Le point Vétérinaire n° 278 du 01/09/2007
 

Affections de la caillette chez les bovins

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Béatrice Bouquet

11, rue des Déportés
80220 Gamaches
beatrice.bouquet@wanadoo.fr

Contre les ulcères, une modification de la façon d’alimenter le bovin est plus efficace que l’administration d’un antiacide ou apparenté, qu’il soit nouveau-né ou adulte.

« Les ulcères abomasaux sont souvent asymptomatiques chez les bovins », rappelle Peter D. Constable, chercheur internationalement reconnu en physiologie et en thérapeutique gastro-intestinale chez les ruminants (). Pourtant, il s’agit d’une affection fréquente chez les veaux, mise en évidence par exemple chez 57 à 75 % des animaux en élevage de boucherie. Ils apparaissent aussi occasionnellement chez les vaches laitières, dans le cadre des déplacements de caillette à gauche notamment, mais aussi chez les vaches allaitantes et les bovins en engraissement.

Constable a synthétisé lors du dernier congrès mondial de buiatrie, à Nice en octobre 2006, le long cheminement de travaux qui l’ont conduit, avec son équipe, à cerner les moyens de lutte contre les ulcères de la caillette chez les veaux. Des propositions de traitement en découlent, y compris chez les vaches laitières.

Effet de l’âge

• Dans son laboratoire de l’Indiana (État-Unis), Peter D. Constable a d’abord cherché à “photographier” les fluctuations du pH de la caillette des jeunes bovins, installant des canules abomasales à demeure sur des veaux d’expérimentation.

Cette méthode limite le biais lié notamment au stress, inévitable lors de mesures invasives instantané est elles que des ponctions répétées. À l’âge de quinze jours, le pH de la caillette est extrêmement acide au repos (1,5), mais un repas engendre physiologiquement une remontée du pH jusqu’à 8. À l’âge de huit semaines, les fluctuations de pH abomasal sont plus fréquentes, mais elles perdent en amplitude. Le pH basal est alors de 2,2 ().

• L’objectif, dans le cadre d’une maladie ulcéreuse, est d’atteindre un pH de 3,5. Conséquence des observations précédentes à des âges différents : cela est moins facile à obtenir chez un jeune veau, mais le repas est un allié thérapeutique à prendre en compte.

Antiacides : défaut de rémanence

Pour répondre à une demande des thérapeutes et des industriels, Peter D. Constable a étudié divers traitements médicamenteux de la maladie ulcéreuse.

Les “célèbres” antiacides d’hydroxyde de magnésium Mg(OH)2 et d’alumine Al(OH)3 ont été essayés (Maalox extrastrengh®, 0,09 et 0,1 g par ml(1)). Chez le veau, à la dose de 25 ml de cette solution, l’effet antiacide recherché est bien observé, mais il ne dure pas plus de trois heures. Pour stabiliser le pH à un niveau respectable lors de maladie ulcéreuse, il serait donc nécessaire de l’administrer entre quatre et huit fois par jour. Une dose double de 50 ml a été essayée. L’effet est plus marqué mais pas plus rémanent, et le risque de diarrhée lié aux sels magnésiens est à craindre à ces doses élevées.

Supériorité du bicarbonate

L’intérêt des solutions électrolytiques alcalinisantes a aussi été étudié. Un sachet contenant 111,38 mEq de bicarbonate HCO3- a donné de bons résultats pendant six heures (Biolyte®(2)). Un de ses équivalents européens (Electhydral®) s’est montré efficace, mais moins rémanent. « L’apport de bicarbonates est une solution thérapeutique à privilégier », selon Peter D. Constable. L’apport de glucose per os aurait aussi un effet alcalinisant intéressant, toutefois, la vidange de la caillette peut être insuffisamment rapide avec ce procédé.

Des essais décevants

• Les inhibiteurs de la sécrétion d’acide ont ensuite été essayés. La cimétidine(3), dans la famille des antihistaminiques, s’est révélée efficace chez le veau, mais à des doses trois à cinq fois plus élevées que celle recommandée dans d’autres espèces, c’est-à-dire 50 à 100 mg/kg per os. Dans la même famille, la ranitidine(4) donne des résultats comparables à la cimétidine, toujours à des doses extrêmement élevées.

• L’oméprazole, inhibiteur de la pompe à protons, a aussi été étudié. Il est commercialisé en France pour un usage équin dans la spécialité Gastrogard®. « Le peu d’études publiées chez les ruminants se révèlent décevante par rapport aux équins », explique John Constable. Les résultats qu’il a observés chez le veau sont effectivement un peu différents de ceux observés chez le poulain.

• La dose de 4 mg/kg une seule fois par jour pendant cinq jours a montré un effet beaucoup moins rémanent que chez le poulain. Toutefois, avec le temps, la durée d’action semble s’améliorer.

