Le point Vétérinaire n° 279 du 01/10/2007
 

Endocrinologie du chien

Mise à jour

AVIS D'EXPERTS

Dominique Héripret*, Christine Médaille**


*Centre hospitalier vétérinaire
43, avenue Aristide-Briand
94110 Arcueil
**Laboratoire vétérinaire Vébiotel
41 bis, avenue Aristide-Briand
94117 Arcueil Cedex

L’hypothyroïdie est une maladie difficile à diagnostiquer en raison d’une expression clinique multiforme et de dosages hormonaux à l’interprétation délicate.

Résumé

L’hypothyroïdie canine a une fréquence de 0,3 %. Elle survient principalement entre deux et neuf ans. Les symptômes les plus fréquents sont une léthargie, une prise de poids, une alopécie et une anémie modérée. Aucun n’est spécifique, ce qui rend le diagnostic clinique de cette maladie difficile à établir. Lors d’une suspicion clinique forte, il convient de doser le cholestérol, l’hématocrite, l’hémoglobine, ainsi que la T4 et la TSH basales. Si le tableau clinique et les résultats des examens complémetaires sont en faveur d’une hypothyroïdie, le praticien doit chercher à la confirmer en interprétant la valeur de T4 en fonction de la valeur prédictive positive((2)) du test utilisé. Dans le cas contraire, il doit écarter le diagnostic d’hypothyroïdie en interprétant le dosage de T4 en fonction de sa valeur prédictive négative((3)). Il peut s’aider, pour conclure, d’autres tests comme le dosage des TgAA et de la FT4DE. Le traitement de l’hypothyroïdie fait l’objet d’un vrai consensus : le lévothyroxine est la molécule de choix.

L’hypothyroïdie canine se définit par une association de symptômes compatibles et une baisse de la concentration sanguine des hormones thyroïdiennes. Trois types d’hypothyroïdie se distinguent chez le chien :

- l’hypothyroïdie primaire congénitale (malformation de la glande thyroïde ou agénésie glandulaire) est rare et se traduit par un nanisme dysharmonieux. L’hypothyroïdie primaire acquise, forme la plus fréquente, est majoritairement une maladie auto-immune (thyroïdite lympho-plasmocytaire) qui détruit la glande thyroïde et entraîne une fibrose thyroïdienne. Les lésions thyroïdiennes occasionnent une baisse de la synthèse des hormones thyroïdiennes, donc une diminution du rétrocontrôle exercé sur l’hypophyse et l’hypothalamus, ce qui aboutit à une augmentation de la TSH (thyroid stimulating hormone ou thyréostimuline) et de la TRH (thyrotropin releasing hormone) ;

- l’hypothyroïdie secondaire se manifeste par une atteinte hypophysaire et une diminution de la TSH. Elle est soit congénitale (dans certains cas d’hyposomatotropisme), soit acquise (iatrogénique, traumatique ou tumorale) ;

- l’hypothyroïdie tertiaire se caractérise par une atteinte hypothalamique et une diminution de la TRH.

La difficulté du diagnostic biologique réside dans la fréquence des perturbations thyroïdiennes dues à des maladies intercurrentes et à des médicaments. Cet effet, nommé euthyroid sick-syndrome par les Anglo-Saxons, est appelé hypothyroxinémie fonctionnelle ou d’adaptation chez le chien.

Quand convient-il de penser à une hypothyroïdie ?

Dominique Héripret : Les données épidémiologiques et cliniques sur l’hypothyroïdie canine ont été entièrement revues à la fin des années 90. L’épidémiologie de cette affection était fondée sur des études réalisées par des biologistes dans les années 80 à partir d’un grand nombre de prélèvements. L’hypothyroïdie primaire était identifiée lors d’hypothyroxinémie. Ce qui est loin d’être diagnostique, car de nombreux facteurs extrathyroïdiens peuvent diminuer la thyroxinémie.

La fréquence de l’hypothyroïdie primaire est d’environ 0,3 %, toutes races confondues. Les prédispositionsraciales sont maintenant étudiées en fonction de la présence ou non d’anticorps antithyroglobuline.

