Le point Vétérinaire n° 277 du 01/07/2007
 

Ophtalmologie du chat

Pratique

CAS CLINIQUE

Arnaud Guionnet

43, avenue du Chemin-Vert
95290 L’Isle-Adam

Chez le chat, le virus de la leucose est désormais reconnu comme une des principales causes de lymphome. Ce dernier peut prendre des formes diverses, y compris lorsqu’il atteint l’œil.

Résumé

Les manifestations oculaires des lymphomes peuvent prendre des formes très diverses et sont souvent d’aspect très peu spécifique. Il convient d’inclure le lymphome dans le diagnostic différentiel des uvéites réfractaires à une thérapeutique bien menée. Une atteinte oculaire lymphomateuse est souvent la manifestation extérieure d’un processus déjà installé et intéressant d’autres organes. La cytologie conjonctivale ou de l’humeur aqueuse est une aide diagnostique précieuse et un bilan d’extension soigneux doit être réalisé. Le traitement et le pronostic de ces formes oculaires sont similaires à ceux des autres formes de lymphome.

Chez le chat, les tumeurs regroupées sous l’appellation générique de “lymphome malin, représentent 30 % des tumeurs rencontrées [14]. Elles constituent environ 1,6 % des motifs de consultation félines [11]. C’est l’espèce de mammifères la plus touchée par ce type de tumeur, l’homme compris. Une des raisons de cette fréquence est le lien entre ces tumeurs et le virus de la leucose féline (FeLV) qui est désormais reconnu comme un des principaux facteurs causals de ces maladies (notamment chez les chats virémiques permanents).

Les lymphomes peuvent toucher l’œil et ses annexes de différentes manières et provoquer des symptômes très variés. Deux cas très différents permettent d’illustrer cette variété et de tenter d’établir une synthèse des différents aspects de la maladie oculaire.

Cas cliniques

1. Premier cas

Anamnèse et commémoratifs

Une chatte européenne stérilisée de onze ans est présentée en consultation pour des vomissements chroniques et un amaigrissement progressif. Des analyses biochimiques pratiquées à cette occasion ne révèlent rien d’anormal (bien que les constantes rénales atteignent les limites supérieures de leurs normes) ().

Une échographie abdominale est réalisée et révèle un discret épaississement de la paroi stomacale sans autre anomalie. Un diagnostic de gastrite chronique est établi à la suite de ces éléments et un traitement à base de cisapride (Prepulsid®(1)) et de prednisolone à dose anti-inflammatoire est prescrit pendant trois semaines. Les symptômes rétrocèdent.

La chatte est présentée de nouveau en consultation 15 semaines plus tard pour un amaigrissement persistant et une dorsalgie.

Un traitement symptomatique à base de prednisolone (Mégasolone®) est prescrit après vérification des paramètres rénaux.

L’animal est revu 17 semaines après la première consultation pour une anomalie oculaire et un mauvais état général.

Examen général

L’animal apparaît maigre et son poil est piqué. Le pli de peau est persistant, ce qui permet de conclure à une déshydratation d’environ 5 %.

L’auscultation est normale.

La palpation abdominale révèle une néphromégalie bilatérale importante. La surface des reins est par ailleurs très irrégulière et bosselée.

Examen ophtalmologique

• L’œil droit et les annexes oculaires ne présentent aucune anomalie.

• La cornée de l’œil gauche est d’apparence normale, ainsi que son examen au biomicroscope et à la lampe à fente.

La chambre antérieure gauche apparaît légèrement trouble à l’examen direct avec un effet Tyndall présent à l’éclairage avec une source lumineuse ponctuelle. La tension intra-oculaire est mesurée à l’aide d’un tonomètre à aplanissement (Tonopen®). Elle est de 8 mm de mercure sur l’œil atteint et de 18 sur l’œil adelphe.

L’iris apparaît déformé par une zone rosâtre en relief qui envahit le quadrant latéral supérieur (). La déformation persiste après dilatation pupillaire ().

Lefond d’œil examiné ne présente pas d’anomalie.

