Le point Vétérinaire n° 284 du 01/04/2008
 

ENQUÊTE SUR LES PRATIQUES VÉTÉRINAIRES

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Frédéric Godreau*, Yves Millemann**


*Pathologie du bétail, ENV d’Alfort
7, avenue du Général-de-Gaulle
94704 Maisons-Alfort Cedex

Une enquête illustre la technicité médicale en pratique rurale, avec des disparités évidentes, à travers le recours aux différents tests et analyses.

La demande des éleveurs et l’offre des praticiens en analyses complémentaires semblent croissantes, mais peu de données quantitatives ont été publiées sur les pratiques réelles de terrain en ce qui concerne les prélèvements. Une thèse vétérinaire s’est attachée à combler ce vide [1]. Des questionnaires ont été envoyés aux praticiens et à des laboratoires vétérinaires départementaux. Une esquisse des pratiques d’analyses en rurale se dessine. Cette image correspond globalement à ce qui pouvait être attendu, mais elle est plus surprenante pour quelques types d’analyses qui émergent ou pour certaines corrélations observées. L’ensemble illustre une montée du niveau de technicité en rurale, à replacer dans un contexte où la pression économique sur les élevages s’intensifie. Les résultats de cette enquête non exhaustive appellent quelques commentaires préliminaires, en complément du travail purement descriptif effectué.

Un questionnaire simple

Un premier type de questionnaire a été mis à la disposition des vétérinaires internautes pendant une semaine en mai 2007. Les 39 questions posées étaient groupées par types d’analyses : au chevet du malade(1) ; au cabinet et au laboratoire.

Trente-quatre vétérinaires ont répondu totalement ou partiellement. Les réponses appelées étaient du type : « Oui, souvent », « Oui, parfois », « Non, jamais » et « Sans réponse ». Des commentaires libres étaient possibles à la fin du questionnaire.

Pour les tests utilisés au chevet du malade, le dosage du lactate et la mesure du taux d’hématocrite avec des appareils portatifs arrivent en fin de classement (respectivement deux et une réponses positives, tableau complémentaire “Résultats pour les 16 tests au chevet du malade proposés dans le questionnaire “praticiens””). Leur présence indique néanmoins une montée du niveau de technicité en médecine rurale. Des données scientifiques récentes sont notamment disponibles sur le pronostic associé à une hyper-L-lactatémie lors d’affection respiratoire (sombre au-delà de 4 mmol/l) [2]. Le taux d’hématocrite permet de documenter des contextes fréquemment rencontrés d’anémie (inférieur à 25 %), de déshydratation (supérieur à 45 %) ou d’hémorragie post-partum, par exemple [3]. La connaissance de l’hématocrite peut influer sur la décision du traitement (et la quantité à administrer). Néanmoins, l’échantillon des répondants à cette enquête n’est pas représentatif car il repose sur le volontariat et sur l’accès au site planete-vet.com (lettre électronique routée à 9 200 personnes et 18 800 membres sur le site). Cela a pu introduire un biais, et les vétérinaires particulièrement férus d’examens complémentaires, même rares, pourraient être surreprésentés.

Des oubliés et de grands classiques

Parmi les 16 tests et analyses proposés, l’évaluation du taux de coagulation au chevet du bovin est la seule qui n’a donné lieu à aucune réponse positive. Il existe pourtant des contextes où les capacités de coagulation méritent d’être appréciées (par exemple pour prévenir un risque d’hémorragie) : stéatose hépatique, vasculite lors de fièvre catarrhale ovine, mais aussi coagulation intravasculaire disséminée (CIVD) postsepticémique ou encore intoxications [5].

Tous les tests possibles au chevet du bovin malade n’ont pas été placés dans le questionnaire. Par exemple, l’utilisation de l’appareil de Harleco pour l’évaluation des bicarbonates ou encore le test au réactif Gelmate® pour celle du fibrinogène n’y figurent pas. L’idée était de ne pas allonger démesurément le questionnaire pour maximiser le taux de réponse : ces deux examens sont simples, mais ils restent méconnus en pratique en France, d’après un sondage préliminaire.

