Le point Vétérinaire n° 298 du 01/09/2009
 

Maladies contagieuses des ruminants

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FOCUS

Cécile Almendros

Journaliste (Uruguay)

« L’échec d’un seul pays met la planète en danger », a résumé Bernard Vallat à la Conférence mondiale sur la fièvre aphteuse.

« Les pays indemnes de fièvre aphteuse doivent aider les pays en voie de développement, qui sont infectés, à contrôler la maladie, car en même temps qu’ils contribueront ainsi à réduire la pauvreté, ils protègeront leurs territoires contre la réintroduction du virus. C’est une démarche gagnant-gagnant », a plaidé le Dr Bernard Vallat, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), le 26 juin dernier, au dernier jour de la 1re Conférence mondiale sur la fièvre aphteuse, coorganisée par l’OIE et l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), et soutenue par la Commission européenne. Cet appel solennel à la mobilisation des pays libres de fièvre aphteuse, dont la France, fait partie des 20 recommandations adoptées en clôture de ce grand rassemblement des experts de la maladie des artiodactyles, qui s’est tenu trois jours durant à Asunción, capitale du Paraguay (encadrés 1 et 2).

“N’importe quelle souche” nous guette

La fièvre aphteuse sévit encore, à l’état endémique ou de manière sporadique, dans plus d’une centaine de pays, alors que 70 autres ont officiellement été reconnus indemnes avec ou sans vaccination par l’OIE, prouvant ainsi que la persistance de cette maladie hautement contagieuse n’est pas une fatalité.

« À l’inverse, la mondialisation sans précédent du commerce et le développement des migrations humaines et animales font que n’importe quelle souche virale de fièvre aphteuse est susceptible d’infecter n’importe quelle partie du monde », ont souligné les experts dans leur déclaration finale.

La terrible épizootie de fièvre aphteuse qui a sévi au Royaume-Uni en 2001 est dans toutes les mémoires et si draconiennes que soient les mesures de contrôle et de biosécurité en vigueur dans l’Union européenne (UE), un tel drame peut se reproduire tant que la maîtrise mondiale de la maladie n’est pas atteinte. Pour être efficaces, les programmes de lutte nécessitent de lourds investissements. « Tous les pays ne sont pas en capacité d’y prêter l’attention qu’elle requiert », a déploré Eduardo Lechuga, chef de la délégation de la Commission européenne à la conférence d’Asunción.

La vaccination n’est pas un tabou, à l’échelle mondiale même si l’objectif final à très long terme reste l’obtention d’un statut indemne sans vaccination. Il a été souligné que l’effort des pays riches doit notamment porter sur la vaccination, qui demeure l’outil majeur de prévention dans les pays infectés. L’accès à une vaccination de qualité est en effet loin d’être mondialement acquis. « Du respect de la chaîne du froid (les vaccins doivent être conservés à une température comprise entre 4 et 8 °C) à la bonne stérilisation des seringues et des aiguilles, les critères importants pour l’efficacité ne sont pas aisés à appliquer dans tous les pays », observe Antonio Rodríguez, enseignant vétérinaire au Paraguay. Il est aussi nécessaire d’utiliser des seringues adaptées aux doses requises pour garantir une bonne immunisation (des seringues de trop grande taille permettent aux éleveurs d’y mettre plusieurs doses et rendent plus approximative l’injection de la dose adéquate par animal).

Le prélèvement des échantillons de tissus pour acheminement vers un laboratoire de référence en cas de suspicion de contamination dans une exploitation présente également des contraintes techniques qui demeurent insurmontables dans certains environnements, en l’absence de “mallettes fièvre aphteuse à la française”. En effet, par exemple, il n’est pas simple au fin fond d’un village africain de prélever 1 g de tissu sur une vésicule non ouverte ou venant de s’ouvrir, de le transporter dans un milieu de pH maintenu à 7,2-7,4 ou de congeler immédiatement à une température inférieure à - 40 °C un échantillon de liquide œso-pharyngé prélevé avec une curette [1].

Renforcer les services vétérinaires nationaux

L’amélioration des pratiques passe nécessairement par le renforcement des services vétérinaires nationaux, juge la déclaration finale de la conférence d’Asunción. Les experts ont ainsi insisté sur l’importance de développer une bonne gouvernance vétérinaire dans les pays pauvres. Pour cela, a estimé Luis Osvaldo Barcos, représentant des Amériques pour l’OIE, « un transfert de moyens, non seulement en argent, mais en formation et en coopération technique est nécessaire ».

La recherche a également un rôle fondamental à jouer. Ainsi, en matière de fièvre aphteuse, penser la vaccination à l’échelle du monde vire très vite au casse-tête pour les virologues. Les sept sérotypes du virus (A, O, C, SAT1, SAT2, SAT3, Asia1, se subdivisant eux-mêmes en sous-couches) requièrent chacun une souche vaccinale spécifique pour assurer l’immunité d’un animal. Les épidémiologistes ont identifié sept pools ou réservoirs de virus différents dans le monde (3 en Eurasie, 3 en Afrique et 1 en Amérique du Sud), à l’intérieur desquels la présence et le comportement des différents sérotypes viraux s’équilibrent différemment. « Chacun des principaux réservoirs régionaux de virus de la fièvre aphteuse abrite des virus spécifiques qui requièrent des stratégies et des vaccins adaptés », a expliqué le Dr Joseph Domenech, français, chef des services vétérinaires de la FAO. La recherche doit donc être encouragée et développée pour coller au plus près d’une multitude d’environnements en constante évolution.