Les principales races concernées sont le labrador retriever, le golden retriever, le teckel, le dobermann, le boxer, le setter irlandais, le dogue allemand, le schnauzer et le caniche. Le berger allemand, le cocker, le chow-chow et le shar pei n’en font pas partie.

L’âge de début des symptômes dépend de la race ; des variations interindividuelles existent également. Il s’agit généralement de jeunes adultes (de deux à neuf ans).

Les symptômes de la maladie ont également été revus au début des années 2000 en compilant des cas avérés. Ainsi, en 2001, Panciera les a classés selon leur fréquence :

- fréquents : léthargie (48 %), prise de poids (49 %), alopécie (40 %), anémie modérée (36 %) ;

- moins fréquents : squamosis (22 %), troubles neurologiques variés (20 %), pyodermite (14 %), bradycardie (10 %) ;

- indéterminés et non prouvés : troubles de la reproduction, troubles oculaires, comportementaux, digestifs, galactorrhée.

Aucun symptôme ne touche plus de la moitié des chiens et la plupart de ces troubles sont peu spécifiques. Cela rend la suspicion clinique délicate.

De plus, certains symptômes, tenus dans le passé comme très évocateurs d’une hypothyroïdie (troubles de la reproduction, du comportement, galactorrhée), ne sont toujours pas prouvés à l’heure actuelle.

Les troubles neurologiques (polyneuropathie) sont sans doute plus fréquents car ils sont sous-diagnostiqués.

La prise de poids est certes un symptôme d’hypothyroïdie, mais la plupart des chiens en surpoids ou obèses ne sont pas hypothyroïdiens.

L’hypothyroïdie n’est pas à rechercher chez tous les chiens qui présentent une pyodermite récidivante car les infections cutanées touchent moins d’un animal hypothyroïdien sur six et représentent rarement la totalité de la symptomatologie. Dans mon expérience, la plupart des chiens hypothyroïdiens ne sont pas atteints de pyodermite.

L’hypothyroïdie peut être évoquée comme une hypothèse diagnostique chez un chien adulte, de race prédisposée, qui présente un état léthargique, un pelage de mauvaise qualité (sec, séborrhéïque, pigmenté) et une tendance à la prise de poids.

Quels sont les tests biologiques disponibles ?

Dominique Héripret et Christine Médaille : En cas de suspicion clinique d’hypothyroïdie, il convient de faire réaliser des dosages du cholestérol (hypercholestérolémie dans 80 % des cas), de l’hématocrite et de l’hémoglobine (anémie modérée normochrome et normocytaire fréquente), de la thyroxine totale (TT4) ou libre (FT4) et de la canine thyroxin stimulating hormon (c-TSH).

Il est nécessaire de faire appel à un laboratoire vétérinaire pour les dosages hormonaux car les valeurs humaines normales sont beaucoup plus hautes que celles du chien. La précision technique d’un dosage réalisé avec une méthode de biologie humaine est donc inappropriée. Le dosage de T4 au cabinet n’est pas très intéressant pour le diagnostic d’une hypothyroïdie car la variabilité dans les valeurs basses est trop élevée.

Quelle est l’interprétation des tests hormonaux ?

Christine Médaille : Le dosage de la TT4 seule ou, éventuellement, de la FT4 doit être interprété avec prudence en raison de la fluctuation de la concentration plasmatique journalière et des variations qui accompagnent les maladies systémiques non thyroïdiennes. Une valeur basale normale est d’une assez bonne valeur prédictive négative. En revanche, une valeur basse présente de nombreux faux positifs. Le dosage de la c-TSH peut être réalisé conjointement à celui de la thyroxine basale. Il existe un dosage spécifique en chimiluminescence pour le chien uniquement. De très bonne spécificité et de sensibilité moyenne, cette technique permet d’éviter les faux positifs et, par conséquent, les diagnostics par excès. Il est maintenant admis que le dosage de la T3 (libre ou totale) ne présente aucun intérêt supplémentaire.

En résumé, une valeur de T4 (FT4 ou TT4) normale élimine le diagnostic d’hypothyroïdie à 90 %. En revanche, une valeur de T4 basse ne permet pas d’établir avec certitude le diagnostic d’hypothyroïdie. C’est pourquoi il convient d’y associer d’autres mesures (cholestérol, c-TSH) lors d’une suspicion clinique étayée.

