Le point Vétérinaire n° 281 du 01/12/2007
 

ÉPIDÉMIOLOGIE DES RUMINANTS

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Jacques Barnouin

Unité de recherche épidémiologie animale,
Inra, 63122 Saint-Genès-Champanelle

Testé et amélioré depuis 2005, le programme Epidem peut articuler entre eux les acteurs de la détection des syndromes atypiques.

Au sortir de la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine, l’Europe doit faire face à l’apparition inattendue de la fièvre catarrhale ovine au Nord. Dans ce contexte, un outil en cours de testage s’offre aux praticiens, aux chercheurs et aux gestionnaires de la santé animale pour la détection des maladies émergentes animales : le programme Epidem. Il s’appuie sur une méthode et un logiciel “émergences” conçus par l’Unité de recherche d’épidémiologie animale de l’Inra, deux sociétés d’informatique et l’Institut supérieur d’informatique et de modélisation à Clermont-Ferrand.

Pas de structure pour l’émergence

Le projet est né du constat que, malgré toute son efficacité, l’organisation sanitaire n’a pas été spécifiquement structurée pour détecter l’émergence de nouvelles maladies. Or, le retard pris dans la détection du caractère émergent de certaines maladies peut avoir des conséquences dramatiques sur l’économie de la filière, voire sur la santé humaine. La lutte sanitaire s’appuie principalement sur la notion de listes fermées (les MARC, les MADO, etc.(1)), et non sur une vigilance sanitaire “ouverte et sans a priori”.

Dans le domaine de la santé animale, une émergence correspond à une maladie dont l’incidence augmente significativement dans un espace-temps donné. Le programme de l’Inra, qui est un outil de recherche méthodologique, a choisi de viser non seulement les maladies connues potentiellement émergentes ou liées à une maladie émergente, mais aussi les syndromes atypiques, pour encourager les notificateurs à effectuer leur déclaration (encadré).

Un outil générique d’échanges

Le système permet la déclaration, mais aussi les échanges (entre praticiens, avec les laboratoires qui réalisent les analyses permettant d’évaluer la pertinence de la déclaration, les experts cliniciens, etc.), la diffusion, l’analyse (statistiques descriptives, cartographie dynamique, et bientôt catégorisation automatique des atypies).

Il a une visée générique, c'est-à-dire qu’il peut être utilisé pour toutes les espèces, toutes les maladies, dans tous les pays et dans toutes les langues. Le ministère de l’Agriculture du Royaume-Uni (DEFRA) a noué des échanges scientifiques sur ce projet, et l’adaptation du système aux émergences dans la faune sauvage, ou même sur des plantes, est envisagée. Par ailleurs, le ministère de la Santé d’un pays de la Communauté européenne s’intéresse à “émergences” et réfléchit à la mise en place d’une version avancée du système d’information à une échelle nationale.

Accès aux statistiques descriptives

En pratique, “émergences” est concrétisé par un site Internet et est réservé à l’espèce bovine (). La partie destinée aux membres agréés permet la notification de cas cliniques pour toutes les espèces animales. Elle comporte des fiches de notification mises au point avec l’aide des groupements techniques vétérinaires (GTV)(3). Elle permet d’accéder à des statistiques descriptives dont la cartographie en temps réel, à des cartes, mais aussi de télécharger des informations et des applications logicielles (). Les praticiens ont pleinement accès à leurs données et peuvent consulter, en respectant le strict anonymat des éleveurs, les avis des autres vétérinaires. La notification de cas peut aussi être initiée via un téléphone portable. Les informations peuvent être ensuite transférées dans la base de données, pour être complétées ultérieurement, les téléphones portables ne permettant pas d’effectuer confortablement une saisie trop importante.

Des praticiens sentinelles ?

“Émergences” est utilisé à petite échelle par 20 cabinets de l’Allier et des Côtes-d’Armor, après avoir été testé par 10 praticiens de différents départements. Outre les syndromes atypiques tels que définis dans le programme, quatre maladies modèles (ou sentinelles) des bovins ont été incluses : maladies de Lyme, ehrlichiose à Anaplasma phagocytophilum, babésiose, tumeurs ().

