Le point Vétérinaire n° 288 du 01/09/2008
 

Maladies vectorielles canines et félines

Mise à jour

AVIS D’EXPERTS

Lénaïg Halos*, Frédéric Beugnet**


*Unité de parasitologie
ENV d’Alfort
7, av. du Général-de-Gaulle
94700 Maisons-Alfort
**Merial
29, avenue Tony-Garnier
69348 Lyon

Un repas sanguin chez un hôte est nécessaire aux tiques pour changer de stade et se reproduire. La prévention est le meilleur moyen de lutte contre les maladies transmises par les tiques.

Résumé

Les tiques sont des arthropodes hématophages dont le potentiel de vecteurs de maladie est très marqué. En France, trois espèces de tiques, qui appartiennent à la famille des Ixodidés (ou tiques dures), I. ricinus, D. reticulatus et R. sanguineus, sont responsables de la transmission des principaux agents pathogènes connus chez le chien et le chat. Les maladies transmises connues sont les babésioses, la borréliose de Lyme, la thrombocytopénie infectieuse canine, l’ehrlichiose monocytaire canine, l’ehrlichiose granulocytaire féline et canine et l’hépatozoonose. Les chats présentent une moins grande sensibilité que les chiens. La répartition géographique de ces maladies se calque sur celle de leur vecteur respectif. Les moyens de lutte consistent avant tout à prévenir la transmission en limitant le contact avec le vecteur. La lutte contre la maladie est également possible grâce à prophylaxie vaccinale ou médicamenteuse.

Les tiques sont des arthropodes hématophages qui parasitent toutes les classes de vertébrés, dans pratiquement toutes les régions du globe. De nombreuses caractéristiques écologiques et biologiques des tiques rehaussent leur potentiel de vecteur (durée et importance des repas sanguins, nutrition sur un large spectre d’hôtes, cycle complexe) et notamment celui de vecteur de zoonoses. Elles jouent le rôle de “passeur” de la barrière d’espèce. Si le rôle de parasite des tiques est connu depuis l’Antiquité, la première démonstration de leur capacité à transmettre des maladies infectieuses n’a eu lieu qu’à la fin du XIXe siècle, avec celle du rôle vecteur de Boophilus annulatus pour Babesia bigemina, l’agent de la fièvre bovine texane. Par la suite, au cours du XXe siècle, les tiques se sont révélées être impliquées dans la transmission de nombreux agents pathogènes : des virus, des protozoaires, des bactéries et des helminthes.

Quels sont les agents pathogènes transmis par les tiques aux chiens et aux chats ?

Lénaïg Halos : Les tiques transmettent de nombreux agents pathogènes aux chats et aux chiens.

Il s’agit essentiellement d’agents bactériens ou parasitaires (protozoaires ou helminthes) (tableau).

Chez le chien, les maladies à tiques les plus fréquentes sont la piroplasmose à Babesia canis canis transmise par Dermacentor reticulatus, la borréliose de Lyme à Borrelia burgdorferi sensu lato transmise par les tiques de l’espèce Ixodes ricinus, l’ehrlichiose à Ehrlichia canis et l’anaplasmose à Anaplasma platys transmises par Rhipicephalus sanguineus (photo 1).

La principale maladie vectorielle commune au chat et au chien est l’ehrlichiose granulocytaire à Anaplasma phagocytophilum transmise par Ixodes ricinus (photo 2).

Des différences de sensibilité à ces agents pathogènes s’observent-elles entre le chien et le chat ?

LH : Comme pour de nombreuses maladies infectieuses, les chats semblent moins réceptifs aux agents pathogènes ubiquistes et présentent une moins grande sensibilité que les chiens aux différentes affections.

Comment s’effectue la transmission ? Est-elle différente selon les agents pathogènes ?

LH : L’acquisition des agents pathogènes par une tique peut emprunter trois voies principales. Tout d’abord, une tique peut s’infecter lors de son repas sanguin. Il s’agit alors de transmission dite “horizontale”. La durée de l’attachement à l’hôte réservoir, donc du repas, est déterminante pour que cette transmission soit efficace. La proportion de tiques qui s’infectent est proportionnelle au temps d’attachement. Pour une même tique, la transmission peut également avoir lieu au cours de la mue, lors du passage d’un stade à l’autre, elle est alors nommée “transstadiale”. Ce mode de transmission doit exister pour que la tique ait un rôle de vecteur puisqu’un seul repas sanguin est pris par stade évolutif chez les tiques dures. Les bactéries acquises pendant le repas ne peuvent être transférées à un second hôte qu’une fois la mue effectuée et le stade suivant atteint. Enfin, une femelle infectée peut, par transmission dite transovarienne, transmettre les agents pathogènes à sa descendance. Pour certains agents pathogènes, toutes les voies sont possibles. Dans ce cas, les tiques jouent alors, en plus du rôle de vecteur, celui de réservoir de la maladie. La distribution de la maladie est intimement liée à celle de la tique en cause.