Quel est l’intérêt des tests hormonaux dynamiques ?

CM : Le test de stimulation à la TRH (thyroxin releasing hormone) ne peut être interprété que si son résultat est normal car sa capacité de stimulation est inconstante d’un chien à l’autre. Le test de stimulation à la b-TSH (TSH bovine) est abandonné en raison des risques de réaction anaphylactiques (parfois mortelle) et des difficultés de disponibilité de la b-TSH. Le test de stimulation à la rh-TSH (TSH humaine recombinante) est bien codifié et intéressant, mais son coût (Thyrogen®(1)) est prohibitif : 782 € la boîte. En cas de difficulté, le dosage de la T4 libre en dialyse à l’équilibre (FT4DE) peut apporter des éléments d’interprétation d’un résultat car la technique utilisée permet d’éviter les interférences avec les facteurs extrathyroïdiens.

Quand recourir au dosage des anticorps antithyroglobuline ?

CM : Le dosage des anticorps antithyroglobuline (TgAA) peut également être un argument décisionnel complémentaire, même si 10 à 15 % des chiens sains sont positifs en TgAA et qu’un certain nombre de chiens hypothyroïdiens sont négatifs en TgAA.

Quelles sont les valeurs physiologiques et pathologiques des dosages de T4 et de T3 ?

CM : Les valeurs usuelles chez le chien, en tenant compte de toutes les techniques disponibles, sont comprises dans une fourchette approximative de 12 à 50 nmol/l pour la TT4, de 10 à 35 pmol/l pour la TF4, de 0,5 à 2,5 nmol/l pour la T3 totale et de 0 à 6 ng/ml pour la TSH. Aucune variation liée à l’âge ou au sexe n’est notée. En revanche, les chiens de traîneau entraînés et le greyhound présentent des valeurs de thyroxine plus basses que les autres. Les valeurs de TT4 ou FT4 varient de façon concomitante au cours de la journée, ce qui conduit certains auteurs à préconiser le dosage d’un pool de plasmas ou un prélèvement recueilli entre 11 et 14 heures.

Quels sont les pièges de l’interprétation des dosages hormonaux ?

CM et DH : Le premier et le plus grand piège est de sur-interpréter un résultat bas de T4. Sans données cliniques et sans suspicion étayée d’hypothyroïdie, un résultat de T4 bas n’est qu’une hypothyroxinémie qui ne permet pas de conclure à une hypothyroïdie primaire. De nombreuses causes extra- thyroïdiennes d’hypothyroxinémie sont reconnues. Parmi les causes physiologiques :

- la race : les greyhounds et les whippets ont une valeur de TT4 ou de FT4 jusqu’à 50 % inférieure à celle de la population canine générale ;

- l’âge : la T4 baisse progressivement avec l’âge, ainsi que la réponse à la stimulation à la TSH ;

- les variations horaires : chez un individu donné, la thyroxinémie peut être plus faible que la valeur normale la plus basse à un moment de la journée (et normale le reste du temps) ;

- la saison : la T4 diminuerait en hiver chez le chien, comme chez le rat ou l’homme ;

- l’activité sportive : les chiens entraînés ont des valeurs de T4 plus basses que les autres. Cette diminution est encore plus forte après une compétition et peut persister plusieurs semaines.

Il existe aussi des causes pathologiques et médicamenteuses (hypothyroxinémie d’adaptation) :

- un mois de prednisolone à 0,5 ou 1 mg/kg/j suffit pour diminuer la T4 (la c-TSH reste normale). Cette baisse survient immédiatement à la dose de 2 mg/kg/j. Les sulfamides et le triméthoprime à raison de 30 mg/kg deux fois par jour occasionnent une baisse de la TT4 et de la FT4 et une augmentation de c-TSH. D’autres médicaments peuvent entraîner une hypothyroxinémie, dont le phénobarbital (après quelques mois), la clomipramine et le carprofène ;

- l’évolution d’une maladie systémiques telle que le syndrome de Cushing (spontané ou iatrogène), le diabète sucré, l’insuffisance hépatique, l’insuffisance rénale chronique, la cachexie cancéreuse, les infections bactériennes chroniques, etc., doit également être prise en compte.

