Le point Vétérinaire n° 291 du 01/12/2008
 

Thérapeutique en production laitière

Infos

FOCUS

Fatah Bendali

Institut de l’ élevage
149, rue de Bercy - 75595 Paris Cedex 12 fatah.bendali@inst-elevage.asso.fr

L’ enquête souligne la sensibilisation des éleveurs comme des vétérinaires aux effets inhibiteurs des médicaments, sans occulter les pratiques réelles, y compris celles à risque.

Les études ayant pour objet la quantification des molécules à effet inhibiteur en élevage sont peu nombreuses, et généralement ponctuelles et ciblées. Celle réalisée par l’ Institut de l’ élevage combine les données issues de prescripteurs et d’ utilisateurs de médicaments : 22 cabinets vétérinaires (administrations, prescriptions, stocks, ventes, etc.) et 25 éleveurs (achats, stock, etc.) sur un an d’ activité (2005). Son objectif a été d’ identifier, de qualifier, puis de hiérarchiser par fréquence relative d’ emploi, tous les médicaments utilisés en élevage (antibiotiques, antiparasitaires, mais aussi anti-inflammatoires, vaccins, etc.)(1).

Des habitudes tenaces

L’ enquête fournit une idée du nombre de doses-traitements utilisées (quantité totale d’ un produit utilisé dans un élevage, rapportée à la dose de produit à administrer pour une vache laitière de 600 kg). Les données obtenues sont plus précises et plus opérationnelles que celles d’ autres sources (Agence française de sécurité sanitaire des aliments ou Afssa, Syndicat de l’ industrie du médicament vétérinaire ou SIMV, etc. : quantification en tonnage annuel de molécules toutes espèces et productions confondues, etc.).

Parmi les familles d’ antibiotiques les plus utilisées en élevage viennent par ordre décroissant : les ß-lactamines (53 %), les aminosides (18 %), les polypeptides (8 %), les tétracyclines (7 %), les macrolides (5,4 %). Les quinolones, les sulfamides, le triméthoprime et les autres antibiotiques cumulés ne représentent que 6 % des doses-traitements utilisées.

Pour la catégorie (dominante) des antibiotiques intramammaires en lactation, la combinaison de tétracyclines, de néomycine et de bacitracine (Mastijet®) se distingue. Au tarissement, le céphalonium et la cloxacilline sont nettement plus employés que les autres. En classant les molécules séparément, la néomycine, incluse dans de nombreuses associations de matières actives, est la plus utilisée en lactation. Par famille, toujours dans la catégorie des antibiotiques intramammaires, les ß-lactamines arrivent largement en tête (32 % des doses-traitements). La moitié des parts consommées dans le cadre des mammites (en ou hors lactation) appartient à cette famille ou à celle des aminosides. En lactation uniquement, les ß-lactamines sont suivies par les polypeptides et les tétracyclines (au tarissement : par les divers autres).

Cette étude va plus loin que confirmer la suprématie de telle ou telle famille, molécule ou catégorie de médicaments. Elle montre aussi, par exemple, que les stocks de médicaments intramammaires dans les exploitations sont peu importants, contrairement aux antibiotiques administrés par voie générale : les flacons de produits injectables délivrés sont partiellement utilisés, puis placés dans les pharmacies. De bonnes pratiques d’ élevage (notamment pour l’ usage des médicaments) constituent un axe prioritaire pour limiter et prévenir des accidents d’ inhibition.

Pas seulement les médicaments intramammaires

Les médicaments intramammaires occupent une large place dans cette enquête car l’ objectif a été de mieux comprendre, donc de prévenir la présence d’ inhibiteurs dans le lait. Or, d’ après les données publiées, la première cause de leur présence dans le lait serait l’ utilisation, non adéquate, des antibiotiques intramammaires. De plus, 41 % des accidents d’ inhibition sont dus à des traitements de mammites en lactation et 29 % au tarissement.

Les médicaments administrés par voie générale ont aussi été considérés (deux tiers des traitements enregistrés). L’ éventail d’ étude est large dans cette catégorie : une quarantaine de molécules utilisées appartiennent à toutes les familles étudiées. Certaines substances actives dominent, dont la dihydrostreptomycine et la benzylpénicilline ().

L’ utilisation des molécules (antiparasitaires, anti-inflammatoires, etc.) autres que les anti-infectieux a été recherchée, alors qu’ il existe peu de données bibliographiques sur leur potentiel effet inhibiteur(2).