Les tiques peuvent s’infecter par “conutrition” lors d’un repas à proximité sur le même hôte. L’agent pathogène peut être transmis d’une tique infectée à une tique saine sans infecter l’hôte (cela a notamment été démontré pour des virus comme le flavivirus responsable de l’encéphalite à tiques en Europe centrale). Enfin, pour certaines Rickettsia sp. et Borrelia sp., agents de fièvres récurrentes, une transmission sexuelle lors de l’accouplement des tiques a été décrite.

Les tiques transmettent les agents pathogènes à leur hôte de différentes façons au niveau du site de nutrition. Les agents pathogènes peuvent être transmis via les sécrétions salivaires infectées, via le contenu intestinal infecté régurgité dans la lacune de nutrition ou lorsque le site de nutrition est contaminé avec des fèces. Le risque de transmission augmente proportionnellement avec le temps d’attachement. La transmission peut également emprunter d’autres voies comme la contamination de muqueuses (peau scarifiée, yeux, etc.) après écrasement ou manipulation de tiques infectées.

Le fait que la morsure de tique soit indolore rend les tiques, en particulier les stades immatures, pratiquement indétectables. Dans les cas cliniques avérés de maladies transmises par les tiques, généralement, aucune anamnèse de morsure de tiques n’est rapportée.

Quelle est la répartition géographique de ces maladies ? Quelles sont les conséquences épidémiologiques ?

LH : La répartition géographique des maladies à tiques épouse celle des vecteurs. Ainsi, les maladies transmises par I. ricinus ont une répartition très homogène sur l’ensemble du territoire, à l’exception du pourtour méditerranéen (photo 3). En revanche, l’ehrlichiose canine, transmise par R. sanguineus, est retrouvée dans le sud de la France et la Corse. Néanmoins, les modifications écologiques générées par les changements climatiques et les activités humaines sont à l’origine de variation de la répartition des vecteurs, donc des maladies.

Qu’en est-il du délai de transmission des agents pathogènes ?

Frédéric Beugnet : La transmission des agents pathogènes s’effectue après le début du repas sanguin. Le risque de transmission suit une courbe gaussienne avec un “pic de transmission”. Les délais ont été étudiés expérimentalement, le plus souvent sur des rongeurs. Les virus sont transmis rapidement dès le début du repas (en quelques minutes, voire en quelques heures). Les rickettsies, Ehrlichia et Anaplasma se transmettent généralement dans les 12 à 48 heures après le début du repas (pic à 24 heures), les Borrelia entre 48 et 72heures, les Babesia après 72 heures, vers le quatrième jour de fixation, pour les tiques adultes. Les tiques se déplacent sur leur hôte, parfois pendant plusieurs heures, avant de trouver l’emplacement où elles vont commencer leur repas. Enfin, les traitements acaricides étant neurotoxiques, la physiologie des repas peut être altérée et la cinétique de transmission modifiée pour les tiques qui se trouvent sur des animaux traités. Cela explique les résultats et publications indiquant la prévention des maladies transmises par les tiques par l’application d’acaricides rémanents.

Comment limiter le risque de maladies transmises par les tiques aux carnivores domestiques ?

FB : Il convient de différencier les mesures visant les vecteurs de celles directement dirigées contre certaines maladies vectorielles (encadré).

Les actions contre les vecteurs peuvent elles-mêmes être séparées en mesures sanitaires, limitant le risque d’exposition, et en mesures médicales, appliquées sur les carnivores domestiques.

Des vaccins existent contre la piroplasmose canine à Babesia canis canis et la borréliose de Lyme à Borrelia burgdorferi stricto sensu.

En zone d’endémie d’ehrlichiose monocytaire, la prise journalière d’une faible dose de doxycycline (à la dose de 3 mg/kg) permet de prévenir toute maladie.

Les mesures défensives visant les vecteurs sont limitées : il convient d’éviter les aires à tiques connues aux périodes à risque maximal.