Hypothèses diagnostiques

Le tableau clinique est compatible avec une masse irienne accompagnée d’une uvéite (tumeur, granulome). La néphromégalie est compatible avec l’évolution d’une tumeur rénale bilatérale, d’une pyélonéphrite bilatérale, d’une néphrite interstitielle ou glomérulonéphrite chronique, d’une polykystose rénale, d’hématomes post-traumatiques ou des kystes périrénaux.

L’animal est hospitalisé pour la réalisation d’examens complémentaires.

Examens complémentaires

• Des analyses biochimiques sont réalisées. Elles mettent en évidence une insuffisance rénale aiguë d’intensité modérée.

Le statut de l’animal vis-à-vis des virus FeLV/FIV est déterminé par la réalisation de tests sérologiques (Witness® FeLV/FIV) qui se révèlent négatifs.

Une échographie abdominale est réalisée pour explorer la néphromégalie. Les deux reins sont de taille augmentée. Ils n’ont pas leur forme réniforme classique.

L’échostructure est anormale : très hétérogène avec une différenciation corticomédullaire inexistante. La présence de multiples plages hyperéchogènes plus homogènes qui viennent déformer la surface des deux reins est observée.

Les autres organes ne présentent pas d’anomalie.

• L’hypothèse diagnostique la plus probable à ce stade est celle d’un lymphome rénal bilatéral avec extension secondaire à l’iris. Une cytoponction échoguidée est réalisée afin de confirmer le diagnostic. L’examen après coloration rapide (Diff Quick®) montre la présence d’une population cellulaire tumorale homogène formée par des cellules rondes de la lignée lymphoïde à noyau blastique et irrégulier, parfois nucléolé. La suspicion clinique de lymphome rénal est donc confirmée ().

• Une chimiothérapie est proposée selon le protocole préconisé par le centre de cancérologie vétérinaire. Les propriétaires demandent cependant l’euthanasie de l’animal.

Autopsie

• Une autopsie est réalisée. Elle met en évidence des reins très déformés par des zones plus blanches et de consistance anormale. L’œil gauche présente une infiltration localisée de l’iris et du corps ciliaire.

Les reins et l’iris atteints sont envoyés pour analyse histopathologique. Un calque de la section de l’iris est réalisé sur lame avant fixation puis coloré selon la coloration Diff Quick®. Les mêmes cellules que sur la cytoponction rénale sont observées (). L’analyse histopathologique confirme le lymphome rénal, ainsi que l’atteinte lymphomateuse isolée de l’iris et du corps ciliaire de l’œil gauche, accompagnée d’une uvéite (photos 5 et 6).

• Le diagnostic est donc celui d’un lymphome rénal associé à une atteinte de l’iris et des corps ciliaires de l’œil gauche. Compte tenu de l’évolution rapide des symptômes oculaires dans le cadre d’un mauvais état général et des données scientifiques actuelles, l’atteinte irienne est probablement une extension à l’œil d’un processus tumoral rénal primitif.

2. Second cas

Anamnèse et commémoratifs

Un chat mâle castré européen de quinze ans est référé pour une modification grave de l’aspect de l’œil droit depuis plusieurs semaines, qui s’accélère depuis quelques jours, associée à une déformation de la face.

Les propriétaires rapportent depuis une semaine un abattement relatif.

Examen clinique

L’animal est en bon état général. L’auscultation et la palpation abdominale ne révèlent aucun élément anormal.

La face est déformée et l’œil droit présente un aspectremanié (). La palpation et la manipulation de cette zone déclenchent une réaction de défense de l’animal. L’ouverture de la cavité buccale est impossible. De nombreuses tentatives de l’animal pour se frotter avec sa patte antérieure sont observées.

Examen ophtalmologique

L’aspect de l’œil droit est anormal. Une exophtalmie est notée (protrusion plus ou moins complète de l’orbite d’un globe oculaire de taille conservée). Aucune structure anatomique n’est reconnaissable. Les paupières sont par ailleurs œdématiées et leur fermeture est impossible.

Examens complémentaires

• Les examens clinique et ophtalmologique orientent vers l’évolution d’une tumeur oculaire qui infiltre plus ou moins les tissus environnants.

En raison de l’âge de l’animal, des bilans biochimique et hématologique préanesthésiques sont effectués ().

