Le point Vétérinaire n° 286 du 01/06/2008
 

Maladies contagieuses des bovins

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Jean Bughin*, Maude Lebrun**, Christian Quinet***, Marc Saulmont****


*Arsia ASBL, Association régionale
de santé et d’identification animale
2, allée des Artisans
Cinagro-Biron, 5590 Ciney, Belgique
jean.bughin@arsia.be

Le virus de la fièvre catarrhale ovine sérotype 8 entre dans le diagnostic différentiel des affections nerveuses congénitales des jeunes ruminants.

Le sérotype 8 du blue tongue virus (BTV) réserve encore des surprises chez les grands ruminants au travers des lésions associées et des symptômes induits, mais aussi d’une probable transmission transplacentaire [1].

L’atteinte de ces espèces pendant les stades de l’organogenèse fœtale conduit bien souvent à des lésions du système nerveux central (SNC). Parmi celles-ci, l’hydranencéphalie semble l’observation la plus typique. Si les veaux atteints naissent à terme, ils présentent une symptomatologie nerveuse centrale.

Contexte : émergence d’une lésion

Des investigations diagnostiques sont réalisées pour le projet de Gestion Prévention Santé (GPS), soutenu par le Fonds de santé animale en Belgique. Dans ce cadre, l’absence d’encéphale chez des fœtus bovins a été de plus en plus régulièrement constatée. Autre phénomène émergent, des hydranencéphalies ont été constatées depuis février 2008 chez des veaux âgés de un à dix jours nés à terme.

Lors d’infection par divers sérotypes de BTV, des lésions du SNC sont classiquement décrites chez les ruminants. Par exemple, une destruction presque complète du cerveau d’un fœtus bovin est présentée sur le site Internet de l’université de Cornell, avec un cervelet toujours bien visible (le sérotype en cause est rarement précisé) [b]. Un système nerveux central de fœtus ovin atteint d’hydrocéphalie (dilatation des ventricules latéraux) et d’hypoplasie cérébelleuse est aussi proposé.

En 1986, trois auteurs canadiens ont inoculé 103 unités formatrices de plages de BTV type 11, in utero, à trois vaches gestantes de 106, 133 et 122 jours. Ils ont observé trois avortements spontanés et, pour deux fœtus retrouvés, des anomalies cérébrales : les méninges formaient un sac rempli de liquide et le cervelet était atrophique [4].

Observation sur la transmission in utero

Au laboratoire de diagnostic de l’Association régionale de santé et d’identification animale (Arsia, Belgique), les premiers cas positifs pour la fièvre catarrhale ovine (FCO) sur des fœtus bovins sont constatés à partir de septembre 2007 (par RT-PCR sur une rate d’avorton) :

- sur 40 fœtus entrant dans le projet GPS, neuf sont positifs (22,5 %) pour la FCO. Sept d’entre eux (77,78 %) présentent des lésions d’anencéphalie ou d’hydranencéphalie ;

- sur 30 fœtus hors projet GPS, analysés à la demande du praticien, 16 sont positifs pour la FCO (53,33 %). Parmi eux, quatre veaux sont nés à terme et présentent des lésions du SNC. Ils proviennent de quatre exploitations différentes ;

- 54 rates d’autres fœtus n’ont pu être analysées, en raison surtout d’une mauvaise conservation.

L’hydranencéphalie domine

• Les lésions apparues lors de ces investigations correspondent le plus souvent à des malformations du télencéphale (encadré complémentaire “Rappels d’organogenèse” sur www.WK-Vet.fr). Les hémisphères cérébraux sont absents, alors que les structures postérieures persistent, notamment l’hypophyse, le bulbe et le cervelet ( et ). L’endocrâne apparaît parfaitement lisse : les empreintes des circonvolutions cérébrales sont absentes (). Ces observations correspondent à l’hydranencéphalie, définie comme une disparition du parenchyme cérébral au profit des ventricules latéraux. Séquelle d’infection virale in utero, l’hydranencéphalie a été précédemment décrite lors d’épisodes de FCO (en 1984, Lignereux rapporte une encéphalite nécrosante, avec disparition de la couche germinative périventriculaire et des cellules du manteau [a]). Ces lésions sont également notées lors d’infection in utero par le virus Akabane, dans le cadre du syndrome hydranencéphalie/arthrogrypose.

• Le cervelet peut présenter diverses anomalies, regroupées sous les termes d’“aplasie” ou d’“hypoplasie cérébelleuse” : abiotrophie corticale, associée ou non à d’autres malformations de développement, dont l’hydranencéphalie. Des causes virales leur sont associées, en particulier le BTV et le virus Akabane, mais aussi la maladie des muqueuses dans le complexe viral BVD-MD. Dans notre étude, les veaux étaient de statut négatif vis-à-vis du virus BVD.

Les anomalies cérébelleuses peuvent aussi avoir une origine génétique (encéphalopathie héréditaire, dysmyélinies, abiotrophie des cellules de Purkinje) ou inconnue.

• L’hydrocéphalie (éventuellement accompagnée d’autres malformations) résulte généralement d’une sténose de l’aqueduc mésencéphalique et serait d’origine génétique.

