortic body tumors in the dog. J. Am. Vet. Med. Assoc. 1968;152(2):154-160.
  • 5. Mialot M, Lagadic M. Épidémiologie descriptive des tumeurs du chien et du chat. Rec. Méd. Vét. 1990;166(11):937-948.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ Face à des symptômes d’insuffisance cardiaque, tout le panel d’examens complémentaires disponibles doit être utilisé afin de diagnostiquer l’affection primitive.

→ Les races brachycéphales sont prédisposées aux tumeurs cardiaques telles que les chémodectomes. Une origine tumorale doit toujours être envisagée lors d’insuffisance cardiaque chez ces chiens.

→ Les tumeurs cardiaques sont rares et encore peu étudiées chez le chien. Les solutions thérapeutiques à la disposition des praticiens sont restreintes.

→ Le choix d’une thoracotomie dans le traitement d’un chémodectome est difficile. La décision doit être prise en mesurant les risques et les limites de cette intervention.

1. Cliché échocardiographique cardiaque de la masse. Procidence de la masse tumorale dans l’atrium gauche.

2. Masse tumorale faisant saillie dans l’oreillette gauche.

3. Compression des veines pulmonaires par le tissu tumoral.

TABLEAU 1
Résultats des analyses hématologiques

TABLEAU 2
Résultats des analyses biochimiques

TABLEAU 3
Nature et localisation des tumeurs cardiaques chez le chien

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