Le second piège est, à l’inverse, d’éliminer une hypothyroïdie lorsque la T4 est normale. Cela survient dans 10 % des cas d’hypothyroïdie. La cause est la présence d’anticorps anti-T4 qui interfèrent avec le dosage. La prévalence des anticorps anti-T4 chez les chiens hypothyroïdiens est de 15 %.

Ainsi, 7 à 8 % des animaux hypothyroïdiens ont une valeur de T4 normale et 2 à 3 % une valeur anormalement élevée. Dans ce cas, la suspicion clinique et les autres examens (cholestérol, c-TSH) doivent guider l’interprétation.

Comment traiter un chien hypothyroïdien ?

DH : À cette question, la réponse est simple, bien codifiée et presque acceptée par tout le monde. La L-thyroxine ou lévothyroxine (Forthyron®) est le médicament de choix. En effet, la lévothyroxine (T4) est une prohormone physiologique et son administration laisse agir le mécanisme de régulation cellulaire qui contrôle la production de T3 (hormone thyroïdienne active) à partir de la T4. Cela évite donc généralement les surdosages et suffit à normaliser la c-TSH.

L’association T3-T4 (Euthyral®(1)) ne doit pas être utilisée.

La dose recommandée au début du protocole est de 10 µg/kg deux fois par jour. Elle peut être augmentée ou diminuée en fonction du suivi biologique et clinique. La dose totale journalière peut aussi être administrée en une prise.

Comment s’effectue le suivi du traitement ?

DH : Le suivi est d’abord clinique. Une amélioration peut être observée en quelques jours pour les polyneuropathies, en quelques semaines pour les signes généraux et en six à dix semaines pour les troubles dermatologiques.

Il convient de revoir l’animal à deux mois afin d’évaluer l’amélioration clinique avec le propriétaire, sans oublier toutefois l’effet stimulant non spécifique des hormones thyroïdiennes.

Un contrôle biologique est également intéressant. Le contrôle sanguin est effectué cinq heures après la prise du médicament. Le suivi est simplifié puisque c’est le médicament qui est dosé, et non plus la T4 naturelle.

Il existe néanmoins d’importantes variations de la T4 mesurée d’un jour à l’autre chez le même individu lors de ces contrôles. Il convient de ne pas se fier totalement au dosage de la T4 pour modifier un traitement. Il est donc conseillé d’associer la mesure de la c-TSH qui reflète davantage le contrôle moyen de la fonction thyroïdienne (la c-TSH rend compte de la moyenne des contrôles des jours passés). La c-TSH doit donc être basse dans les valeurs normales.

Ce contrôle est renouvelé à six mois, puis idéalement une fois par an.

Quelle est la conduite à tenir face à un chien suspect d’hypothyroïdie ?

DH et CM : La conduite recommandée pour établir un diagnostic d’hypothyroïdie chez le chien comporte :

- les dosages combinés de la T4 totale et de la TSH basales. Pour une probabilité prétest de 50 %, leur valeur prédictive positive est de 98 % et leur valeur prédictive négative de 88 % ;

- en cas de doute, lors d’administration de glucocorticoïdes, en présence d’une maladie intercurrente ou dans les 15 % de cas d’hypothyroïdie pour lesquels la TSH est “normale”, un dosage de la FT4DE apporte en général un diagnostic de certitude. En l’absence de FT4DE, un dosage des TgAA peut également être intéressant ;

- le dosage des anticorps anti-T4 est utile lors d’hypothyroïdie infraclinique ou pour confirmer leur responsabilité lors de résultats faussement élevés de T4 alors que la clinique est évocatrice et que la TSH est élevée ;

- le suivi du traitement passe par un dosage de T4 et de TSH, et par l’observation des signes cliniques.

Les deux maximes à respecter lors de la recherche d’une hypothyroïdie sont :

- effectuer un bilan thyroïdien si et seulement si le contexte clinique est fortement évocateur ;

- ne jamais conclure à une hypothyroïdie sur la seule base d’une hypothyroxinémie.

  • (1) Spécialité humaine.

  • (2) Probabilité que le chien soit hypothyroïdien si le résultat est positif.

  • (3) Probabilité que le chien soit hypothyroïdien si le résultat est négatif.