Ces résultats sont dans les normes, excepté la présence d’anticorps sériques contre le virus de l’immunodéficience féline.

• Un examen tomodensitométrique est prescrit. Il confirme la protrusion du globe oculaire associée à une augmentation de taille du bulbe oculaire (32 x 24 mm au lieu de 20 mm pour l’œil adelphe). Ce dernier est par ailleurs déstructuré (présence d’un reliquat cristallinien hyperdense) et est délimité par une tunique fixant le produit de contraste. Les glandes zygomatiques sont mal visualisées. Les structures musculaires rétrobulbaires droites sont épaissies et fixent le produit de contraste. Cette fixation s’étend caudalement, médialement en région ptérygoïdienne et latéralement à la branche montante de la mandibule dans le muscle masséter droit. L’ensemble des anomalies est compatible avec une lésion inflammatoire très marquée. Cependant, la probabilité d’un lymphome infiltrant ne peut être exclue (photos 8 et 9).

• Des cytoponctions à visée diagnostique sont pratiquées. L’analyse cytologique confirme la nature tumorale lymphomateuse.

L’animal présente donc un lymphome orbitaire étendu et infiltrant dont le tissu d’origine ne peut être précisé (oculaire, conjonctival, bulbaire, etc.).

Traitement et suivi

• Un bilan d’extension est réalisé en vue de préciser l’atteinte ou non d’autres organes par le processus lymphomateux.

L’examen échographique abdominal et les clichés radiographiques du thorax sont normaux. Les propriétaires ont refusé la réalisation d’un myélogramme pour des raisons financières et ne souhaitaient pas réanesthésier l’animal. Un frottis sanguin est pratiqué afin d’exclure la présence de cellules tumorales dans la circulation. Celui-ci est négatif.

• Un protocole de chimiothérapie cytoréductrice et cytorégulatrice est mis en place avant d’envisager une éventuelle exérèse. L’animal supporte bien la période d’induction. À l’issue de celle-ci (environ un mois et demi après la première consultation), le constat est le suivant : l’inflammation péri-orbitaire semble avoir régressé et l’animal soulagé a retrouvé un bon état général. Cependant, l’aspect de l’œil n’a guère changé (). Il suinte. De plus, périodiquement, le chat se fait saigner en se frottant. Ainsi, après une amélioration, l’aspect de l’œil ne semble plus se modifier.

• Une exentération à la fois cytoréductrice et de confort est donc décidée. La technique est identique à celle classiquement décrite, mais une compresse hémostatique résorbable Pangen 2® est insérée dans la plaie avant fermeture (). Celle-ci permet de réaliser une meilleure hémostase locale et un remplissage harmonieux de la cavité orbitaire vide de son globe.

• Le globe est sectionné longitudinalement. La déstructuration observée au scanner est notée (). Le globe et ses annexes sont envoyés à l’analyse histopathologique. Elle fait état d’un lymphosarcome oculaire de haut grade, de malignité très nécrotique qui s’étend à l’intérieur de l’œil et qui infiltre les annexes palpébrales et les glandes lacrymales ().

• L’animal est revu cinq et quinze jours après l’intervention chirurgicale. Les fils sont retirés à l’occasion de la deuxième visite et de la séance de chimiothérapie d’entretien. L’animal est en bonne forme, rejoue et ne manifeste plus de signes de gêne oculaire.

• La chimiothérapie est poursuivie six mois sans anomalie notable. À l’issue de cette période, l’animal est cependant présenté à la consultation pour un jetage purulent, une anorexie et des difficultés de préhension des aliments. Des zones de stomatite très inflammatoires, voire prolifératives sont observées à l’examen buccal, notamment sur le maxillaire droit. Les narines sont ulcérées. Un jetage purulent très épais et nauséabond est noté. L’animal refuse de prendre son traitement.

La possibilité d’une extension du lymphome aux cavités nasales et buccale est envisagée. L’association d’une rhinite et d’une stomatite peut aussi faire penser à un syndrome “coryza” d’origine virale d’autant plus que l’animal est FIV positif.