Cesser d’affamer les veaux

« Tous ces traitements sont coûteux aux doses efficaces » d’après Peter D. Constable. Il estime donc que prescrire une modification de la fréquence d’alimentation serait la meilleure des attitudes (). En élevage traditionnel, les veaux sont nourris deux fois par jour, alors qu’en conditions naturelles, il tètent un peu plus de quatre fois par jour (entre une et 24 fois par jour). Le chercheur a donc étudié l’effet sur le pH abomasal d’une distribution alimentaire trois, quatre ou huit fois par jour. Avec l’augmentation du nombre de repas quotidiens, le pH basal est moins bas, et les fluctuations de pH entre les repas sont moins amples. « Il faut cesser d’affamer les veaux d’élevage », insiste-t-il donc. Ajouter un repas et augmenter la quantité globale sont à conseiller dans les situations dégradées. En outre, les lactoremplaceurs donnent de meilleurs résultats que le lait frais pour stabiliser le pH à la hausse (ENCADRÉ).

Pas de diète lors de déplacement de caillette

Chez la vache adulte, le thérapeute peut aussi souhaiter stabiliser le pH abomasal à la hausse, notamment dans le cadre d’une caillette déplacée à gauche. Là encore, Peter D. Constable donne la priorité à la façon d’alimenter l’animal. Il conseille de se méfier des idées reçues : un régime globalement riche en concentré (souvent qualifié d’acidogène) n’est pas forcément un régime qui donne un pH bas. Le rythme de distribution alimentaire est un facteur à considérer. Comme pour le veau, il martèle : « il faut nourrir la vache pour obtenir une stabilisation du pH », c’est-à-dire dans le cas du déplacement de caillette, éviter la diète hydrique en per- ou en postopératoire.

Ruses de thérapeute chez la vache

Pour la thérapeutique médicale de l’excès d’acidité abomasal, la problématique se complique chez l’adulte par rapport au veau préruminant. Un effet de dilution dans le rumen des médicaments administrés per os est à craindre. Il existe bien des spécialités humaines anti-ulcéreuses injectables (cimétidine : Tagamet®, ranitidine : Azantac®, etc.). Toutefois, aux doses préconisées adaptées au poids d’une vache, le coût serait prohibitif. Le praticien doit donc ruser. L’idée de Peter D. Constable est de réduire en premier lieu le réflexe de fermeture de la gouttière œsophagienne pour contourner le rumen, puis d’administrer les antiacides per os. Le chercheur recommande l’administration de bicarbonate en solution à 10 %, suivie, trois heures après, d’une administration d’antiacide. Il cite la spécialité humaine concentrée, Maalox extra strength®, à la dose de 25 ou 50 ml, mais il existe des spécialités antiacides apparentées spécifiquement destinées à la vache en Europe.

  • (1) Suspension buvable à usage humain. En France, l’alumine est incluse (sans magnésie) dans diverses spécialités destinées aux bovins : Aluminal® (avec kaolin et carbonate de calcium), Traital repas®, Vetoantidiar® notamment.

  • (2) Commercialisé par Pfizer aux États-Unis.

  • (3) Diverses spécialités à usage humain.

  • (4) Raniplex®, médicament humain.

Encadré : Modalités de lutte contre les ulcères chez le veau

• Ranitidine injectable 10 mg/kg, trois fois par jour (à 50 mg, le coût est prohibitif).

• Et/ou oméprazole 4 mg/kg per os, toutes les 24 heures pendant cinq jours.

• Éviter le lait frais, préférer un lacto­remplaceur.

• Éviter l’administration au tube stomacal.

• Ajouter un repas (trois par jour en tout).

D’après Peter D. Constable.

SOURCE

Constable PD, Wittek T, Ahmed A et coll. Abomasal pH and emptying rate in the calf and dairy cow and the effect of commonly adminsitered therapeutic agents. Conférence, 24th Congrès mondial de buiatrie, Nice 15-19 octobre 2006. Proceedings : 54-58.

1 PD Constable, chercheur en physiologie et thérapeutique gastrodigestive aux États-Unis. « Une ration riche en concentré n’est pas forcément acidogène, tout est dans le rythme de distribution des repas. »

Figure : Évolution du pH dans la lumière abomasale pendant 24 heures chez deux veaux

À l’âge de deux semaines, l’animal est nourri avec deux litres de lactoremplceur à T0 et à T+12 heures. Le repas a un effet antiacide naturel.À l’âge de huit semaines, le veau est sevré, les fluctuations sont plus fréquentes, mais elles sont moins amples pour un pH basal plus élevé.

2 Pour lutter contre la maladie ulcéreuse chez le veau et la prévenir, le nombre de repas par jour doit être augmenté. À ce titre, l’allaitement automatique des veaux est recommandé.