La principale mesure de prévention des maladies vectorielles transmises par les tiques reste le traitement antiparasitaire externe anti-tiques. Plusieurs molécules sont actives et de nombreuses spécialités sont commercialisées.

Il convient de retenir :

- l’importance de la régularité des traitements en tenant compte des durées d’action pour maintenir une couverture optimale ;

- le maintien ou non de l’efficacité lorsque les conditions sont particulières (shampooings fréquents, baignades, pluie) ;

- les spécificités des spécialités (indications chez les jeunes animaux ou les femelles gestantes, indications et contre-indications chez le chat).

Des rhipicéphales chimiorésistantes à l’amitraze, la perméthrine et la deltaméthrine sont décrites dans certains pays tropicaux, mais aucune étude ne concerne la France.

Existe-t-il plusieurs babésies chez le chien en France ?

FB : Effectivement, le chien est infecté par une espèce de Babesia de grande taille (diamètre supérieur au rayon de l’hématie) : Babesia canis, mais aussi par plusieurs espèces de piroplasmes de petite taille (agents de microbabésiose) : Theileria annae, Babesia gibsoni (like), Babesia microti (like). Babesia canis se subdivise en trois sous-espèces :

- Babesia canis canis, cosmopolite, transmise par les tiques du genre Dermacentor ;

- Babesia canis vogeli, cosmopolite, transmise par les tiques du genre Rhipicephalus sanguineus ou Haemaphysalis (notamment H. leachi en Asie et H. longicornis et H. flava au Japon) ;

- Babesia canis rossi, africaine (notamment sud-africaine), transmise par les tiques du genre Haemaphysalis (H. leachi).

En France Babesia canis canis et Babesia canis vogeli sont présentes. La première est la plus fréquente et la plus pathogène. Il est possible de distinguer des populations génétiquement homogènes au sein de la sous-espèce. Cette diversité géographique et génétique peut expliquer la variation observée dans les symptômes et leur gravité, ainsi que des rechutes thérapeutiques (sensibilité différente) et une difficulté vaccinale liée à des protections croisées non absolues.

Une quatrième sous-espèce, non signalée en France, a été décrite récemment en Israël et en Orient. Elle infecte le chat et a été dénommée Babesia canis presentii. Son vecteur est Rhipicephalus sanguineus.

En ce qui concerne les petites espèces de piroplasmes, des suspicions de cas ont été rapportées en France, notamment avec Theileria annae dans les Pyrénées. Cette espèce est relativement fréquente en Espagne, et elle est considérée comme présente en France où elle est à l’origine de piroplasmoses subaiguës, voire chroniques, et plus difficiles à traiter.

Quelle est l’efficacité de la vaccination contre la babésiose canine ?

FB : La vaccination est possible en France et dans certains pays d’Europe. Elle repose sur l’administration d’antigènes solubles issus d’une culture de B. canis, additionnés d’un adjuvant de l’immunité, la saponine. Il existe deux vaccins commercialisés en France. Les méthodes d’extraction d’antigènes sont semblables. L’un des vaccins est fabriqué à partir de deux souches, l’une européenne de Babesia canis canis, l’autre sud-africaine de Babesia canis rossi. Le second vaccin utilise uniquement une souche de Babesia canis canis française.

La vaccination requiert de vérifier le bon état clinique de l’animal âgé d’au moins cinq mois. Elle doit être effectuée chez des chiens qui n’ont jamais été infectés auparavant. Elle est contre-indiquée chez les femelles gestantes. Il est conseillé de pratiquer cette vaccination avant les périodes épidémiologiques à risque (printemps et automne) afin d’éviter une simultanéité immunisation-maladie, et d’effectuer un rappel tous les six mois en zone à risque.

La primovaccination consiste en deux injections par voie sous-cutanée à trois semaines au minimum et à six semaines au maximum d’intervalle. La protection de l’animal n’est obtenue que quelques jours après la seconde injection.

Il s’agit de vaccins anticliniques qui ne bloquent pas une infection ni une certaine multiplication de Babesia inoculées par des tiques. Les signes cliniques sont absents ou diminués, notamment le syndrome fébrile et l’anémie.

Il n’existe pas d’études de terrain indépendantes publiées permettant de comparer ces vaccins, ni même d’évaluer le niveau de protection conféré. Ils représentent une première génération de vaccins antiparasitaires, apportant un aide certaine mais incomplète dans la prévention de la babésiose.

Quelle est l’efficacité de la vaccination contre la borréliose de Lyme ?

