Le point Vétérinaire n° 285 du 01/05/2008
 

Posologie et appareil respiratoire

Pratique

Cas clinique

Édouard Timsit*, Fréderic Lemarchand**, Étienne Desliens***, Stephan Maisonneuve****, Sébastien Assié*****


*ENV de Nantes
Atlanpôle-La Chantrerie
BP 40706, 44307 Nantes Cedex 3
**130, rue des Aubépines
44440 Pannecé
***Clinique vétérinaire
1, rue Pierre-Berçot
25130 Villers-le-Lac
****ENV de Nantes
Atlanpôle-La Chantrerie
BP 40706, 44307 Nantes Cedex 3

Deux épisodes de bronchite vermineuse surviennent à un mois d’intervalle chez les vaches laitières d’un troupeau sans historique de dictyocaulose depuis plusieurs années.

Résumé

Un épisode de toux d’été survient dans une exploitation laitière du Haut-Doubs où aucun cas de dictyocaulose n’a été observé depuis plusieurs années. Le test de Baerman ne permet pas de mettre en évidence de larves L1 de dictyocaule, mais les vaches sont traitées avec une lactone macrocyclique. Un mois après, une seconde phase respiratoire est observée. L’implication du dictyocaule est cette fois confirmée, en utilisant la technique de McKenna, et grâce à l’autopsie d’une primipare. Un sous-dosage initial de l’antiparasitaire est mis en évidence a posteriori.

La dictyocaulose, ou bronchite vermineuse, est une affection parasitaire des voies respiratoires des bovins fréquente dans les régions tempérées [7, 11]. Elle peut entraîner des pertes économiques considérables liées à la mortalité, à des baisses importantes de production laitière et aux coûts des traitements [14]. Dans une étude anglaise, le coût d’un épisode modéré de bronchite vermineuse dans un troupeau de 100 vaches laitières est ainsi estimé à 30 000 à 35 000 € [15].

Actuellement, la dictyocaulose atteint presque exclusivement les bovins adultes, alors qu’elle était observée par le passé lors de primo-infestation d’un prétroupeau non immunisé [3, 14]. La généralisation des traitements anthelminthiques systématiques de mise au pâturage pourrait expliquer cet âge d’apparition plus tardif. Les animaux adultes semblent, à la suite de ces traitements, ne pas posséder une immunité de prémunition suffisante et ils risquent ainsi de déclencher la maladie [14].

La survenue des épisodes cliniques de dictyocaulose est souvent difficile à prévoir [3, 4, 12]. Les deux facteurs expliquant le déclenchement d’une dictyocaulose clinique sont la charge parasitaire des pâtures en larves infestantes (L3) et l’immunité de prémunition des animaux vis-à-vis de Dictyocaulus viviparus [3, 4, 11]. Les signes cliniques apparaissent lors de la rupture de l’équilibre entre ces deux facteurs.

Le cas présenté ici illustre la gestion type d’un cas biphasique de dictyocaulose.

Cas clinique

Le 5 juillet 2007, un éleveur appelle son vétérinaire traitant car son troupeau « tousse et mange moins ». Cet épisode de toux d’été, d’allure “épidémique” selon l’éleveur, affecte l’ensemble des vaches laitières et des animaux récemment introduits dans le troupeau : génisses pleines (amouillantes) et primipares.

1. Présentation de l’exploitation

Caractéristiques de l’exploitation

L’exploitation se situe dans le Haut-Doubs, près de Morteau, à une altitude moyenne de 800 mètres (). L’été 2007 a été particulièrement frais et humide dans cette région.

L’élevage compte environ 25 vaches laitières de race montbéliard et 10 génisses de renouvellement. Le niveau moyen de production est de 6 500 l de lait, pour un quota de 125 000 l. Les vaches laitières sont logées en stabulation entravée. Elles sont traites à l’attache dans l’étable deux fois par jour (). Aucun animal n’a été introduit depuis cinq ans.

Occupation du bâtiment et du pâturage

En hiver, tous les bovins de l’exploitation sont logés dans un bâtiment unique. En été, seuls les veaux jusqu’à l’âge de cinq mois y restent.

Les vaches laitières pâturent sur huit parcelles entourant le bâtiment, d’avril à octobre, en pâturage tournant.

Les génisses de première année sont élevées sur une parcelle unique proche du bâtiment. Les génisses de deuxième année sont conduites sur une parcelle unique distante de 20 km, plus en altitude. Environ trois semaines avant le part, ces dernières sont ramenées dans le troupeau de vaches laitières sur le site autour du bâtiment.

2. Première phase clinique

Le jour de la visite du vétérinaire (le 5 juillet), la toux des animaux est sévère. Elle n’est pas accompagnée de fièvre ni d’un état fébrile. La mortalité est nulle.