• La réalisation de nouvelles biopsies est proposée, mais refusée par les propriétaires. Après l’échec d’un traitement symptomatique fondé sur une antibiothérapie adaptée et une suspension de la chimiothérapie, ceux-ci demandent l’euthanasie de l’animal devant la dégradation de son état.

• Une autopsie est pratiquée. Celle-ci ne révèle aucune anomalie des principaux organes. Des biopsies réalisées sur les zones de stomatite et les cavités nasales ne signalent pas d’infiltrations lymphomateuses, mais la présence de zones de rhinite nécroticopurulentes étendues, ainsi que la présence d’une gingivite lymphoplasmocytaire.

• Le diagnostic final est celui d’un lymphome oculaire et orbitaire agressif et infiltrant. Le tissu d’origine reste indéterminé. Dans ce cas, le lymphome semble primitivement orbitaire et n’a vraisemblablement pas été la cause de la dégradation finale de l’état général de l’animal. L’extension à la moelle osseuse n’ayant pas été évaluée, une incertitude persiste cependant sur l’unicité de la localisation.

Discussion

1. Les formes oculaires

Le lymphome représente un tiers des tumeurs félines.

Ce qui frappe lors de l’étude des différentes formes de lymphomes qui touchent la sphère oculaire, c’est la multiplicité des présentations qu’elles peuvent revêtir.

Les lymphomes peuvent toucher l’œil de façon différente :

- infiltration plus ou moins étendue de toutes les structures du globe (cas numéro 2) ;

- infiltration rétro-orbitaire avec exophtalmie ;

- épaississement et induration de la membrane nictitante ;

- chémosis uni- ou bilatéral ;

- infiltrations cornéennes, cornéosclérales ou conjonctivales qui miment une kératoconjonctivite ;

- signes non spécifiques d’uvéite antérieure comme la présence de précipités rétrokératiques en “graisse de mouton” ou d’un hyphéma ;

- iritis avec une atteinte de la structure de l’iris et du fonctionnement du diaphragme irien ;

- épaississement nodulaire de l’iris à la suite de l’infiltration lymphomateuse (cas numéro 1) ;

- infiltration irienne diffuse non spécifique ;

- aspect d’œil glaucomateux à la suite de l’infiltration cellulaire de l’angle cornéoscléral ;

- névrite optique ;

- choriorétinite d’aspect non spécifique avec des décollements rétiniens focaux plus ou moins étendus ;

- hémorragies rétiniennes, prérétiniennes ou sous-rétiniennes [1, 2, 6, 7, 10, 15].

2. Épidémiologie

• Bien que la littérature considère les atteintes lymphomateuses de la sphère oculaire comme peu fréquentes, une étude fait état d’une incidence de 7 % sur 49 cas d’énucléation envoyés à l’analyse [5]. Une autre étude sur 53 cas d’uvéite non traumatique en impute 17 % au complexe FeLV/lymphosarcome [13]. En raison de la multiplicité des formes et du peu de spécificités de certaines d’entre elles, il peut être avancé sans trop de risque que l’incidence de ces tumeurs est sous-évaluée.

Une des conséquences de cette diversité de formes est de toujours inclure le lymphome dans le diagnostic différentiel des affections de la sphère oculaire du chat et de ne pas hésiter à pousser les investigations sur des présentations atypiques ou qui ne répondent pas à un traitement classique adapté et bien appliqué.

• Le lymphome est par ailleurs une maladie considérée comme multicentrique et généralisée. Au niveau de l’œil, la plupart des formes relèvent de cette règle. Cela est particulièrement vrai pour les lymphomes intra-oculaires qui atteignent notamment les procès ciliaires et l’iris.

De plus, Le lymphome est considéré comme la tumeur secondaire de l’uvée la plus fréquente chez le chat et le chien. Ces atteintes sont considérées comme secondaires, comme des “métastases”, notamment dans la présentation classique d’une masse irienne déformant l’iris [6]. La dissémination est présumée hématogène.

• Certains cas, relativement rares, contredisent cette évolution ainsi, plusieurs cas sont décrits dans lesquels la présentation oculaire au moment du diagnostic ne peut être associée à une atteinte multi-organique [3, 6]. Certains de ces lymphomes continuent à évoluer de façon localisée. Pour d’autres, l’atteinte multiorganique se met en place par la suite.