Pour le Dr David Paton, représentant de l’Alliance mondiale pour la recherche sur la fièvre aphteuse, « la priorité absolue est au développement de meilleurs vaccins ». Les processus de production devraient être plus fiables(1), et les vaccins eux-mêmes pourraient gagner en thermostabilité, être efficaces plus rapidement et protéger plus longtemps. Actuellement, l’immunité ne dure que 6 mois après les deux premières vaccinations pratiquées à un mois d’intervalle (durée variable selon la relation antigénique qui existe entre la souche vaccinale et la souche responsable du foyer).

Banques d’antigènes mobilisables

La recherche présente un intérêt, y compris pour les pays indemnes de la maladie. Si les pays européens ne vaccinent plus leur bétail depuis 1991, ils entretiennent néanmoins un réseau de banques d’antigènes du virus aphteux, mobilisables dans le cadre d’une vaccination d’urgence si une épidémie venait à se déclarer sur le territoire communautaire.

À tel point qu’en vertu d’une loi publiée au Journal officiel de la Commission européenne le 23 juin dernier, « la Commission achète pour le 31 décembre 2009 au plus tard (des) sous-types d’antigènes antiaphteux inactivés concentrés », y consacrant une enveloppe budgétaire de 4,7 millions d’euros. « La détérioration de la situation en ce qui concerne la fièvre aphteuse dans certaines parties du monde nécessite le renforcement urgent du stock de certains antigènes, eu égard aux risques que l’évolution de cette situation épidémiologique fait courir à la Communauté et aux pays voisins. »

L’Europe menacée vise l’éradication à ses frontières

De quelle menace est-il question ? L’UE, officiellement indemne de fièvre aphteuse, est entourée de pays qui ne le sont pas, tels que la Turquie, où la maladie est considérée comme endémique, ou Israël. « Les derniers foyers recensés dans les 27 [États membres] remontent à 2007, mais de nouveaux émergent constamment dans leur immédiat voisinage », indique Keith Sumption, secrétaire de la Commission européenne de lutte contre la fièvre aphteuse (EuFMD). Près de 80 foyers ont ainsi été recensés en Turquie depuis début 2009.

Depuis l’an dernier, l’Europe finance un projet triennal d’aide au contrôle de la fièvre aphteuse en Turquie, par le biais d’une politique de vaccination de masse et d’une progressive harmonisation avec les mesures de contrôle en vigueur dans l’UE. Au titre des actions déjà réalisées, Keith Sumption cite trois campagnes de vaccination du bétail menées à bien (printemps et automne 2008 et printemps 2009) et l’augmentation de la couverture vaccinale des bovins turcs en 2008 par rapport aux années précédentes. Budget total du projet : 65 millions d’euros.

Mais la stratégie de l’EuFMD pour 2009 à 2013 vise plus largement à promouvoir le contrôle progressif de la maladie dans tout le Moyen-Orient, qui constitue l’un des sept réservoirs de virus dans le monde, et plus particulièrement dans les 14 pays ayant une frontière commune avec l’UE. L’objectif est de parvenir, peut-être, à l’éradication du virus dans la zone d’ici à 2020.

  • (1) En 2005, quelque 25 producteurs industriels de vaccins contre la fièvre aphteuse se répartissaient entre l’Amérique du Sud, l’Europe, le Moyen-Orient, l’Asie et l’Afrique.

Référence

  • 1 - Manuel de tests de diagnostic et des vaccins pour les animaux terrestres de l’OIE, 2008.

Encadré 1 : Un défi à la pauvreté

La lutte contre la fièvre aphteuse est un enjeu majeur de l’équilibre alimentaire mondial. En conduisant à l’abattage des animaux infectés et sains, en réduisant la production laitière des bêtes guéries, en tuant les jeunes animaux et en entravant le commerce du bétail, la fièvre aphteuse pèse sur les stocks mondiaux de produits d’origine animale. Or les experts s’attendent à une augmentation de 50 % de la demande de protéines d’origine animale d’ici l’an 2020.

Le Dr Gerardo Bogado, du Service national de qualité et de santé animale (Senacsa) du Paraguay s’est inquiété du fait qu’« à court terme, il va y avoir un manque d’aliments », ce qui donnera aux tout petits producteurs l’opportunité de rejoindre la chaîne de production car la viande manquera. Aux acteurs concernés de se saisir de cette évolution pour imposer des pratiques vertueuses. « La demande d’origine animale fera que les petits producteurs voudront naturellement participer au contrôle de la fièvre aphteuse », espère le Dr Bernard Vallat.

Encadré 2 : Pourquoi au Paraguay ?

Le choix du Paraguay comme siège de cette 1re Conférence mondiale sur la fièvre aphteuse ne doit rien au hasard. Selon Bernard Vallat,

« le Paraguay est un modèle car ce n’est pas un pays riche, mais il a fourni des efforts nationaux très importants pour se forger une situation sanitaire aujourd’hui favorable ».

Après une grave épidémie de fièvre aphteuse en 2002, le Paraguay s’est lancé dans une stricte politique sanitaire de lutte contre la maladie, s’appuyant sur un solide partenariat entre les secteurs public et privé. Aujourd’hui, le pays, qui compte 11,6 millions de bovins, est l’un des meilleurs élèves du continent. Le système de vaccination mis en place a permis au Paraguay de devenir en 2005 un territoire indemne de la fièvre aphteuse avec vaccination, même si l’OIE ne lui a pas encore accordé ce statut officiel, que seul l’Uruguay détient actuellement.

Tant que la maîtrise mondiale de la maladie n’est pas atteinte, une épizootie aussi terrible que celle de 2001 au Royaume-Uni peut se reproduire.