Une recherche de larves L1 de Dictyocaulus viviparus, par la technique d’enrichissement de Baerman, est réalisée sur un prélèvement de matières fécales de deux animaux atteints. Aucune larve L1 n'est mise en évidence.

Un traitement à base d’éprinomectine (Eprinex® 0,5 mg/kg) est toutefois prescrit. Le lendemain de la visite, l’éleveur traite ainsi lui-même l’ensemble des animaux pâturant autour du bâtiment.

Quatre jours plus tard, l’épisode de toux s’estompe et les animaux s’alimentent de nouveau.

Lors du premier bilan, face au tableau épidémio-clinique, à la réussite clinique du traitement antiparasitaire et en l’absence de L1 au test de Baerman et de commémoratifs de dictyocaulose depuis plusieurs années dans cette exploitation, un diagnostic de dictyocaulose est avancé.

3. Seconde phase clinique

Atteinte de deux primipares

Un mois après (le 5 août), l’éleveur appelle à nouveau son vétérinaire traitant pour deux primipares qui toussent (numéros de travail 1321 et 1325).

L’examen général objective cette fois une hyperthermie modérée (respectivement 39,7 et 39,6 °C). Des quintes de toux sèche se déclenchent spontanément. L’auscultation pulmonaire révèle une augmentation modérée de l’intensité des bruits pulmonaires. Des bruits surajoutés sont perceptibles, de type sifflements et crépitements, sur l’ensemble de l’aire d’auscultation, en fin d’inspiration et en début d’expiration.

Une bronchopneumonie infectieuse est suspectée.

Un traitement à base d’antibiotique (oxytétracycline 5 mg/kg/j pendant trois jours, par voie intraveineuse initialement) et d’anti-inflammatoire (carprofène 1,4 mg/kg en une administration par voie sous-cutanée) est mis en place.

Atteinte de l’ensemble du troupeau autour du bâtiment

Le 10 août, une nouvelle visite est effectuée par le vétérinaire traitant. L’éleveur n’a observé aucune amélioration à la suite des traitements des deux primipares précédemment affectées (n° 1321 et n° 1325). L’ensemble des animaux pâturant autour du bâtiment toussent. Un examen collectif de ce lot est alors réalisé. À distance, de nombreuses quintes de toux sont perçues et environ 50 % des vaches sont en polypnée (plus de 45 mouvements respiratoires par minute), voire en dyspnée dans certains cas.

L’auscultation pulmonaire est modifiée chez 10 vaches, sans hyperthermie : augmentation de l’intensité des bruits pulmonaires et présence de bruits surajoutés (sifflements et crépitements) en fin d’inspiration et en début d’expiration.

Les veaux logés dans le bâtiment sont également examinés. Aucun trouble respiratoire n’est perceptible à l’examen à distance et à l’auscultation.

Examens complémentaires

Des larves L1 de Dictyocaulus viviparus sont retrouvées dans les matières fécales d’une des cinq vaches malades qui ont subi un prélèvement par la technique d’enrichissement de McKenna (). Quatre animaux (numéros de travail 1321, 1325, 1300, 1172) ont subi un leucogramme dans un laboratoire d’analyses humaines réalisant régulièrement des examens vétérinaires. Une éosinophilie marquée est présente chez trois d’entre eux ().

Informations nécropsiques

La primipare n° 1321 est euthanasiée le 11 août pour détresse respiratoire. À l’autopsie, de nombreux dictyocaules adultes sont visibles dans la trachée et les bronches (). À ce stade, le diagnostic de dictyocaulose est établi à l’échelle du troupeau.

Traitement et conseil de conduite d’élevage

Après discussion avec l’éleveur, il apparaît que celui-ci n’a pas respecté la posologie du traitement préconisé lors de la première phase clinique : il a traité les animaux comme s’ils pesaient tous 500 kg. Le traitement à base d’éprinomectine (Eprinex® 0,5 mg/kg) est alors renouvelé pour l’ensemble des bovins pâturant autour du bâtiment, avec une meilleure estimation du poids des animaux.

Les bovins sont transférés sur de nouvelles parcelles, non pâturées par des vaches depuis plus d’un an.

Quelques jours plus tard, la toux s’estompe de nouveau. Aucun nouvel épisode de bronchite vermineuse n’est réapparu avant la rentrée en bâtiment.

Pour la prochaine saison de pâture, il a été conseillé à l’éleveur de surveiller attentivement l’apparition de symptômes liés à la dictyocaulose et de traiter au plus vite les animaux après confirmation du diagnostic par la technique d’enrichissement de McKenna car il est difficile de prévoir comment l’immunité des adultes va contrôler le parasite. Une analyse systématique de la conduite du pâturage est prévue à la mise en œuvre du traitement.