La bandelette urinaire est en tête du classement pour le diagnostic des affections métaboliques (85 %) (). Près des trois quarts des vétérinaires répondants disent y recourir souvent. Au même niveau (85 %), se range un kit rapide de diagnostic différentiel des diarrhées néonatales(1). Son emploi est toutefois qualifié de plus occasionnel. Il s’agit là d’une maladie de groupe, saisonnière, et pour laquelle les laboratoires d’analyses sont fréquemment sollicités.

Au chevet du bovin malade, un profil de praticiens utilisateurs de kits, quels qu’ils soient, semble se dessiner : diarrhées néonatales ou affections respiratoires (mise en évidence d’une corrélation dans les réponses).

De la bactériologie aux dosages d’électrolytes

• Dans la catégorie “au cabinet vétérinaire”, parmi les dix-huit tests ou analyses proposés, l’évaluation de l’activité des micro-organismes ruminaux et l’identification d’un Gram à l’aide d’un microscope sont les moins pratiquées (respectivement 88 et 91 % de “non”) (tableau complémentaire “Classement par ordre d’utilisation décroissante des 16 tests et analyses réalisables à la clinique proposés dans le questionnaire”). Les praticiens bactériologistes seraient donc une espèce (encore) rare (ce qui ne présume pas de leur émergence). Pourtant, ces examens sont indiqués dans différents contextes fréquents en pratique courante. Par exemple, sur le contenu ruminal, l’observation d’une prédominance de cocci et de bacilles à Gram+ vient renforcer une suspicion d’acidose [3, 5]. Une coloration de Gram est effectuée sur les examens bactériologiques au cabinet à partir d’un prélèvement de lait ou d’un écouvillonnage nasal profond, dans les contextes fréquents de mammites des vaches laitières et de pneumopathies des veaux [4, 6].

• En tête des analyses réalisées au cabinet vétérinaire les plus souvent citées arrivent les classiques dosages à l’aide d’un automate : électrolytes (89 % d’utilisateurs) et enzymes hépatiques (85 %). Le syndrome “vache couchée” reste une dominante pathologique du quotidien du praticien (laitier), et l’abord s’effectue de plus en plus en seconde intention, ce qui impose de dépasser le diagnostic thérapeutique et de recourir aux examens complémentaires.

Il est impossible de savoir si les dosages de potassium, de sodium et de chlorures sont aussi souvent pratiqués que la traditionnelle triade “calcium, phosphore, magnésium” (pas de distinction pour simplifier dans le questionnaire). L’émergence de l’ajustement électrolytique des perfusions face à un déplacement de caillette ou à une diarrhée aiguë, par exemple, ne ressort donc pas.

Rentabiliser ses acquis

L’exploitation maximale d’un savoir-faire et d’un matériel donné semble logiquement être la règle lors d’analyses. Au cabinet, le vétérinaire qui pratique la cytologie sur le sang décline aussi son expérience sur d’autres substrats (synovie, liquide céphalorachidien, etc.) et effectue des recherches de parasites sanguins au microscope. De même, celui qui réalise des coproscopies emploie également son microscope pour la parasitologie sanguine et cutanée, et les utilisateurs de bandelette (urinaire) mettent en œuvre cet indicateur lors de suspicion d’affections métaboliques, hépatiques ou rénales.

Le réfractomètre constitue une exception. Malgré son coût, il est employé pour la densité urinaire par certains utilisateurs, pour l’évaluation des protéines sériques par d’autres, mais rarement dans les deux indications par un même praticien. Le facteur “type d’activité”, non renseigné, pourrait jouer (le vétérinaire qui exerce en élevage laitier documente ses suspicions de néphrite, tandis que celui qui pratique en élevage allaitant évalue les teneurs en immunoglobulines). Le questionnaire ne renseigne pas le type de pratique ni la zone géographique d’exercice du répondant, là encore pour ne pas allonger le temps de réponse (deux praticiens l’ont précisé spontanément en commentaire libre).