Des biais, mais un bon reflet

L’ objectif d’ obtenir une image globale a été atteint. La démarche a obligatoirement induit un certain biais, mais elle a facilité la collecte d’ informations. Les élevages et les cabinets interrogés appartiennent à cinq zones différentes choisies pour leurs spécificités de densité d’ élevages, de maillage vétérinaire, ou encore de modes de conduite (Bretagne-Pays-de-la-Loire, Poitou-Charentes, Massif central-Rhône-Alpes, Nord-Picardie et Midi-Pyrénées). Les coordonnées des éleveurs rencontrés ont été fournies par des vétérinaires praticiens (ou des contrôleurs laitiers) qui ont eux aussi participé à l’ enquête. Seuls des éleveurs motivés avec un carnet sanitaire exploitable ont été recrutés. La moitié des praticiens interrogés sont impliqués dans une démarche “inhibiteurs” (intervention lors d’ un résultat positif chez un éleveur). La quasi-totalité (96 %) considèrent leurs éleveurs (et se disent eux-mêmes particulièrement) sensibilisés à la question des résidus d’ inhibiteurs (formations, réunions).

Un manque de retour d’ information

Des questions plus ouvertes et des questionnaires amenant des réponses plus subjectives figuraient dans l’ enquête.

Pour prévenir tout accident inhibiteur (et les sanctions financières afférentes), certains producteurs augmentent volontairement le délai d’ attente et/ou font réaliser des tests rapides sur le lait avant recommercialisation. Le Delvotest® est utilisé par environ un tiers des cabinets interrogés (36 %) de façon volontaire et en concertation avec les éleveurs. Si la majorité des vétérinaires approuve le principe et l’ intérêt d’ une telle détection précoce en amont, la technique actuelle est souvent controversée. Des discordances entre leur résultat et celui de la laiterie peuvent survenir en raison d’ un mauvais échantillonnage ou d’ un effet de dilution.

En moyenne, trois ou quatre éleveurs par clientèle ont été contrôlés positifs pour les inhibiteurs dans le lait pendant l’ année de l’ enquête, d’ après les vétérinaires interrogés (encadré). Toutefois, peu d’ éleveurs transmettent l’ information à leur vétérinaire. Les praticiens n’ en sont pas non plus avisés directement par la laiterie (accord interprofessionnel), ce qu’ ils déplorent.

Des déviances minoritaires

Une large gamme de produits commercialisés est utilisée selon une typologie variée. Certains choix de prescription sont guidés vers telle marque ou tel mode thérapeutique par la “préférence” ou “habitude”.

Dans cette enquête, en moyenne 95 % des médicaments prescrits par les vétérinaires sont aussi délivrés par eux. Les cabinets “frontaliers” interrogés (de la Belgique et de l’ éspagne, une structure sur cinq) déclarent, dans de rares cas, retrouver chez leurs clients des produits achetés à l’ étranger : des antiparasitaires qui n’ ont pas ou plus d’ autorisation de mise sur le marché (AMM) en France (Gabrovet® par exemple, contre la cryptosporidiose), ou des produits moins chers à l’ étranger (Ivomec®). Des achats sans ordonnance sont relevés (enquête en 2005-2006). L’ automédication de première intention est palpable. Une pratique à risques (résidus et inhibiteurs) est même rapportée anecdotiquement par un prescripteur :l’ injection dans la mamelle de produits destinés au traitement parentéral.

Les vétérinaires estiment que l’ ordonnance, la tenue de registres d’ élevage et les visites anuelles sont des moyens efficaces pour faire passer l’ information aux éleveurs, notamment pour le respect des temps d’ attente.

À la suite de cette enquête, l’ instauration d’ un “observatoire des médicaments utilisés en élevage” amènerait à répéter une telle investigation régulièrement et permettrait une veille sur la pertinence des tests de recherche d’ inhibiteurs par rapport aux molécules administrées en élevage.

  • (1) Des précisions méthodologiques et les résultats complets sous forme de figures sont consultables sur www.WK-Vet.fr

  • (2) Voir l’ article “Le potentiel inhibiteur du lait et de ses résidus” du même auteur, dans ce numéro.

  • (3) Plusieurs réponses possibles.

Encadré : Causes d’“accidents inhibiteurs” rapportés par les vétérinaires(3)

• Le passage accidentel d’ une vache traitée à la traite a été cité par 56 % des praticiens interrogés

• La mauvaise transmission des consignes entre trayeurs (52 %)

• La séparation inadéquate du lait des animaux traités (28 %)

• Le non-respect des délais d’ attente (20 %)

• L’ utilisation d’ un produit hors autorisation de mise sur le marché (20 %)

• Le non-respect de la voie d’ administration (16 %)

• La pratique inadéquate du traitement au tarissement (16 %)

• L’ emploi d’ un produit de tarissement en lactation (12 %)

• Le non-respect de la durée du traitement (12 %)

Figure : Médicaments utilisés par voie générale chez les éleveurs interrogés

La pénicilline et la streptomycine arrivent en tête chez les éleveurs comme chez les praticiens. L’ utilisation est, ici, exprimée en unité “dose-traitement par molécule”, pour une meilleure standardisation (rapporté à une vache de 600 kg) et pour s’ affranchir des contraintes liées à la diversité des formulations, avec combinaisons de molécules (diverses unités et concentrations).