• Pour les formes non uvéales qui atteignent la sphère oculaire et les annexes, les données sont plus nuancées [7, 18].

• Il convient d’être prudent avant de conclure à une atteinte oculaire primitive et isolée. L’accent doit donc être mis sur le bilan d’extension au moment du diagnostic, surtout face à une forme uvéale ou incluant l’uvée. Ce bilan doit même être renouvelé périodiquement en cas d’atteinte initialement isolée car il est décrit que les symptômes oculaires primitivement isolés sont les prémisses d’une forme généralisée.

3. Lymphome et FeLV

• Le virus FeLV est intimement lié au lymphome dans l’espèce féline par de multiples aspects. L’existence et la prévalence de ce virus dans l’espèce féline expliquent en grande partie la fréquence des lymphomes. Le virus a en effet un rôle direct dans l’oncogenèse de ces tumeurs [11, 18].

• La positivité au test de dépistage du virus leucémogène félin atteint plus de 70 % selon les formes. Même si ce test est négatif, son rôle direct dans l’oncogenèse n’est pas exclu car certaines études indiquent la présence dans 100 % des cas de lymphomes de l’antigène membranaire FOCMA spécifique, témoin d’une rencontre précédente avec le virus [5].

La positivité vis-à-vis du FeLV est un facteur de pronostic négatif. Elle est en effet associée à un taux supérieur d’anomalies cliniques et sanguines qui aggravent le tableau clinique comme l’anémie, la neutropénie ou le sepsis. Elle affecte aussi l’efficacité des traitements chimiothérapiques donc la durée de survie [11, 14].

• Le virus FIV n’a pas de rôle direct dans l’oncogenèse des lymphomes. Cependant, plusieurs auteurs lui attribuent une contribution aux développements de ceux-ci [5, 18]. Le dysfonctionnement du système immunitaire que le FIV provoque pourrait en effet interférer avec les défenses antitumorales de l’organisme comme chez l’homme séropositif.

• En pratique, il est intéressant de déterminer le statut des animaux vis-à-vis de ces deux virus. Ce test permet en effet de préciser le pronostic et le discours à tenir aux propriétaires, notamment si d’autres chats sont en contact.

4. Diagnostic

• Le diagnostic des lymphomes de la sphère oculaire repose sur la conjonction du tableau clinique (masse irienne évocatrice, uvéite de cause indéterminée, conjonctivite ne rétrocédant pas au traitement, exophtalmie, etc.) et des analyses histo­pathologiques.

• Le diagnostic cytologique des lymphomes est le plus souvent aisé car les cellules de ces tumeurs desquament facilement ; de plus, elles sont très reconnaissables. Les lymphocytes anormaux sont souvent présents dans les frottis et dans les étalements de liquide qui baignent les tumeurs.

La cytologie est utilisée dans les formes conjonctivales ou annexielles des lymphomes et peut être pratiquée sous anesthésie locale (utilisation d’une cytobrosse ou d’une spatule en écouvillonnage ou en raclage dans le cul de sac conjonctival et en regard des zones anormales puis étalement sur lame).

Pour les formes rétro-orbitaires, des cytoponctions échoguidées ou non peuvent être réalisées sous anesthésie générale. Les voies de ponction possibles sont les voies orale, transcutanée et transconjonctivale [9].

Pour les atteintes intra-oculaires, la pratique de tels examens est plus délicate. Une ponction d’humeur aqueuse à l’aide d’une aiguille 25 G dans le limbe est réalisée sous anesthésie générale (prélèvement d’environ 0,1 ml). Le prélèvement est ensuite envoyé à un laboratoire spécialisé pour une cytoconcentration avant la lecture des lames. Il est cependant conseillé de se renseigner auparavant auprès du laboratoire pour savoir si cette technique est disponible pour éviter les retards et les erreurs qui pourraient entraîner une dégradation du prélèvement et des résultats faussés ou impossibles à interpréter.

• La pratique de biopsies est plus lourde, mais elle reste indispensable dans les cas où la cytologie ne permet pas de conclure. Elles sont réalisées sous anesthésie générale et mettent en jeu un plateau technique plus ou moins spécialisé selon les formes de lymphomes à diagnostiquer.