Discussion

La dictyocaulose est incluse dans le syndrome “toux d’été” chez les bovins adultes [13]. Les difficultés éventuelles de diagnostic différentiel n’ont pas fait partie de l’approche privilégiée ici [a]. L’abord est resté centré sur l’implication de Dictyocaulus viviparus.

1. Épisode clinique chez des adultes sans historique

Origine de Dictyocaulus viviparus

Il ne s’agit pas ici d’un épisode de réveil clinique d’une dictyocaulose latente puisque aucun épisode de bronchite vermineuse n’a été rapporté depuis de nombreuses années (encadré 1).

Dictyocaulus viviparus n’a pas non plus été introduit via des animaux porteurs, à l’état de larves hypobiotiques ou de vers adultes, dans la mesure où aucun animal n’a été introduit en provenance d’un autre troupeau dans les cinq dernières années [3].

En questionnant l’éleveur a posteriori, il est apparu que la pâture en altitude où sont conduites les génisses de deuxième année est mitoyenne de parcelles d’une autre exploitation laitière. Or, dans cette ferme, la dictyocaulose est endémique depuis quelques années. Les génisses amouillantes se seraient donc infestées en pâturage d’altitude, avant de rejoindre le troupeau de vaches laitières. Elles seraient la source de l’introduction de Dictyocaulus viviparus dans cet élevage.

Charge parasitaire

L’immunité vis-à-vis de Dictyocaulus viviparus est une immunité de prémunition (encadré 2). Les vaches laitières n’ont eu (presque) aucun contact avec le parasite, donc pas ou peu d’immunité envers lui. Elles ont ainsi pu initier, à partir des larves infestantes apportées par les génisses amouillantes, des cycles parasitaires extrêmement prolifiques, augmentant fortement la charge parasitaire de la pâture, jusqu’à atteindre un seuil à risque de bronchite vermineuse clinique pour l’ensemble du troupeau sur la pâture.

2. Seconde phase clinique un mois après traitement

Gestion inadéquate du pâturage après traitement…

L’éprinomectine est une lactone macrocyclique qui protège les animaux contre l’infestation et la réinfestation par Dictyocaulus viviparus pendant les 28 jours qui suivent le traitement [5]. Cette famille de molécules prévient les réinfestations pendant plusieurs semaines et favorise une recontamination à faible intensité, permettant l’induction ultérieure de l’immunité. La conduite du pâturage ne doit cependant pas être négligée après traitement [3]. Dans le cas présenté, après le traitement, l’éleveur a continué le pâturage tournant sur les parcelles à proximité du bâtiment.

Les vaches sont ainsi retournées 25 à 30 jours après le traitement sur la pâture fortement contaminée où l’épisode de toux s’était déclaré, c’est-à-dire à la fin de la rémanence de la thérapeutique mise en place. L’été frais et humide en 2007 n’a pas permis d’assainir la pâture. Les vaches ont donc été soumises à une forte charge parasitaire dès la fin de la rémanence du médicament.

… et sous-dosage initial

De plus, l’observance du traitement n’a pas été appropriée. En juillet, l’éleveur a traité les vaches à la dose de 0,5 mg/kg mais pour des poids estimés seulement à 500 kg, alors qu’ils se situaient plutôt dans les 650 kg. Le sous-dosage a pu participer à l’apparition d’une seconde phase clinique rapprochée [4]. Ce phénomène s’expliquerait par une probable diminution de la rémanence. Le sous-dosage serait de plus en plus fréquent avec l’augmentation du gabarit des vaches laitières [E. Desliens, observation personnelle].

3. Un test de Baerman initialement négatif

• La technique d’enrichissement de Baerman permet la mise en évidence directe des larves L1 dans les matières fécales de bovins atteints de dictyocaulose [2, 8]. En conditions expérimentales, la sensibilité de ce test est excellente [8]. Toutefois, il n’est pas rare d’observer des troupeaux présentant des atteintes respiratoires au pâturage se manifestant par une toux sans hyperthermie avec un test de Baerman négatif. Un diagnostic thérapeutique est souvent utilisé, comme lors de la première phase clinique de ce cas [2].

Plusieurs causes ont été avancées pour expliquer le défaut de sensibilité pratique du test de Baerman : un délai excessif entre le prélèvement et l’analyse, une non-réfrigération du prélèvement, une absence ou une faible ponte de L1, un nombre d’animaux prélevés insuffisant ().