FB : Hormis l’homme, l’espèce canine est la seule à faire actuellement l’objet d’une vaccination. Deux types de vaccins sont disponibles :

- un vaccin fabriqué à partir de bactérie entière inactivée (B. burgdoferi sensu stricto) et induisant des anticorps majoritaires contre OspA et OspB (et OspC) ;

- une protéine recombinante OspA (disponible aux États-Unis).

Seul le premier type est disponible en France.

La protection est conférée par des anticorps anti-OspA qui éliminent, par lyse complément-dépendante, les Borrelia en cours de multiplication dans le tractus digestif de la tique. Le pourcentage d’effets indésirables (choc anaphylactique, immunopathologie) est inférieur à 2 % des individus vaccinés.

L’efficacité du vaccin est complète vis-à-vis des souches homologues, mais elle est controversée vis-à-vis des autres sous-espèces de Borrelia qui infectent les chiens. Certaines publications indiquent une protection vis-à-vis de Borrelia garinii et de B. afzelii, d’autres la contredisent. La difficulté d’établir un diagnostic de certitude de la maladie de Lyme et le fait qu’en Europe B. burgdoferi stricto sensu n’est qu’un des agents responsables de cette affection, sont sans doute à l’origine de cette incertitude. La reproduction expérimentale de la borréliose clinique avec polyarthrite a été à ce jour obtenue chez de jeunes chiens (jamais chez des chiens de plus de deux ans) et avec Borrelia burgdorferi stricto sensu. De plus, le vecteur étant commun, certains signes cliniques tels qu’une arthrite et de la fièvre sont sans doute liés plus à l’infection par Anaplasma phagocytophilum qu’au Borrelia.

Comme pour la piroplasmose en zone d’endémie, et en considérant un animal à risque (chien de chasse, chien vivant à proximité de la forêt), le vaccin doit être intégré à l’arsenal préventif des maladies transmises par les tiques.

Encadré : Synthèse des méthodes de lutte contre les tiques

• Agents étiologiques concernés : Rhipicephalus sanguineus, Dermacentor reticulatus, Ixodes ricinus.

• Modalités de traitement

Si les infestations sont minimes et/ou occasionnelles (quelques tiques), procéder à un étiquage manuel en vérifiant que le rostre ne reste pas dans la plaie et à l’application d’un acaricide sur la tique à l’aide d’un applicateur imprégné de pyréthrinoïde.

Si les infestations sont massives et/ou régulières, réaliser :

- un bain acaricide (nettoyer le chien ou le chat avec un gant imprégné de l’acaricide) avec du diazinon (= dimpylate). La rémanence de tels bains ne dépasse pas deux à trois jours ;

- un shampooing acaricide à la perméthrine, shampooing non rémanent ;

- l’application d’un spray acaricide contenant du dichlorvos-fénitrothion (non rémanent), du fipronil (rémanent) ou de la perméthrine (rémanent) ;

- l’application d’un spot-on à base de perméthrine ou de fipronil. De manière générale, la prévention de l’infestation par les tiques est de un mois chez le chien, 15 jours chez le chat avec le fipronil. La perméthrine est contre-indiquée dans l’espèce féline ;

- la mise en place d’un collier anti-tiques à base d’amitraze ou de deltaméthrine dont l’efficacité persiste pendant trois à six mois (photos 4 et 5).

EN SAVOIR PLUS

- Web : http://www.maladies-a-tiques.com

- Perez-Eid C. Les tiques : “identification, biologie, importance médicale et vétérinaire”. Éd. Tec & Doc. Collection “Monographies de microbiologie”, Paris 2007 : 310p.

Coloration au MGG d’un frottis sanguin (objectif x 100 à immersion) réalisé chez un chien atteint de piroplasmose à Babesia canis. Les hématies infectées contiennent des formes bigéminées caractéristiques du parasite. Babesia canis est une Babesia de grande taille, chez laquelle la structure vacuolaire centrale est facilement identifiée.

Coloration au MGG d’un frottis sanguin (objectif x 100 à immersion) réalisé chez un chien atteint d’ehrlichiose granulocytaire à Anaplasma phagocytophilum.

Femelle Ixodes ricinus en quête de son hôte vertébré. La tique pratique l’affût : elle attend l’hôte sur un végétal et tend dans le vide sa première paire de pattes qui portent des organes de perception.

Infestation massive par des tiques chez deux chiens.

Infestation massive par des tiques chez deux chiens.

Tableau : Principaux agents pathogènes transmis par les tiques en France métropolitaine, répartition géographique, principaux symptômes et vecteur