Pas de concurrence entre cabinets et laboratoires

Les praticiens réalisant le plus d’examens complémentaires au chevet du malade sont souvent les mêmes que ceux qui ont le plus recours au laboratoire d’analyses (association statistique(2)). De même, une catégorie de praticiens “gros utilisateurs d’examens complémentaires” se distingue d’une autre moyennement utilisatrice, quel que soit le lieu de réalisation de l’analyse (cabinet/ laboratoire).

Le laboratoire départemental ne semble pas être le seul interlocuteur du praticien pour son activité en rurale, et environ la moitié (54 %) des répondants disent recourir aussi à un laboratoire d’analyses humaines ou d’anatomopathologie vétérinaire (tableau complémentaire “Classement par ordre de recours décroissant des cinq types de laboratoires proposés dans le questionnaire”, sur planete-vet.com). Les laboratoires d’analyses des firmes qui vendent des médicaments (services d’assistance technique) n’ont pas été interrogés, même s’ils semblent émerger parmi les interlocuteurs “examens complémentaires” des praticiens.

Six laboratoires interrogés

Le travail d’enquête sur les examens complémentaires en rurale a été prolongé par la récolte d’informations auprès d’une dizaine de laboratoires départementaux d’analyses (LDA).

Un questionnaire plus long et plus complet que celui adressé aux praticiens internautes a été envoyé, sollicitant cette fois des réponses chiffrées. Six réponses ont été obtenues, dont celles d’un département à dominante laitière et de cinq à profil mixte (entre un et deux tiers d’allaitants)(3). Aucune variation entre laboratoires n’a pu être mise en évidence en fonction de la densité bovine du département ou de l’activité laitière ou allaitante, voire de la zone géographique.

Quelques raretés et de grands classiques

L’envoi au laboratoire de liquides ruminal et synovial reste rare. L’essentiel des analyses est constitué par les examens sérologique sur le sang, bactériologique sur le lait, la polymerase chain reaction (PCR) et l’examen bactériologique sur le placenta.

Les LDA sont aussi sollicités pour quelques analyses biochimiques : protéines totales, glutathion déshydrogénase (GLDH), urée, iode, sélénium et cuivre. Comme attendu, sur les fèces (un des prélèvements les plus envoyés), les analyses parasitologiques digestive et hépatique dominent (les recherches respiratoires suivent). Sur le lait et l’urine, l’analyse bactériologique est la plus demandée.

Dans le cadre de la pathologie abortive, 13 % des examens sérologiques sont couplés (cinétiques). Les messages scientifiques encourageant cette pratique dans un contexte d’avortements ont donc été entendus sur le terrain. En revanche, les cinétiques ne représentent que 3 et 4 % des sérologies respectivement dans le cadre des affections digestives et respiratoires (elles sont peut-être abordées davantage collectivement, en prélevant plusieurs animaux à un seul instant t).

D’autres investigations seraient nécessaires pour étendre tous ces résultats à la population générale.

Ce type de questionnaire simple pourrait être renouvelé dans une dizaine d’années pour apprécier l’évolution des pratiques médicales, et notamment l’incidence des évolutions socio-économiques majeures en cours en élevage bovin (nouvelle politique agricole commune, fin des quotas).

Les auteurs remercient les vétérinaires et les LVD et LDA qui ont participé à cette enquête.

  • (1) Voir la fiche technique “Quelques tests rapides au chevet du bovin malade” des mêmes auteurs, dans ce numéro.

  • (2) Pour la recherche d’une association entre la réalisation d’analyses au chevet du malade et le recours au laboratoire (cinq questions), des coefficients 1 à la réponse “parfois” et 2 à la réponse “souvent” ont été respectivement attribués de façon arbitraire.

  • (3) LDA participants : 35, 59, 69, 79, 86 et 89.

La bandelette urinaire est la première aide diagnostique immédiate citée (indication métabolique). Les “kits diarrhées” se rangent juste derrière.