Un département (Allier) a été plus actif qu’un autre (Côtes-d’Armor) ; certains praticiens activent le système beaucoup plus régulièrement que d’autres. L’idée de rendre le programme accessible sur tout le territoire via des praticiens épidémiologistes sentinelles (un à cinq par départements) pourrait donc, à l’avenir, être à la base d’une généralisation du système. La méthode a besoin de l’intérêt et de l’appui des autorités sanitaires pour dépasser le cadre de la recherche. Si la mise en place du réseau de détection et d’analyse épidémiologique des émergences est concrétisée, les épidémiologistes sentinelles pourraient avoir une fonction d’animation d’un réseau incluant tous les praticiens de leur département. Ces derniers pourraient alors être rémunérés selon leur participation à la notification.

Les éleveurs, autres observateurs potentiels des émergences, ne sont pas oubliés par les concepteurs d’Epidem. L’idée d’un questionnaire téléphonique annuel ou bi-annuel auprès d’un échantillon représentatif d’élevages est étudiée, à la suite des enquêtes-tests réalisées grâce à la collaboration du Service central d’enquêtes et d’études statistiques. Ces enquêtes auraient un caractère permanent et pourraient aussi concerner un échantillon de cabinets vétérinaires. Elles seraient complémentaires du système de notification par Internet, pour améliorer la connaissance et la prévision spatio-temporelle des maladies clés et émergentes. Ainsi, Epidem est un nouvel outil potentiel d’anticipation des crises sanitaires, au sein duquel les organisations d’élevage, en particulier les groupements de défense sanitaire, auraient toute leur place.

“Ouvrir” la vigilance sanitaire

Le projet permettrait ainsi de resserrer le lien entre les acteurs de terrain, gestionnaires de la santé animale, et les chercheurs dans l’intérêt de l’ensemble de la filière.

Des perfectionnements méthodologiques restent à effectuer : pour qu’“émergences” soit pleinement opérationnel, le regroupement de syndromes atypiques identiques devrait être effectué automatiquement par le système informatique, et non manuellement. Le projet a évolué par rapport à sa configuration de départ, y compris dans ses aspects purement pratiques, pour mieux être à l’écoute de ses utilisateurs potentiels. Ainsi, au cours de la phase de test, une idée émise par un praticien a été concrétisée pour améliorer la qualité de la notification : une nouvelle procédure de rappel automatique permet de savoir si l’absence de notification au cours d’un mois est due à un oubli, ou au fait que le notificateur n’a observé aucun cas.

Ce système de détection a été mis en place dans une perspective de recherche de méthodes de prévision du risque sanitaire. Les maladies émergentes sont en effet un défi important à relever, dans un contexte de mondialisation caractérisé par la multiplication des échanges, des voyages et des contacts, ainsi que par l’évolution galopante des techniques et des pratiques (bonnes ou préjudiciables).

  • (1) Voir les articles “La liste des maladies réglementées a évolué” et “De la suspicion à la confirmation d’une maladie réglementée” de Barbara Dufour, dans le Point vétérinaire n° 279, pages 14 et 37.

  • (2) Voir l’article “La fièvre catarrhale ovine est-elle installée durablement ?” de E. Thiry et J.-F. Gauthier, dans ce numéro.

  • (3) Voir la fiche technique “Notification Internet de syndromes atypiques”, du même auteur, dans ce numéro.

Encadré : Le syndrome atypique tel que défini dans Epidem

Dans le programme Epidem, sont considérés comme syndromes atypiques les tableaux cliniques ne se rattachant à aucune maladie répertoriée, ou inattendus vis-à-vis d’une maladie connue, en référence à ses modèles épidémiologiques, sa gravité, sa zone d’apparition, et/ou de développement ou à la non réponse au traitement.

Figure 1 : Écran d’accueil d’Epidem

Le site Internet d’“émergences” comporte une partie publique, une rubrique réservée aux membres agréés et une dernière dédiée à l’administration du système.

Figure 2 : Cartographie dynamique

Grâce à la cartographie dynamique, il est possible d’évaluer la distance spatio-temporelle entre les cas, donc de travailler sur l’hypothèse d’une inter-relation.

Tableau : Résultats de l’utilisation expérimentale d’“émergences”

(1) Tous sont des cas isolés. PCR : polymerase chain reaction. IFI : immunofluorescence indirecte. Pendant la phase test, en deux ans, des cas atypiques ont été notifiés dans 42 élevages, majoritairement allaitants et situés dans l’Allier. La plupart (34) correspondaient à des maladies ou des syndromes connus, principalement parasitaires ou liés au parasitisme. Trois des quatre maladies sentinelles incluses figurent dans des formulaires de déclaration de cas atypiques.