31/08/2016 | Le Point Vétérinaire.fr

© D. R.

André Bruyère (T 42) nous a quittés

Sa petite-fille, notre consœur Sabine Arbouille (T 99), témoigne...


Grand-papa…

Tu es parti… Ça a été vite, nous n’avons pas eu le temps de te dire au revoir. Mais peut-être que, depuis longtemps, nous te disions un peu au revoir à chaque fois qu’on te quittait… Et voilà, c’est là. Je ne pense pas à tes derniers moments, personne n’a envie de mourir, et tu n’avais pas envie de mourir, ça te faisait peur, et j’espère que là où tu es, tout est bien… Non, je pense aux autres moments, tous ceux d’avant, mêmes fugaces, à chaque période de vacances ou quand Louise venait chez mamie Manée et qu’on passait te faire un bisou. Tu ouvrais les yeux en soulevant tes paupières avec cet air surpris devant ses facéties, la tête un peu basse, te marrant, quand tu ne ronchonnais pas, Louise étant la 4e génération de râleurs-têtes-de-mules du côté Bruyère, après toi, Manée et moi…

Depuis quelques mois (enfin, toi, tu aurais dit « dizaines d’années »), tu étais peut-être plus fatigué, et parfois dans tes pensées, mais l’éclair dans tes yeux clairs n’était jamais loin. Dans une de nos dernières conversations cet été, au doyenné, je t’avais parlé des livres vétérinaires et des documents que tu m’avais autorisée à prendre. Des trésors. On avait parlé des études vétos et de ton travail aux services vétérinaires… Je t’avais parlé des contrôles que tu faisais… Et là, hop ! Le Monsieur s’était redressé d’un pet’, plein de prestance, avec une voix de mec de 60 ans et, sur un ton ironique : « Non, non, je ne faisais pas les contrôles, je contrôlais les contrôleurs ! »… J’avais adoré la réplique. Tout toi.

Je pense au fil de notre histoire, ce grand-père dont j’ai compris trèèèès tard qu’il était vétérinaire… Je voulais faire vétérinaire, mais ça me paraissait bizarre vétérinaire sans animaux… Ce n’est qu’à l’école que je me suis sentie plus proche, en me disant que tous ces cours, tu les avais eus aussi, que tu étais passé par les mêmes étapes, les mêmes rites, et quels rites ! On en avait parlé mais c’était top secret ! Tu m’avais même appris un couplet de La Chanson de l’école que je ne connaissais pas, et que les promotions avaient égarée depuis la tienne, promotion 1942 !

Petite, j’étais fière que tu m’emmènes avec toi aux abattoirs… Oui, même si ce n’est pas trop la place d’un enfant, je m’en foutais, moi, je les ai soignés, après, avant qu’ils soient hachés, les petits veaux ! Je crois que j’étais une des seules de mon école à ne jamais manger LA viande des gamins, le steak haché, car c’était un produit hautement dangereux et sensible, la viande hachée… Ça m’a toujours fait sourire, surtout pendant mes cours d’HIDAOA, ta matière d’expertise, la viande hachée tueuse d’enfants… ! On allait au laboratoire départemental des Hautes-Pyrénées dire bonjour à ton ami François de Bastard. C’était cool, c’était comme si t’étais chef de tout, et moi, petite, j’aimais bien !

Au moins une fois par semaine, nous venions déjeuner avec vous, donc au moins une fois par semaine, tu râlais parce qu’on traînait et qu’on ne se mettait pas à table assez tôt… et que la viande allait être trop cuite (pourtant plusss cuit, c’est moins sensible, hein ?)… mais tu ne râlais pas très longtemps. Souvent, mais pas longtemps… À la belote tu re-râlais, quand Lulu ne jouait pas ce que tu voulais, mais moi j’adorais. C’était les parties tarbaises à la Pagnol, après le café bu, pour toi, surtout pas dans la tasse mais dans le verre avec l’âge au fond, vidé de son vin.