En cas de formes très indifférenciées, laissant planer un doute sur le diagnostic, la réalisation de marquages immunohistochimiques est recommandée. Chez le chat, les données manquent encore à ce jour pour que ces marqueurs aient un intérêt pronostique en pratique courante. [8]

• Les examens d’imagerie sont moins utilisés et moins utiles. L’examen radiographique a peu d’utilité, à part pour évaluer les atteintes osseuses de voisinage, ce qui est relativement rare en cas de lymphome [7].

L’examen échographique permet l’exploration de masses rétro-orbitaires et guide l’examinateur pour les biopsies. Une sonde de 10 MHz est l’instrument de choix, mais une sonde de 7,5 MHz, plus facilement disponible, peut convenir.

Dans le cas de tumeurs infiltrantes, le scanner ou l’imagerie par résonance magnétique peuvent être utilisés pour établir un diagnostic de présomption et réaliser le bilan d’extension local en vue d’une intervention chirurgicale.

• Ces examens prennent en revanche toute leur importance dans la réalisation du bilan d’extension général. La palpation soigneuse des nœuds lymphatiques accessibles et la recherche d’un adénomégalie doivent être systématiques, des cytoponctions sont pratiquées en cas d’adénomégalie pour mettre en évidence une infiltration lymphomateuse.

La réalisation de clichés radiographiques thoraciques et d’une échographie abdominale permet de mettre en évidence les atteintes des organes profonds du système réticulo-endothélial (nœuds lymphatiques profonds, rate) ou des autres organes (foie, rein, rate, intestins, etc.). Des cytoponctions ou des biopsies réalisées pendant une laparotomie ou sous contrôle échoguidé peuvent confirmer ou non l’atteinte de ces organes.

Enfin, la réalisation d’un myélogramme et de frottis sanguins complète le bilan d’extension. Un hémogramme et un bilan biochimique complet permettent en outre d’évaluer les répercussions organiques du lymphome et de préciser le pronostic (recherche d’une anémie, lymphocytose ou leucocytose en cas de leucémie associée, hyperprotéinémie, hypercalcémie associée, etc.).

• La cytologie est l’examen de choix lors de suspicion de lymphome de la sphère oculaire. Elle demande peu de technicité et peu d’apprentissage. Elle est rapide à réaliser, même en pratique courante, et permet le plus souvent d’avoir un résultat définitif, fiable et rapide.

5. Traitement

• Le traitement des lymphomes oculaires repose avant tout sur des protocoles de polychimiothérapie. Les lymphomes sont des tumeurs qui répondent particulièrement bien à de nombreuses spécialités utilisées en chimiothérapie [12, 14].

Les réponses sont parfois spectaculaires et les délais de survie relevés vont parfois jusqu’à plus de deux ans.

• De nombreux protocoles sont décrits et mis en pratique [12, 14]. Hormis la prednisone qui entre dans tous ceux-ci, les substances utilisées et diversement combinées sont limitées à cinq : vincristine(1), cyclophosphamide(1), adriamycine(1) (indisponible actuellement en médecine vétérinaire), L-asparaginase(1) et méthotrexate(1).

• Le protocole utilisé dans notre second cas est celui conseillé par le centre de cancérologie vétérinaire de Maisons-Alfort. Ce protocole simplifié emploie en première intention la L-asparaginase(1), la vincristine(1) et la prednisone. L’adriamycine(1) et le cyclophosphamide qui présentent plus de toxicité que la vincristine ne sont employés qu’en cas de rechute ou de résistance. Ce protocole permet d’allier efficacité et innocuité maximale.

• En raison du caractère le plus souvent multicentrique des lymphomes de la sphère oculaire, le taux d’efficacité et la durée de survie sont à rapprocher du type de lymphome rencontré et du statut de l’animal vis-à-vis des virus FeLV et FIV. Dans l’œil, la régression des lésions peut être assez spectaculaire [13]. La réponse au traitement suit en général celle de l’organisme. Cependant, dans les formes intra-oculaires, en cas de glaucome associé, la vision est souvent déjà irrémédiablement perdue. Par ailleurs, des dégradations de l’état oculaire sont décrites à la suite de nécrose tissulaire due à la chimiothérapie qui stimule l’uvéite préexistante [6].