• La technique d’enrichissement de McKenna utilisée ici lors du second épisode clinique est une solution alternative à celle de Baerman. Elle est plus sensible et relativement plus facile à réaliser [2, 9]. Elle consiste à utiliser un verre à pied conique plutôt qu’un entonnoir. La récolte des larves est plus abondante, donc la sensibilité accrue [2].

• Le leucogramme a aussi été une aide intéressante au diagnostic [6, 12]. Trois animaux sur les quatre prélevés le 10 août ont une éosinophilie marquée (supérieure à 900/mm3).

L’éosinophilie n’est pas fréquente chez les bovins [10]. Il peut être en rapport avec une migration de larves de dictyocaules, mais aussi de Fasciola hepatica notamment [6, 10]. Toutefois, le pic de contamination des bovins par la grande douve étant généralement automnal, l’éosinophilie due à ce parasite est plus fréquente d’octobre à décembre.

L’éosinophilie n’est pas non plus spécifique d’une infestation parasitaire : elle est aussi observée lors de réaction allergique ou encore de pneumonie interstitielle. L’éosinophilie doit donc être interprétée en prenant en compte les éléments cliniques et épidémiologiques disponibles.

Tout épisode clinique de dictyocaulose devrait être abordé ainsi :

- rechercher la source du parasite et comprendre le recyclage parasitaire (immunité des animaux, gestion du pâturage) ;

- analyser la gestion du pâturage après le traitement antiparasitaire et l’observance de ce dernier ;

- interpréter prudemment les résultats des examens complémentaires.

POINTS FORTS

• Les vaches sont retournées 25 à 30 jours après traitement sur la pâture où le premier épisode de toux s’est déclaré, à la fin de la rémanence du traitement.

• Le sous-dosage de l’antiparasitaire serait de plus en plus fréquent avec l’augmentation du gabarit des vaches laitières.

• La technique d’enrichissement de McKenna est plus sensible et plus facile à réaliser que celle de Baerman.

• La dictyocaulose a pu être introduite dans cet élevage par voisinage, dans les parcelles d’altitude où sont conduites les génisses de deuxième année.

Encadré 1 : Dictyocaulose endémique

Dans les élevages où la dictyocaulose est présente de façon endémique, les sources de larves infestantes L3 sur les pâtures peuvent être :

- des larves transhivernantes. Les larves sont sensibles au froid, mais elles peuvent survivre pendant l’hiver chez des hôtes paraténiques (vers de terre, etc.) [4] ;

- des animaux porteurs. Le parasite peut survivre chez l’hôte à l’état hypobiotique dans le parenchyme pulmonaire ou au stade adulte. Une survie de plus de six mois est possible (figure complémentaire “Cycle parasitaire de Dictyocaulus viviparus” sur www.WK-Vet.fr) [3, 11].

Encadré 2 : Immunité vis-à-vis de Dictyocaulus viviparus

• L’immunité vis-à-vis de Dictyocaulus viviparus se développe plus rapidement que pour la plupart des autres nématodes envers les parasites adultes. La période patente est en général de 35 à 75 jours au maximum.

• Comme pour les strongles digestifs, l’immunité est concomitante à l’infestation (immunité de prémunition). Elle disparaît dans les trois à quatre mois suivant l’élimination du parasite et nécessite un contact avec le parasite pour être maintenue.

• L’immunité envers les stades larvaires est la plus fragile (pas de mémoire immunitaire). Lors de réinfestations à distance, les parasites peuvent migrer de façon presque normale pour 15 à 30 % d’entre eux, en rapport direct avec la charge parasitaire du pâturage.

• Lors de réinfestation d’adultes immunisés, il est possible d’observer des phases cliniques sans excrétion associées à la réaction immunitaire visant les larves en migration.

D’après [3, 4, 7, 11, 12].

voir aussi

a - Leboeuf C. Affections respiratoires des bovins. Le dictyocaule n’est pas systématique lors de “toux d’été”. Point Vét. 2004;35(245):10-11.

1 Dans cet élevage du Haut-Doubs, les génisses de deuxième année sont élevées sur une parcelle voisine de celles d’une exploitation où la dictyocaulose est endémique.

2 Les vaches pâturent autour du bâtiment où elles sont gardées en hiver. Aucun animal n’a été introduit, ni aucun cas de dictyocaulose observé depuis plusieurs années.

3 L’adhésion des larves est limitée sur les parois coniques du verre à pied utilisé pour la technique d’enrichissement de McKenna.

3 À l’autopsie de la génisse n° 1321, des dictyocaules adultes sont visibles dans la trachée.

Tableau 1 : Leucogramme de quatre bovins atteints de dictyocaulose

Tableau 2 : Causes et remèdes au défaut de sensibilité du test de Baerman en pratique