Au moins une fois par semaine, vous me gardiez, et je descendais dans ton repaire avec toi, la cave de musique, au piano et à la chaîne hifi, où j’ai dû exercer mon oreille sur tous les grands classiques, écoutés super fort, car la musique classique, ça s’écoute fort… Madame Butterfly, Carmen, Mozart, Chopin, Beethoven, Rachmaninov… La Callas, Jessye Norman, et je te revois encore jouer au piano, avec les mains un peu raides au-dessus du clavier. Tu avais une façon tonique de jouer, et les mains qui couraient sur les touches m’impressionnaient… Avec les pieds sur les pédales en plus, ouah… À la cave aussi, ton bureau de ministre, que je trouve petit de ma taille d’adulte, plein de courrier, qu’est-ce que tu recevais comme courrier, et toujours toutes ces étiquettes de trucs de dons aux œuvres, la Croix-Rouge, les enfants perdus du Burkina, les petits lépreux de je ne sais où… Tout ça parmi les cartes de visite de Docteur Vétérinaire… Les abonnements à des revues scientifiques et culturelles… Fantastique, le Monsieur, c’est sûr !

Et puis on regardait le rugby, et puis on allait acheter Picsou Magazine, c’était super cher, genre 8 francs, mais on avait de la chance !

Bref, on passait pas mal de temps chez vous… J’ai quand même failli mourir chez vous, aussi, en m’étranglant avec un morceau de jambon d’York… Je ne respirais plus, c’était coincé, je devenais violette, et là, devant grand-maman qui hurlait à son docteur de mari de faire quelque chose, presque dans les vapes elle-même, tu n’as écouté que ton courage et tes souvenirs de chirurgien de guerre, attrapant un grand couteau pour me faire une trachéotomie… Certes, tu as failli me sauver la vie, mais quand même, j’ai réalisé que tu t’y connaissais plus en abattoir qu’en traitement, et la vue du couteau a provoqué un spasme qui a projeté le morceau de jambon hors de ma bouche, je redevins rose… Ça, ça ne serait jamais arrivé avec un bout de steak haché, hein ? Je tenais maintenant à te le dire !

On allait en vacances avec vous, tu conduisais, cette fois c’est grand-maman qui râlait, tendant le bras vers toi sous ton nez en criant : « Mais à droiiiiiite, André ! »… Oui, enfin, l’autre droite, quoi. Et les trois filles derrière, on pouffait… Les châteaux de la Loire, Narbonne chez les Blajan, dont la vie de vétérinaire à l’OIE m’impressionnait, Venise, Arcachon, Chiberta chez vos copains, l’Espagne, La Rochelle, Florence pour Cécile et Pauline… Une vraie relation grands-parents-petits-enfants, chanceuses que nous avons été ! Et puis on mangeait de la sole et des langoustines en vacances, pas du steak haché. La chance, quoi.

La chance aussi d’avoir la maison de La Séoube, ses beaux jours et ses balades, et ta préférée au lac d’Arrou, où nous emmenons nos enfants maintenant… La Séoube lors du Tour de France, au soleil, avec chapeaux et bobs publicitaires. La Séoube l’hiver, pour les réveillons où nous dansions des pasos avec vous, et les cotillons, et votre bande de copains, les Lafforgue, les Colas-Parros, les Laplanche, les Calmejane… Quelle idée géniale d’avoir acheté cette maison, qui a été, et reste aujourd’hui, notre bouffée d’oxygène familiale.

Grand-papa... chaque fois que tu changeais de voiture, ou de télé, c’était la dernière de ta vie, parce que tu allais mourir dans les trois ans. Depuis que j’ai 15 ans, ça fait quand même un bail maintenant, tu devais mourir dans les trois ans… Des copains sont partis et, à chaque fois, tu angoissais de mourir de la même chose qu’eux très vite, mais à chaque fois tu ne mourais pas, et c’était chouette que tu ne meures pas ! Mais un jour ça allait vraiment arriver. Voilà. C’était maintenant. 96 ans… On n’a pas pu discuter des JO, que tu regardais, j’en suis sûre… Mais de se voir assez souvent, même en passant, j’ai l’impression qu’on a discuté des choses qui t’importaient, qui m’importaient, et la seule chose que j’aurais voulu te dire, c’est de partir tranquille, de ne pas avoir peur. Tu lisais Science & Vie. T’as vu, on ne connaît pas tout ! Et tu sais peut-être, de là où tu es, combien on pense à toi, et tu es peut-être juste bien.

Tu as eu une très belle vie, grand-papa, merci de tout ce que tu m’as transmis et qui contribue à ma belle vie.

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