Concernant les formes plus atypiques (notamment orbitaires) qui évoluent plutôt comme des formes primitives, les données à grande échelle manquent et les durées de survie semblent assez courtes (en moyenne deux mois) [7].

• En raison du caractère multicentrique de la plupart des lymphomes, la radiothérapie semble de peu d’intérêt. Cependant, dans les formes orbitaires qui évoluent isolément, elle peut avoir un rôle intéressant [7].

• En cas de refus d’une chimiothérapie pour des raisons financières ou éthiques, une thérapie palliative à base de prednisone ou de prednisolone peut être mise en place à des doses relativement élevées (1 à 2 mg/kg/j selon les protocoles). Outre son effet anti-inflammatoire, la prednisone a un effet anticancéreux propre par cytotoxicité sur les lymphocytes. Les durées de survie sont cependant nettement inférieures à celles obtenues avec les autres protocoles plus lourds.

Les lymphomes de la sphère oculaire se caractérisent par leur aspect protéiforme et parfois non spécifique. Cela doit amener le praticien à se méfier et à évoquer un lymphome lors de manifestation atypique ou d’absence de réponse à un traitement de première intention. L’examen cytologique doit donc être précoce.

Il est facile à réaliser et demande peu de délai pour obtenir une réponse fiable et sûre.

Si le diagnostic est relativement facile, un soin tout particulier doit être consacré au bilan d’extension, qui comprend l’évaluation du statut de l’animal vis-à-vis des virus leucémogènes félins et de l’immunodéficience féline. Ces éléments permettent d’affiner le pronostic et d’orienter les propriétaires dans le choix d’une thérapie adaptée.

  • (1) Médicament à usage humain.

POINTS FORTS

• Les lymphomes oculaires peuvent revêtir des aspects très différents.

• Ces aspects peuvent être peu spécifiques et ressembler à d’autres maladies couramment rencontrées (uvéite, conjonctivite, etc.).

• Le lymphome doit rentrer dans le diagnostic différentiel des uvéites.

• Une atteinte oculaire est souvent le reflet d’une forme profonde de lymphome et le bilan d’extension doit être impérativement réalisé.

• La cytologie est une arme diagnostique précieuse et facile à mettre en œuvre.

Références

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1 Déformation de l'iris par une masse rosätre.

10 Aspect de l’œil après traitement par chimiothérapie : pas d’évolution.

11 Compresse hémostatique en place après exentération.

12 Section du globe après exérèse : désorganisation complète.

13 Infiltration massive et diffuse des structures du globe oculaire (sclère, uvée, etc.)

2 Persistance de la déformation après dilatation pupillaire.

3 Cytoponction rénale. Population cellulaire tumorale homogène (cellules de la lignée lymphoïde). Coloration Diff Quick®.

4 Calque d’une section d’iris post-mortem. Mêmes caractéristiques que la photo 3.

5 Infiltration des procès ciliaires par les cellules lymphomateuses.

6 Infiltration des procès ciliaires, vue rapprochée. Noter la différence entre un procès infiltré (à droite) et un procès ciliaire normal (à gauche).

7 Remaniement complet de la structure oculaire.

8 Infiltration et atteinte des muscles masséters et ptérygoïdiens (côté gauche de la coupe scanner).

9 Illustration de l’exophtalmie, de la buphtalmie et de la destructuration du globe oculaire sur la coupe scanner.

Tableau 1 : Résultats des analyses biochimiques du premier cas

ALAT : alanine transférase ; PAL : phosphatases alacalines ; FIV : feline immunodeficiency virus ; FeLV : feline leucemogene virus.

Tableau 2 : Résultats des analyses du deuxième cas

ALAT : alanine transférase ; PAL : phosphatases alacalines ; FIV : feline immunodeficiency virus ; FeLV : feline leucemogene virus ;VGM : volume globulaire moyen ;TCMH : taux corpusculaire moyen en hémoglobine ; CCMH : concentration corpusculaire moyenne en hémoglobine.