Similitude et non-coexistence avec le virus Akabane

L’hydranencéphalie, au sein du tableau lésionnel fœtal décrit, est en faveur d’une infection BTV survenue entre trois et quatre mois de gestation, par comparaison avec le virus Akabane (ce dernier entraîne aussi une arthrogrypose fœtale, mais lors d’infection ultérieure, entre cinq et six mois de gestation) [5].

Le virus Akabane, également transmis par des Culicoïdes, a été recherché sur deux des prélèvements que nous avons transmis au Centre d’étude et de recherches vétérinaires et agrochimiques (Cerva), mais le résultat est négatif, de même que la sérologie Elisa pratiquée sur 25 sérums de mères dont le produit présente des lésions du SNC (technique ID Screen Akabane Competition de ID.vet).

Le bulbe assure la viabilité

La présence de l’hypophyse (formée aux dépens du diencéphale et du stomodeum) est à souligner pour les veaux nés à terme dans notre étude ; l’axe endocrinien fœto-maternel, en particulier l’hypothalamo-hypophyse du fœtus, joue un rôle prépondérant dans le déclenchement du part () [4]. Toute lésion à ce niveau pourrait être évoquée dans des phénomènes de gestation prolongée.

Des veaux infectés in utero par le virus Akabane et présentant une arthrogrypose meurent en période néonatale, alors que les individus hydranencéphales peuvent vivre plusieurs mois [5]. Le tronc cérébral (dont le bulbe), intact dans nos observations, est le siège des centres régulateurs de fonctions vitales et relativement autonomes, comme la respiration, l’activité cardiaque et circulatoire. Des lésions ou destructions de zones très localisées du bulbe entraînent le plus souvent une mort immédiate, alors que des territoires assez étendus des autres parties de l’encéphale peuvent disparaître sans que la viabilité à court terme de l’individu soit altérée, surtout chez les animaux [3].

Les cas de deux veaux hydranencéphales nés à terme et reçus dans nos services attestent ce phénomène. Ils ont été euthanasiés pour des raisons de bien-être : ils présentaient des symptômes nerveux centraux d’opisthotonos, de cécité et de surdité, notamment. Pour l’un d’entre eux, la pathogénie est manifeste : une fracture du crâne a induit une collection sanguine remplissant la quasi-totalité de la boîte crânienne, aux dépens des hémisphères cérébraux absents (photo complémentaire 4 sur www.WK-Vet.fr).

Ainsi, certains aspects lésionnels méconnus induits par le sérotype 8 du virus de la FCO sont clarifiés. Les observations illustrent la possibilité du passage transplacentaire du sérotype 8 du virus de la FCO. L’atteinte virale des vaches à certains stades de la gestation conduit souvent à des anomalies du SNC, dont l’hydranencéphalie essentiellement. Ces lésions sont mises en évidence, tant chez des avortons que chez des veaux nés à terme qui présentent alors une symptomatologie nerveuse centrale.

Remerciements au Dr Kris de Clercq, pour les analyses FCO RT-PCR sur rate réalisées au laboratoire de référence du Centre d’étude et de recherches vétérinaires et agrochimiques (Cerva), à Bruxelles, et à l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca) pour la prise en charge financière, et au Dr Carine Letellier du Cerva pour sa précieuse collaboration sur le virus Akabane.

CONGRÈS, SITE INTERNET

a - Lignereux Y. Introduction à la neurologie clinique bovine. Anatomie fonctionnelle du système nerveux des bovins. Dans : Neuropathologie bovine. Journées organisées par la Société française de buiatrie et le Centre national d’information toxicologique vétérinaire. École nationale vétérinaire de Lyon, 7-8 juin 1984:15-77.

b - Site de l’université de Cornell : http://w3.vet.cornell.edu/nst/nst.asp.

Références

  • 1 - Batten C, Mellor P, Oura C. Interim report on samples received at the Community reference laboratory (CRL) in Pirbright from Northern Ireland (NI) between 15/2/08 and 19/2/08. BTV Reference lab, Pirbright, UK.
  • 2 - Giroud A, Lelièvre A. Éléments d’embryologie. 7e éd. Librairie Le François, Paris. 1965:343p.
  • 3 - Kolb E. Physiologie spéciale du système nerveux. Dans : Physiologie des animaux domestiques. Vigot Frères, Éditeurs, Paris. 1965:802.
  • 4 - Myers D, Randall G, Thomas F. Attemps to Establish Congenital Blue Tongue Infections in Calves. Can. J. Vet. Res. 1986;50:280-281.
  • 5 - Thiry E. L’infection par le virus Akabane. Dans : Pathologie des maladies virales, t. 1er. Université de Liège, Faculté de médecine vétérinaire. Virologie, épidémiologie et pathologie des maladies virales. 1999:4-54.

1a Absence des hémisphères cérébraux chez un veau né à terme.

Le système nerveux central extrait comporte un cervelet (visible à mi-hauteur du manche de bistouri).

2 Endocrâne lisse chez un fœtus bovin : noter l’absence d’empreintes de circonvolutions cérébrales.

3 Hydranencéphalie chez un fœtus bovin. L’hypophyse est présente.